Pierre Moreau et l’âgisme

Même si son refus de s’engager dans la course à la direction du Parti libéral du Québec tient à d’autres raisons, l’âgisme dont Pierre Moreau a fait l’objet lors de discussions préalables à une possible candidature en dit long sur notre époque.

Jacques Boissinot / La Presse Canadienne / montage : L’actualité

L’auteur a été journaliste, puis sénateur. Il est aujourd’hui professionnel en résidence à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.

Pierre Moreau a fait savoir lundi qu’il ne briguerait pas la direction du Parti libéral du Québec. C’est une mauvaise nouvelle pour le PLQ ; Moreau aurait fait un excellent candidat et, s’il l’avait emporté, un très bon chef. Cependant, la course n’aurait pas été gagnée d’avance, loin de là. Et on sait quel aurait été son principal adversaire : son âge.

Pierre Moreau a 64 ans. Aux yeux de certains, cela en fait un has-been, un vieux, nécessairement déconnecté du Québec moderne. « L’idée n’est pas de revenir au bon vieux temps, mais de remettre le parti au goût du jour, en respectant ses fondements et ses valeurs », a confié un militant libéral au Journal de Montréal. Comme s’il était évident qu’un homme dans la soixantaine aurait été incapable de « remettre le parti au goût du jour »… Voilà une belle démonstration d’âgisme.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, « l’âgisme regroupe les stéréotypes (la façon d’envisager l’âge), les préjugés (ce qu’inspire l’âge) et la discrimination (la façon de se comporter), dont on est soi‑même victime ou dont autrui est victime en raison de l’âge ». L’âgisme a ceci de
particulier que cette forme de discrimination demeure généralement acceptée dans nos sociétés, contrairement au racisme et au sexisme, par exemple.

Autrement dit, la majorité des gens s’entendent pour dire qu’après 65 ou 70 ans, on est dépassé et bon pour la retraite (la ferraille…).

Pourtant, il n’y a jamais eu de corrélation entre l’âge et la qualité d’un leadership. Robert Bourassa fut sans contredit un meilleur premier ministre dans sa deuxième incarnation, lorsqu’il était dans la cinquantaine, que 15 ans auparavant. Barack Obama a 61 ans ; qui n’aimerait pas qu’il puisse à nouveau briguer les suffrages ?

Le nouveau directeur du Service de police de la Ville de Montréal, Fady Dagher, a 54 ans. De grand réformateur de la police, deviendra-t-il sénile lorsque l’horloge des six décennies sonnera ? Lucien Bouchard a été premier ministre du Québec au tournant de la soixantaine ; son âge l’a-t-il empêché d’être un des politiciens les plus populaires de notre histoire récente ? À 64 ans, Jean Charest vient de mener une campagne de grande qualité pour la direction du Parti conservateur du Canada. Disney, en difficulté, a redonné en novembre dernier les rênes de l’entreprise à son ancien PDG, Bob Iger, 71 ans.

La liste est longue ! Le président des États-Unis, Joe Biden, vient d’avoir 80 ans. Jusqu’aux élections de mi-mandat, son âge faisait débat. Depuis le succès des démocrates le 8 novembre, tout indique que le président n’aura pas de rival pour l’investiture de son parti en vue de la présidentielle de 2024. L’ex-leader des démocrates à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a mené ses troupes avec une main de fer jusqu’à sa récente démission, à l’âge de 82 ans. Même Jorge Mario Bergoglio : à 85 ans, François n’est-il pas le pape le plus réformateur depuis Jean XXIII (lui-même âgé de 80 ans lorsqu’il a convoqué le concile Vatican II, la plus grande réforme de l’Église catholique au XXe siècle) ?

La population du Québec vieillit rapidement. Et pourtant, il semble que l’on continuera d’écarter systématiquement (âgisme systémique ?) les personnes de plus de 65 ans des postes de responsabilité. Une attitude fort étrange alors qu’on se plaint partout de la pénurie de main-d’œuvre.

Surtout qu’avoir 65 ans aujourd’hui n’est pas du tout la même chose qu’il y a un siècle, à l’époque où cet âge a été fixé pour la retraite. À 65 ans, mes grands-parents étaient des vieillards. À 64 ans, ni Pierre Moreau ni François Legault ne peuvent être qualifiés de la sorte.

L’âge ne devrait pas être un critère déterminant pour la direction d’un parti politique (ou pour toute haute fonction). Il faut regarder la personne, ses qualités, ses défauts, son expérience (ou son manque d’expérience), etc. Comme on le dit souvent, on peut être vieux de corps mais jeune d’esprit ; l’inverse est aussi vrai.

