Philippe Couillard, Pierre Lapointe et les séquelles du Printemps érable

Entre l’«affaire» Arthur Porter, son appel à ratifier la constitution de 1982 et maintenant, un Pierre Lapointe en colère, personne ne pourra dire que l’arrivée de Philippe Couillard à la tête du Parti libéral sera passée inaperçu.

École de la Montagne Rouge

Entre l’«affaire» Arthur Porter, son appel à ratifier la constitution de 1982 et maintenant, un Pierre Lapointe en colère, personne ne pourra dire que l’arrivée de Philippe Couillard à la tête du Parti libéral sera passée inaperçu.

Je reviendrai plus tard sur la position constitutionnelle du nouveau chef libéral – si vous me passez l’expression dans les circonstances…

Donc, dans une lettre cinglante, l’auteur-compositeur-interprète Pierre Lapointe s’insurge contre l’utilisation de sa chanson «Je reviendrai» au congrès libéral de la fin de semaine dernière tenu au chic auditorium de Verdun.

Parce que sa lettre comprend en large partie un rappel étayé et senti du côté sombre du discours public tenu au printemps dernier par Jean Charest et ses ministre sur le mouvement étudiant, commençons par bien citer ses propres mots in extenso:

J’ai appris avec stupéfaction que ma chanson Je reviendrai avait été utilisée comme « hymne patriotique» afin de galvaniser le moral des troupes libérales, dimanche dernier 17 mars 2013, lors du congrès au leadership du parti.

Je ne réussis toujours pas à digérer le fait que les organisateurs de cet événement aient pu décider, sans mon autorisation, d’associer mon travail, mon nom, ma chanson au Parti libéral du Québec. Une chanson, c’est un objet vivant qui se doit de voler de ses propres ailes, c’est un objet libre. Mais une chanson reste associée, qu’on le veuille ou non, à son auteur et à l’image de ce dernier. De se l’approprier pour vendre une idéologie, de s’en servir comme d’un souffle politiquement chargé sans demander au propriétaire de la dite chanson sa permission, est une grave erreur morale et un manque de respect flagrant. C’est un manque honteux d’éthique. D’autant plus que j’entretiens une relation assez étrange avec le PLQ.

Depuis mes débuts dans le monde de la chanson populaire, j’ai toujours été clair: être associé publiquement à un parti politique ne m’intéresse pas. Qu’importe le parti !

Je tiens à vous rappeler, chers Libéraux, qu’il y a un peu moins d’un an, durant le plus fort de la crise étudiante, Pierre Lapointe était cité, aux côtés de Fred Pellerin, par notre charmante ex-ministre de la culture Mme St-Pierre, comme étant des « agents de propagation de la violence ». Pourquoi ? Parce que Pierre Lapointe et Fred Pellerin, comme des milliers d’autres artistes québécois, outrés par l’ingérence flagrante de l’ancien gouvernement libéral face à la crise étudiante, portaient le carré rouge.

Les questions se bousculent dans ma tête et je me permettrai de vous les adresser à vous, amis libéraux.

Avez-vous souvenance du printemps dernier, chers membres du parti Libéral?  Vous souvenez-vous du méchant carré rouge ? Des méchants artistes qui portaient fièrement la couleur rouge, la couleur du démon, du sang et de l’anarchie ?

L’an dernier, durant la crise, j’étais dans la rue avec les étudiants, les parents, les enfants, les intellectuels, les commerçants, les retraités et les artistes. À l’époque, je trouvais votre discours ridicule. De vous voir diviser le « bien » du « mal » comme dans un film d’action au scénario trop léger d’esprit me mettait profondément mal à l’aise. Aujourd’hui, de voir que vous vous appropriez une de mes chansons, sans même avoir la cohérence d’esprit de vous souvenir que vous avez utilisé mon nom, pour salir l’image de tous les artistes qui portaient le carré rouge, me dégoûte.

Dois-je en comprendre qu’on peut utiliser les artistes là où ils sont profitables, le temps d’un court instant, pour ensuite les jeter ?

