Plus rien ne sera pareil en politique

La pandémie remet en question la mondialisation, redonne un élan à l’État-providence et rebrasse les cartes du grand jeu mondial. Bienvenue dans la nouvelle ère de la politique.

Illustration : Sébastien Thibault

«Mon Dieu, c’est le far west ! » L’expression est sortie comme un coup de canon de la bouche de Chrystia Freeland. Un mélange de surprise et de désespoir. La vice-première ministre canadienne venait d’apprendre, en ce vendredi après-midi du 3 avril, que l’administration Trump bloquait l’exportation de matériel médical des entreprises américaines, y compris vers le Canada.

La Maison-Blanche n’avait pas prévenu son plus proche allié, de sorte que l’équipe de Chrystia Freeland, responsable des relations avec les États-Unis et présidente du comité chargé de la réponse fédérale à la maladie à coronavirus, a été mise au courant par un simple communiqué de presse du géant américain 3M, qui s’alarmait de ne plus pouvoir envoyer au Canada et en Amérique latine les masques N95, essentiels au personnel de la santé qui combat l’épidémie de COVID-19. Un peu plus de 500 000 de ces protecteurs destinés à l’Ontario étaient retenus par l’administration américaine dans un entrepôt de 3M au Dakota du Sud.

Immédiatement, l’une des batailles diplomatiques les plus critiques des dernières années s’est enclenchée afin de faire reculer Donald Trump, qui a utilisé une vieille loi de 1950, la Defense Production Act, pour retenir tout l’équipement médical disponible en sol américain.

Un affrontement au carrefour des tensions politiques de la planète au temps de la pandémie, qui laissera des traces longtemps après la victoire contre le virus.

Le choc de deux visions du monde.

Un bras de fer entre le protectionniste Donald Trump, qui affectionne le resserrement des frontières et le chacun pour soi, et le mondialiste Justin Trudeau, qui prêche la coopération entre les pays et la libre circulation des biens, même en temps de crise. Un duel entre un président qui parle d’un virus « étranger » et « chinois », et un premier ministre qui répète que ce mal « n’a pas de nationalité ni de frontières ». Le premier n’a pas hésité à fermer son pays aux voyageurs européens, alors que le second a tardé à leur refuser l’entrée pour ne pas endommager les relations internationales.

À la mi-mars, le Canada a même créé le Groupe international de coordination contre la COVID-19, qui regroupe une quinzaine de pays, dont la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Corée du Sud, l’Australie et même le Brésil. « On échange sur l’approvisionnement médical, sur le rapatriement des ressortissants coincés à l’étranger, sur les progrès pour les remèdes, etc. », explique le ministre des Affaires étrangères du Canada, François-Philippe Champagne.

Malgré l’invitation, les États-Unis ont boudé le groupe, préférant faire cavalier seul. Ottawa devait donc passer par un autre canal pour convaincre Donald Trump de laisser les entreprises américaines exporter leurs équipements médicaux au Canada.

Le gouvernement Trudeau a réactivé en vitesse son réseau de relations tissé avec patience pendant la difficile renégociation de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique, finalement conclu en 2018.

L’ambassadrice du Canada aux États-Unis, Kirsten Hillman, a multiplié les appels auprès des membres du Congrès qui ont l’oreille de la Maison-Blanche. Nommée le 26 mars en pleine pandémie, la diplômée en droit de l’Université McGill a développé ses relations américaines alors qu’elle était la numéro deux de l’ambassade lors des négociations de l’ALENA 2.0.

Dans la foulée, Chrystia Freeland a téléphoné au vice-président américain Mike Pence, au secrétaire d’État, Mike Pompeo, et au représentant au commerce, Robert Lighthizer. La chef de cabinet de Justin Trudeau, Katie Telford, a parlé au gendre de Trump, Jared Kushner, qui coordonne la réponse américaine au coronavirus. Le ministre des Finances, Bill Morneau, a contacté son homologue au Trésor américain, Steven Mnuchin.

Dans ces conversations en rafale, le Canada a fait valoir que les deux pays ne peuvent se passer l’un de l’autre, même en temps d’épidémie et de pénurie de matériel médical. Sans jamais menacer directement Washington de représailles, le gouvernement Trudeau a souligné à gros traits que la pâte spéciale dont ont besoin 3M et les autres fabricants américains de masques et de blouses provient des usines canadiennes, notamment d’Harmac Pacific, à Nanaimo, en Colombie-Britannique.

De plus, environ 1 600 infirmières et médecins canadiens traversent tous les jours la frontière entre Windsor et Détroit pour travailler dans les hôpitaux du Michigan, a rappelé le premier ministre du Canada lors d’un de ses points de presse quotidiens devant sa résidence officielle. Une main-d’œuvre dont les autorités de l’État américain ne peuvent se passer. Ottawa a fait comprendre à la Maison-Blanche que ces travailleurs seraient très utiles au Canada, explique une source très haut placée au gouvernement Trudeau. « On peut jouer dur nous aussi. On ne voulait pas s’embarquer dans un chassé-croisé de représailles, parce que ce n’est pas à notre avantage, mais il fallait leur faire comprendre le sérieux de la situation. »

L’affrontement éclair avec les États-Unis et la féroce compétition mondiale pour acquérir du matériel médical ont laissé un goût amer à l’appareil politique canadien.