Certes, pour un électorat qui est régulièrement à la recherche de changement, la jeunesse relative d’un Gabriel Nadeau-Dubois (32 ans) et d’un Paul St-Pierre Plamondon (45 ans) constitue un atout. Mais encore là, plutôt que de porter son attention sur l’âge, on devrait se demander si, compte tenu de son talent, de sa compétence et de son expérience, l’un ou l’autre est prêt à assumer les lourdes responsabilités que sont celles du premier ministre du Québec.

La décision de Pierre Moreau prive le PLQ d’une candidature de haut calibre dans la course à la direction. Il est triste qu’avant même le début de cette course, certains aient présenté son âge comme un handicap.

Le Parti libéral n’a pas besoin d’un rajeunissement de façade. Comme le souligne Francis Fukuyama au sujet de l’état des idées libérales dans le monde, « les difficultés actuelles du libéralisme ne sont pas nouvelles ; à travers les siècles, l’idéologie a connu des hauts et des bas mais est toujours revenue en raison de ses forces sous-jacentes ».

Ce sont ces forces, ces principes de base que les libéraux doivent redécouvrir, pour ensuite les actualiser et les concrétiser pour le Québec des années 2020. Pierre Moreau avait le talent, la compétence et l’expérience nécessaires pour mener à bien cette tâche. C’est à cette aune que les militants libéraux devront mesurer les candidats qui sauteront dans l’arène, peu importe leur âge.

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Pierre Moreau sait très bien que le PLQ est prisonnier de son votre anglophone. Il ne peut flatter le côté identitaire des Québécois francophones tout en plaisant à son votre anglophone.

Un chef le moindrement nationaliste ne fera pas long feu au PLQ. Legault a déjoué et le PLQ et le PQ…en se positionnant entre les deux.

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Il est dommage que l’âgisme systémique soit courant et toléré dans notre société. Je sais ce que c’est. Je dis à celles et ceux qui en font subir aux personnes plus âgées : » je vous souhaite de vivre aussi longtemps que moi, et d’être en aussi bonne forme, si vous y arrivez. »

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Cela fait belle lurette que la société québécoise a tourné le dos à ses aînés. Je ne sais pas si c’est répandu à l’échelle de l’Occident mais je sais toutefois que cela n’est pas le cas chez les peuples autochtones d’ici qui respectent les aînés et les recherchent pour leur sagesse et leur savoir ancestral.

Je suis un jeune septuagénaire et si je regarde ma propre histoire, j’ai commis bien des erreurs dans mes premières décennies et j’ai beaucoup appris, surtout après mes 40 ans quand j’ai commencé à travailler en milieu autochtone. Je ne suis plus la même personne et quand je pense à qui j’étais avant, je suis un peu terrifié de ce que j’aurais pu faire si j’en avais eu l’occasion.

Je sais que ces erreurs que j’ai commises, j’aurais pu les éviter si j’avais le moindrement eu accès à des aînés et si j’avais exploré le passé pour voir comment on avait traité tel problème. Je ne l’ai pas fait et la jeunesse d’aujourd’hui ne le fait pas et la roue tourne, les mêmes erreurs sont commises année après année. L’âgisme est une tare de notre société mais ce ne sont certainement pas les «vieux» qui vont empêcher cela!

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On peut être un ‘professionnel’ cumulant de nombreuses années d’expérience, devenu ‘encroûté’ dans ses façons de faire alors, être ouvert d’esprit. A ce titre, la mise à jour obligatoire re ordre professionnels est une excellente chose.

Mais il est fort triste de se priver de la collaboration/implication des gens de plus de 60 ans
Si cette personne est compétente, et à jour: toute une contribution.

Mon exemple: Rémi Trudel….Ses chroniques au 15-18: connaissances et analyse, expérience et mise en contexte adaptée à 2022.

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Je ne suis pas d’accord pour dire qu’il y a de l’âgisme systémique dans notre société. J’ai été sur le marché du travail jusqu’à 67 ans et je n’ai jamais senti une quelconque forme de rejet ou de discrimination dépassé la soixantaine venant des employeurs ou des collègues plus jeunes. Je dirais que c’est même le contraire qui s’est produit et c’est encore plus vrai aujourd’hui avec la pénurie de main-d’œuvre. Les employeurs créent un environnement de travail et accordent des avantages aux employés seniors pour les inciter à demeurer au travail le plus longtemps possible.

Je dirais que pour un emploi au contact du public où l’image projetée est importante comme dans le cas des politiciens, l’âge de la personne peut jouer mais pour la plupart des emplois, je n’adhère pas à cette thèse.

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