Dois-je en comprendre qu’une oeuvre existe pour vendre une image, en ne tenant pas compte de son créateur et de ce qu’il symbolise, même si cet artiste est toujours vivant ?

Est-ce que l’art est là pour servir à tout vent, sans aucune réelle association idéologique crédible ?

Eh bien, permettez-moi, chers amis libéraux, de vous dire qu’une oeuvre n’est pas un objet banal. C’est l’extension d’une pensée, d’une réflexion, d’une recherche, et surtout d’un être humain. Que cet être humain en est le propriétaire, et qu’on se doit de lui demander la permission pour utiliser son oeuvre, qu’importe le contexte. On me demande la permission pour utiliser une de mes créations dans un film, dans une publicité, dans une pièce de théâtre. Alors de quel droit votre parti serait exempt de cette jolie convention vieille de toujours ?

Comme plusieurs de mes confrères artistes québécois, j’ai été profondément écorché par le printemps érable et la vision binaire de votre parti. Malheureusement pour vous, amis politiciens, nous, les artistes avons une mémoire. Une mémoire qui nous est chère et qui fait qu’on pardonne difficilement aux gens qui manquent d’intégrité.

***

Une dégradation spectaculaire du discours politique

En d’autres termes, ce qui semble surtout choquer Pierre Lapointe est de savoir qu’une de ses chansons aura été jouée au congrès du même parti qui, l’an dernier, se faisait l’artisan d’une dégradation spectaculaire du discours politique en associant à la «violence et l’intimidation» -et ce à des fins strictement partisanes – tout le mouvement étudiant, de même que tout groupe, intellectuel, artiste et citoyen les appuyant ou portant le «carré rouge».

Si Pierre Lapointe se trompe lorsqu’il dit que sa chanson a «été utilisée comme « hymne patriotique» afin de galvaniser le moral des troupes libérales», il met toutefois le doigt sur le véritable nœud de cette controverse en rappelant aux libéraux l’effet politique réel de leur discours du printemps dernier.

Le courroux de Pierre Lapointe n’est donc pas «partisan», mais politique et philosophique.

À deux jours à peine du premier anniversaire de l’énorme manifestation populaire du 22 mars 2012 dans les rues de Montréal, sa lettre exprime haut et fort les profondes séquelles qu’aura laissées dans une partie substantielle de la population, cet aspect particulièrement populiste et démagogique du discours tenu par le gouvernement Charest tout au long de la grève étudiante.

Pour ou contre la hausse des frais de scolarité, cet aspect troublant du discours politique est ce qui restera longtemps gravé dans la mémoire de plusieurs Québécois. Étudiants ou non.

L’héritage de Philippe Couillard

La politique n’étant jamais à une ironie près, c’est aujourd’hui Philippe Couillard qui, comme nouveau chef du PLQ, hérite non seulement de cette «affaire» Lapointe, mais bien au-delà de celle-ci, des séquelles politiques du printemps dernier.

Je dis «ironie» parce que des trois candidats à la chefferie, il fut le seul à se montrer ouvertement critique de la gestion de la grève étudiante par Jean Charest, dont même la partie de sa «loi spéciale» visant à limiter le droit de manifester.

Ce qui explique peut-être en partie la sortie rapide de Philippe Couillard qui, dès après la parution de la lettre de Pierre Lapointe, se disait «désolé» de voir que l’usage de sa chanson au congrès ait «blessé» Pierre Lapointe. «À l’avenir», ajoutait-il, «si on voit que ça l’a dérangé, on demandera (l’autorisation de jouer ses chansons)»».

Impossible de même imaginer un Jean Charest faire la même chose…

C’est peut-être là, le premier exemple concret, depuis son élection à la tête du PLQ, du changement de «ton» que dit vouloir apporter Philippe Couillard à la politique. La suite, tout au moins, saura le dire…

Et au congrès, ça s’est passé comment?