Les pressions ont porté leurs fruits. Le 6 avril, l’administration Trump a émis une directive permettant aux entreprises américaines ayant déjà exporté du matériel médical à l’étranger au cours des 12 mois précédents la crise de continuer à le faire sous certaines conditions, notamment lorsqu’il s’agit d’aider un allié des États-Unis, comme le Canada.

« La situation est réglée, mais on se sent meurtris », affirme Chrystia Freeland. La relation du Canada avec les États-Unis nécessite un « jardinage constant », a-t-elle dit en point de presse, mais jamais autant qu’en pleine pandémie.

L’affrontement éclair avec les États-Unis et la féroce compétition mondiale pour acquérir du matériel médical ont laissé un goût amer à l’appareil politique canadien, autant à Ottawa que dans les provinces. Le Canada a beau être un pays économiquement dépendant du commerce extérieur — les importations et les exportations représentent 66 % du PIB — le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, Navdeep Bains, soutient qu’il ne se fera plus prendre. « Il faut garder nos frontières ouvertes, mais dans certains domaines, notamment le domaine sanitaire, on va développer notre capacité industrielle », dit-il.

Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a été encore plus direct. « On va s’équiper, le fabriquer chez nous, et on ne s’arrêtera jamais », a-t-il lancé à propos du matériel médical, notamment les masques et les respirateurs. Au Québec, François Legault a également manifesté le souhait de ne plus être aussi dépendant de la Chine ou des États-Unis sur le plan de l’équipement médical et des médicaments.

C’est le même réflexe ailleurs sur la planète. « On doit produire plus en France, sur notre sol », a dit le président Emmanuel Macron début avril. « Cette crise nous enseigne que certains produits nécessitent une plus grande souveraineté européenne. »

C’est à se demander si la mondialisation telle qu’on la connaît va survivre à la pandémie. Il y a certainement une prise de conscience de la part des dirigeants occidentaux, qui constatent les limites du modèle des interminables chaînes d’approvisionnement planétaires, mises en place pour produire au meilleur prix. Et qui se rendent compte que les fidèles alliés d’hier ne sont pas toujours dans leur camp lorsqu’on se met à jouer des coudes en pleine crise.

La planète, qui semblait plus petite que jamais dans les dernières années — avec un nombre record de 4,5 milliards de passagers aériens en 2019 — a vu la crise resserrer les frontières pour limiter la propagation du coronavirus. Même en Europe, où l’accord sur l’espace Schengen permet aux citoyens de 26 pays de circuler sans contrôles, des barrières ont été érigées entre certaines nations.

Ces limitations pourraient bien durer un long moment. Si le choc des attentats terroristes du 11 septembre 2001 a multiplié les contrôles aux frontières et accentué les mesures de sécurité dans les avions et les aéroports, qu’en sera-t-il de la COVID-19 ? Un voyageur pourra-t-il encore prendre l’avion s’il fait de la fièvre ? Certains pays seront-ils mis à l’index dès qu’une maladie infectieuse y éclatera ?

Néanmoins, il n’est pas dit que le contrôle accru des frontières et les bagarres sans merci pour obtenir de l’équipement médical seront synonymes d’un repli sur soi. Les habitants de la planète ne se sont jamais autant parlé et écoutés. La pandémie a permis aux humains de tisser des liens, de se comprendre, de s’inquiéter et d’espérer ensemble. De l’hystérie mondiale pour le papier de toilette jusqu’aux émouvantes séances de chant sur les balcons des Italiens confinés, en passant par une passion commune pour le pain fait maison et le deuil collectif avec les New-Yorkais, contraints d’enterrer leurs morts dans une fosse commune, les populations de différents pays ont rarement été aussi près les unes des autres en pensée.  

Quel effet aura la pandémie sur les relations internationales ? Est-ce que ces peuples qui ont vécu une épreuve commune, en temps réel, pour la première fois de l’histoire, diront « plus jamais », comme après la Deuxième Guerre mondiale lorsque l’ONU a vu le jour ? Des éléments de réponses commencent à apparaître.

La pandémie pourrait avoir cet effet paradoxal de provoquer un repli sur soi dans certains domaines, comme la production d’équipement médical et sanitaire, tout en accélérant la collaboration entre pays dans d’autres secteurs tout aussi cruciaux, comme la détection précoce des maladies infectieuses, la recherche scientifique et les efforts pour trouver des vaccins et remèdes.

Des régimes d’extrême droite comme celui de Viktor Orbán, en Hongrie, ont profité de la crise pour fermer leur démocratie, verrouiller leur parlement et s’accorder tous les pouvoirs. Pour promouvoir son programme xénophobe, le premier ministre hongrois a soutenu que les réfugiés arrivant dans son pays étaient davantage porteurs de la maladie. Or, si la COVID-19 s’est répandue comme une traînée de poudre dans le monde, ce n’est pas en raison du déplacement à pied des migrants à la recherche d’un peu d’espoir, mais parce que les riches et la classe moyenne aisée ont fait embarquer le coronavirus dans les milliers d’avions qui sillonnaient le ciel.

