Plus rien ne bouge

La difficulté des partis d’opposition à fédérer le vote de protestation, malgré la majorité de Québécois qui n’appuient pas François Legault, est un mystère qui s’observe aussi aux États-Unis et au Canada.

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Paul Wells est analyste politique depuis près de 30 ans. Il a écrit notamment pour Maclean’s, le Globe and Mail et le Toronto Star, et collabore à de nombreuses émissions radiophoniques et télévisuelles, en anglais et en français. Il publie une infolettre consacrée à la politique canadienne, à la culture et au journalisme.

La campagne électorale 2022 au Québec semble vouloir se terminer de la même façon que celle en Ontario en juin dernier : comme elle a commencé.

Dans les deux cas, la formation politique qui compose le gouvernement sortant bénéficiait d’une longueur d’avance le jour du déclenchement de la campagne. Et les partis d’opposition n’auront pas réussi à réduire cette avance, malgré cinq semaines d’efforts.

Mais il y a plus : dans les deux provinces, aucun effet de polarisation dont aurait pu profiter un des partis d’opposition ne s’est produit. Et c’est cette absence de polarisation qui a drôlement aidé les gouvernements sortants. À défaut de se choisir un champion contre le premier ministre sortant Doug Ford, les électeurs ontariens ont voté en aussi grand nombre tant pour le Parti libéral que pour le NPD. Ensemble, les deux principaux partis d’opposition ont obtenu plus de votes que les conservateurs, mais — effet pervers du mode de scrutin uninominal à un tour — moins d’un siège sur cinq.

Au Québec, le saupoudrage des votes non caquistes semble conduire à un résultat encore plus hallucinant. Le Parti conservateur d’Éric Duhaime pourrait terminer deuxième au suffrage universel sans pour autant gagner un seul siège. Le Parti québécois obtiendra vraisemblablement assez de votes pour assurer une victoire aux caquistes contre des adversaires libéraux ou solidaires dans plusieurs circonscriptions, sans toutefois remporter plus d’un siège ou deux.

On pourrait appeler cela un échec des électeurs relativement à une obligation fondamentale : s’organiser pour faire en sorte que le gouvernement sortant ne soit pas reconduit au pouvoir avec une délégation parlementaire renforcée s’il n’a pas la majorité des voix.

Comment expliquer cet échec ? De deux façons, je crois. D’abord parce que très peu d’électeurs, même ceux qui n’approuvent pas les gouvernements sortants, ressentent une quelconque obligation de voter stratégiquement pour défaire les partis au pouvoir. C’est-à-dire que ni Ford ni Legault n’ont provoqué une polarisation, parce que ni l’un ni l’autre n’est polarisant. Ils sont imparfaits, certes, folkloriques, brouillons, ce que vous voulez, mais le solidaire d’une circonscription donnée n’est pas tenté de voter libéral ou péquiste juste pour assurer la fin de l’époque Legault. Comme peu d’Ontariens ont passé les deux ans de confinement à comploter avec leurs voisins pour provoquer la défaite du candidat conservateur local.

On est loin de l’époque où tout anglophone montréalais digne de ce nom votait libéral, même parfois en se bouchant le nez, pour barrer la route aux « séparatistes ». François Legault n’entraîne quand même pas la fin du beau risque canadien. On peut voter pour qui on aime.

Ce qui m’amène à une autre hypothèse. Je crois que, depuis quelques années, les clientèles des diverses formations politiques sont plus fidèles parce que le marketing politique se fait de façon beaucoup plus directe, et ce, à longueur d’année. C’est avec des envois massifs de courriels et par les médias sociaux que les partis politiques communiquent avec leurs clientèles cibles. Peu d’électeurs changent d’allégeance pendant les cinq semaines d’une campagne officielle, parce que la relation parti-militant et le travail de pointage pour identifier et fidéliser la base électorale sont constants.

Le journaliste est mal placé pour suivre cette partie du travail de marketing politique. Nous mettons plutôt le paquet pour suivre les caravanes des chefs. Pourtant, au niveau fédéral, une des priorités de Pierre Poilievre comme nouveau chef du Parti conservateur du Canada est… de mettre à jour le système informatique du parti, histoire d’effacer un avantage libéral dans l’identification et la motivation des sympathisants potentiels. C’est cet avantage que Gerald Butts, ancien conseiller de Justin Trudeau, a souligné après la courte victoire libérale de 2021, en chantant les louanges de « l’équipe méconnue de supergénies » dirigée par Tom Pitfield, un expert en informatique qui n’a presque pas donné d’entrevues en sept ans de gouvernement Trudeau.

J’ai été frappé par une remarque d’un important stratège libéral lors des élections fédérales de 2019. Il vantait le progrès fait depuis 2015 dans l’identification et la motivation des électeurs libéraux dans les circonscriptions-clés. Les discours de campagne de Justin Trudeau n’étaient-ils pas pour quelque chose dans les succès libéraux ? ai-je demandé. Longue pause. « Peut-être ici et là les discours du chef peuvent-ils avoir une influence marginale », le stratège a-t-il avoué du bout des lèvres.

Aux États-Unis, on s’étonne de ce que le New York Times appelle « la stabilité remarquable » de l’appui des électeurs américains à Donald Trump, malgré ses frasques récentes. Cette tendance s’observe aussi dans la politique québécoise, même si les personnages sont beaucoup moins spectaculaires.

Cela ne veut pas dire que les discours de campagne sont inutiles, mais peut-être qu’à l’ère numérique, le contact direct avec les électeurs a plus de poids que le quotidien des campagnes. Encore une fois, il s’agit d’une hypothèse, mais qui mérite d’être suivie et mieux étudiée.

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Aucun commentateur n’a parlé du rejet systématique des libéraux québécois par les francophones. Les années du règne de Charest et Couillard ont desservi les francophones à tous les niveaux. Le présent programme du PLQ n’est pas mieux. Les francophones ne veulent absolument pas que les libéraux reviennent au pouvoir quitte à se boucher le nez en allant voter pour la CAQ. QS n’a pas non plus un programme répondant aux aspirations légitimes des québécois et le parti québécois demeure marginal. Seul la CAQ a répondu (un peu) aux aspirations légitimes des québécois.

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Bien que le Parti Québécois soit marginal, son programme demeure toujours dans l’actualité en représentant davantage les valeurs d’une majorité de Québécois. Malheureusement, sa cote de «Parti à l’agonie» lui colle un peu moins à la peau, depuis l’arrivée du pilote Paul St-Pierre Plamondon aux commandes du prodigieux avion Péquiste. Personne ne le connaît, d’où vient-il? Où va-t-il se demandent ses passagers qui lui font confiance. Si quelqu’un sait vers quelle destination c’est bien lui, mais tout dépend! De quoi? s’inquiète-t-on? Simple. Du nombre de voyageurs qui embarqueront avec lui assez nombreux pour atteindre enfin l’Île de l’Indépendance!

Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est la CAQ qui a fédéré l’opposition aux «vieux» partis, les libéraux et le PQ car c’est une coalition nationaliste qui recueille le vote de ceux qui détestent les libéraux pour son aplaventrisme face à Ottawa et la minorité anglo-québécoise et ceux qui ont peur de l’indépendance proposée par le PQ.

On ne vote pas QS pour le pas fragmenter le vote anti-libéral et anti-indépendance alors que le PCQ est encore trop nouveau et trop instable pour fédérer qui que ce soit. C’est aussi simple.

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