Petites questions pour un grand chef

Ils évoqueront leur «vision», se réclameront de «valeurs fondamentales», diront que «l’avenir du pays» est en jeu… Mais c’est aussi aux petites questions qu’on reconnaît les grands chefs.

«Dans les petits pots, les meilleurs onguents», dit-on. La valeur d’un chef politique ne se mesure pas seulement à la complexité des problèmes qu’il doit résoudre. Parlez-en à Jean Charest: modifier le profil d’une station de ski secondaire pour la rentabiliser, et en privatiser une petite partie tout en agrandissant le domaine public, cela peut devenir un drame national menaçant la survie du gouvernement!

Mais soyons sérieux. Certains chefs évoqueront le déclin du Québec — ou sa force dans le Canada —, d’autres annonceront sa disparition si son déficit démographique n’est pas comblé, d’autres prédiront l’appauvrissement d’une société vieillissante et sans nouvelles ressources. C’est vrai que ce sont là de grands défis, mais ce n’est pas un seul chef de gouvernement ni un seul parti qui trouveront la solution. Il est probable que tous ces problèmes seront résolus avant qu’on atteigne le point de non-retour, mais cela se fera sur une période de 50 ans, et sous la gouverne de divers partis et chefs.

Par contre, de petites questions se posent qu’il est du pouvoir d’un seul homme de régler le temps de le dire… Attaquons-nous donc d’abord à cela.

Prenons la réforme démocratique, qui revient sur le tapis à chaque campagne électorale et que les chefs s’empressent d’oublier dès que leur parti est porté au pouvoir. Dans notre régime, le choix de la date des élections est le privilège du chef du gouvernement, mais d’aucuns considèrent que cela conduit à des abus. On a vu comment Jean Charest a joué avec les nerfs de ses adversaires, pour finalement les prendre par surprise au retour d’un voyage en Europe.

Commençons donc par la date des élections, un domaine où le Québec ne ferait même pas figure de pionnier, puisque la Colombie-Britannique, Terre-Neuve, l’Ontario, et peut-être bientôt Ottawa l’auront devancé. Question simple, réponse par oui ou non: modifierez-vous la Loi électorale pour imposer la tenue d’élections à date fixe? Et quelle sera cette date?

Une autre question, dont on reparlera certainement après le 26 mars, en constatant la disproportion entre le nombre de sièges à l’Assemblée nationale et le nombre de suffrages obtenus par chaque parti. Oui ou non, vous engagez-vous à proposer l’adoption d’un régime de scrutin proportionnel? Ne me dites pas qu’il faut étudier diverses formules, envoyer des députés voir ce qui se fait ailleurs… On a déjà fait tout ça!

Je remarque que ce sont de jeunes étudiants — libéraux — qui ont libéré leur chef de sa promesse de maintenir le gel des droits de scolarité… Comme quoi les jeunes peuvent donner l’exemple à leurs aînés. Jean Charest tiendra-t-il jusqu’au bout de la campagne? Ou André Boisclair sera-t-il le dernier chef à se rallier à cette idée? Mais le plus important: promettez-vous d’affecter la totalité des revenus supplémentaires perçus en droits de scolarité aux universités et collèges, sans réduire d’un dollar les subventions déjà versées par l’État?

Vous engagez-vous à ne pas profiter de la réduction de la taxe de vente fédérale sur les produits et services (TPS) pour augmenter d’autant la taxe de vente du Québec (TVQ)?

L’historien Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor se penchent actuellement, à la demande du gouvernement du Québec, sur la question des accommodements raisonnables. Vous engagez-vous à soumettre leurs recommandations à un vote libre des membres de l’Assemblée nationale et à mettre immédiatement en vigueur celles qui seront approuvées par une majorité des deux tiers des députés?

Vous engagez-vous, à l’occasion du 400e anniversaire, en 2008, de l’établissement des francophones au Canada, qui fait d’eux le premier peuple fondateur du pays, à exiger l’application sans accommodements — raisonnables ou non! — de la Charte de la langue française? Allez-vous, pour souligner l’importance historique de l’événement aux yeux des visiteurs étrangers, décréter que, pendant tout 2008, Québec sera une ville exclusivement française? Et si besoin est, utiliserez-vous la «clause dérogatoire» de la Charte canadienne des droits et libertés pour interdire, cette année-là, tout affichage public dans une langue autre que le français sur le territoire de la capitale nationale du Québec?

Pour les grandes questions, je fais confiance à l’imagination des chefs. Les baisses d’impôts, par exemple, pourquoi en feraient-ils une promesse électorale alors que, cela va de soi, ils s’empresseront de s’exécuter pour assurer leur réélection!

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