Les populistes de droite vont-ils réussir à profiter de la misère économique qui pourrait s’installer dans le sillage du virus pour faire augmenter leur pouvoir et susciter la méfiance à l’égard des autres, comme Donald Trump l’a fait envers les Asiatiques ? Leur rhétorique, qui fustige toujours les mêmes cibles — les élites, les médias, les chercheurs et les experts —, pourrait toutefois se heurter à un mur, celui de la science et de la connaissance, qui ont prouvé leur domination en temps de crise.

Aujourd’hui, les autorités publiques de tous les pays s’informent auprès des experts en santé publique afin de comprendre les succès de la Corée du Sud, de Taïwan et de Hong Kong, et d’éviter les catastrophes italiennes, espagnoles et américaines. Le savoir et les savants font également un retour en force.

Quant aux partisans de l’État minceur, du « moins de gouvernement », ils semblent avoir perdu la bataille politique pour un avenir prévisible. Les libertariens à la Maxime Bernier assistent, impuissants, au triomphe de l’État. Un politicien pourra difficilement se réclamer de la dame de fer britannique, Margaret Thatcher, ou du président américain Ronald Reagan sans passer pour un élu qui souhaite démanteler l’État et le rendre incapable d’affronter une prochaine crise.

Les gouvernements, plus interventionnistes que jamais, investissent des centaines de milliards de dollars pour sauver l’économie et permettre aux citoyens sans emploi, en détresse, confinés à la maison, de se nourrir et de payer leur loyer ou leur hypothèque.

Le gouvernement canadien dépensera 75 % de plus que prévu en 2020, ce qui fera bondir le déficit à 252 milliards de dollars au bas mot, selon le directeur parlementaire du budget, soit 12,7 % du PIB. Un record. Et pourtant, personne ne lève un sourcil.

La pression sera grande sur les élus de la planète qui viennent peut-être, sans le savoir, de remettre les compteurs à zéro dans leur relation avec les citoyens.

Selon un sondage EKOS publié à la fin mars, 75 % des Canadiens jugent que leur pays va dans la bonne direction, et ce, même si à ce moment l’épidémie battait son plein et que les travailleurs perdaient leur emploi par centaines de milliers. « Les Canadiens sont retombés en amour avec leur gouvernement, leurs élus et leurs fonctionnaires qui font fonctionner l’État, affirme Frank Graves, président d’EKOS. En temps de crise, le gouvernement, c’est notre refuge. Ça pourrait changer la dynamique politique durablement. »

L’État comme moteur de changement a repris du galon. « La crise a fait tomber l’illusion de l’impuissance des gouvernements occidentaux », affirme Jérôme Lussier, directeur associé de l’Institut du Québec, un institut de recherche et d’analyse en politiques publiques (et collaborateur à lactualite.com). « Quand l’heure est jugée suffisamment grave, on constate que la capacité d’action des États est pratiquement illimitée. La réaction vigoureuse des États contribue à discréditer la posture cynique des idéologues pour qui l’intérêt public n’existe pas et le gouvernement est toujours incompétent, quand il n’est pas lui-même la source du problème. »

Au Parti conservateur du Canada, d’habitude très critique des déficits budgétaires, les députés ont changé de refrain. « Il ne faut pas être dogmatique, on vit des circonstances exceptionnelles », affirme le député Gérard Deltell, qui estime, à 55 ans, qu’il ne sera pas en politique assez longtemps pour voir le retour à l’équilibre budgétaire à Ottawa. « On a eu besoin de six ans pour résorber un déficit de 56 milliards de dollars après la crise financière de 2009. Combien de temps ça va prendre pour venir à bout de 252 milliards ? »

Le gouvernement Trudeau a bien fait de prendre la relève du secteur privé qui s’effondrait et d’injecter des dizaines de milliards dans l’économie, affirme le député conservateur. « Le Canada a un bon filet social, et c’est important », dit Gérard Deltell. La prochaine bataille politique portera toutefois sur la manière de revenir à la normale. « Chaque parti aura ses idées. »

La pression sera grande sur les élus de la planète qui viennent peut-être, sans le savoir, de remettre les compteurs à zéro dans leur relation avec les citoyens. Bien des électeurs vont dorénavant se dire que les gouvernements le peuvent s’ils le veulent vraiment. Ils peuvent favoriser l’achat local, fournir un revenu décent pour chacun, privilégier une agriculture de proximité, se battre plus vigoureusement contre les changements climatiques, encourager le télétravail, mettre au pas les géants du Web…

Une crise, c’est un nouveau départ politique, l’année zéro. Avec les tensions, l’incertitude et les espoirs que cela suscite.

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2 commentaires
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L’équipe de M. Trudeau aurait pu faire valoir au président Trump que durant la crise du 11 septembre 2001, le Canada a donné toute l’aide nécessaire aux E.U. en recevant plus de 250 avions et en hébergeant des milliers de voyageurs dans les provinces maritimes. Cela sans demander en échange des masques N95 !!

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