De toute évidence, si les organisateurs du congrès libéral lui avaient demandé sa permission au préalable, le refus de Pierre Lapointe, pour les mêmes raisons qu’il donne dans sa lettre, aurait sûrement été retentissant. Et cette histoire, n’aurait jamais vu le jour.

J’ai couvert le congrès libéral toute la fin de semaine et ai pu y constater qu’au-delà de la controverse, sa chanson «Je renviendrai» n’y était sûrement pas utilisée comme d’un «hymne» partisan.

En fait, ce n’est même pas dimanche qu’elle retentissait pour la première fois au congrès, mais plutôt le samedi soir.

Après le long et dithyrambique hommage rendu à Jean Charest par son parti, un cocktail plus restreint suivait sur le sol glacial de l’auditorium recouvert pour l’occasion d’un grand tapis commercial.

Le cocktail en l’honneur de Jean Charest – et en sa présence -, se déroulait pendant que les journalistes étions plus haut dans la salle de presse pour terminer notre boulot.

À quelques reprises, je suis allée jeter un coup d’oeil à l’intérieur. Tout se passait fort calmement. Quelques chansons jouaient comme musique, disons, d’atmosphère.

Vraiment par hasard, pendant que l’on remarquait l’absence virtuelle de chansons de langue française, le «Je reviendrai» de Pierre Lapointe s’est mis à jouer au moment où je retournais jeter un coup d’oeil sur ce qui se passait en bas, au cocktail.

En entendant cette chanson, la première pensée qui m’est venue à l’esprit – en blague, bien sûr -, était que la personne qui avait fait ce choix musical rêvait peut-être secrètement du retour éventuel de Jean Charest en politique…

Le dimanche, pendant que les délégués votaient et jusqu’à l’annonce du résultat, le choix musical était plutôt de type «dance» et «party» – comme c’est le cas dans la plupart des congrès politiques lorsqu’on cherche à nourrir l’énergie et l’enthousiasme des troupes pendant qu’il ne se passe rien sur la scène.

Et de remarquer, à nouveau, l’omniprésence de chansons américaines alors qu’une combinaison incluant des chansons rythmées de langue française eût été nettement plus sage dans ces circonstances.

Pour ma part et sous toutes réserves, les seules chansons en français que j’y ai entendues d’ailleurs étaient «Je reviendrai» de Pierre Lapointe; «Dégénération» de Mes Aïeux; et la très enlevante «Help myself (nous ne faisons que passer)» de Gaëtan Roussel – une chanson dont le refrain est en anglais et les couplets, en français.

Un choix plus approprié…

Pour le cocktail du samedi soir honorant Jean Charest – si message subliminal il y avait même à la blague – on aurait sûrement pu se contenter de faire jouer le légendaire «J’attendrai» de Dalida dont le refrain aurait certainement flatté un Jean Charest rayonnant de bonheur tout juste après son premier discours partisan en six mois:

J’attendrai. Le jour et la nuit. J’attendrai toujours. Ton retour…

***

Sur une note plus sérieuse, encore une fois, cet épisode sert surtout d’avertissement aux troupes libérales.

Pour de nombreux Québécois, les cicatrices du «Printemps érable» laissées par le discours hargneux d’un gouvernement Charest associant ad nauseam un mouvement démocratique à de la «violence» et de l’«intimidation» sont loin d’être refermées.

Ces cicatrices sont une part incontournable du bilan politique dont hérite aujourd’hui Philippe Couillard.

À lui maintenant d’imprimer à son parti un discours moins belliqueux et populiste sur le sujet.

Et en voyant la réaction de ses députées Marguerite Blais et Christine St-Pierre qui, par après, ont quant à elles noté qu’en 2008, Pierre Lapointe aurait chanté au Sommet de la Francophonie lors d’un dîner officiel offert par le premier ministre Charest, ça presse…

Même si tel était le cas, un dîner officiel donné par un premier ministre n’est pas une activité partisane, mais d’État.

Quant à la lettre de Pierre Lapointe, elle porte en bonne partie sur les séquelles du printemps 2012… soit un bon quatre ans après ce même dîner d’État donné en 2008…

 

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