Poilievre et le love-in québécois

Le nouveau chef conservateur fédéral devra travailler fort pour se faire des amis au Québec, avant et après les élections du 3 octobre.

Adrian Wyld / La Presse Canadienne

Le nouveau chef conservateur fédéral, Pierre Poilievre, arrive à la tête de son parti fort d’un appui généralisé. Même au Québec, il a fait la barbe à l’ex-premier ministre Jean Charest et a obtenu la vaste majorité des 36 282 voix exprimées, récoltant 62 % des points disponibles. Personne ne pourra donc dire que le Québec l’a boudé.

Mais à part son ami Éric Duhaime, aucun autre chef de parti provincial ne s’est fait porteur de cet amour. Même François Legault, qui avait pourtant invité ses ouailles à voter bleu aux dernières élections fédérales, s’est contenté de dire qu’il ne connaissait pas le nouveau leader. Normal : certaines positions prises par Pierre Poilievre risquent de heurter les sensibilités caquistes.

Samedi soir, dans son discours de victoire, le nouveau chef de l’opposition officielle a eu des mots habiles pour le Québec. « Les conservateurs de partout au pays ont beaucoup à apprendre des Québécois, a-t-il dit. Les Québécois défendent leur patrimoine, leur culture et leur langue et ils ne s’excusent pas. La nation québécoise tient tête au wokisme. »

Mais comment les Québécois défendent-ils cette identité si ce n’est en prenant des positions distinctes de celles du reste du Canada sur des enjeux comme la laïcité, l’immigration ou encore la langue française ? Or, sur ces questions, Pierre Poilievre n’est pas nécessairement sur la même longueur d’onde que l’actuel gouvernement du Québec.

En ce qui concerne la laïcité, Pierre Poilievre s’oppose farouchement à la loi 21 interdisant le port de symboles religieux par certains représentants de l’État. « Je suis contre la loi 21 », disait-il par exemple en avril dernier, lors de son passage à Gatineau. « Si j’étais membre de l’Assemblée nationale, je voterais contre. Si quelqu’un proposait une telle loi au niveau fédéral, et je ne prévois pas ça, je voterais contre. Je crois à la liberté de religion. » À ce moment, il promettait toutefois qu’en tant que premier ministre du Canada, il n’interviendrait pas dans une contestation judiciaire de cette loi. « Je pense que c’est plus fort si ces arguments en cour proviennent des Québécois. »

Cette sortie en début de campagne à la chefferie avait été habile, car elle avait permis de le différencier de ses deux principaux rivaux, Jean Charest et Patrick Brown, qui tous deux promettaient une intervention fédérale devant les tribunaux. M. Charest avait probablement pris cet engagement pour séduire les partisans de Patrick Brown dans cette élection préférentielle où il importait aussi d’être le second choix des électeurs. M. Brown était tellement opposé à la loi 21 qu’en tant que maire de Brampton, en Ontario, il avait fait voter par le conseil municipal un don de 100 000 dollars destiné aux contestataires québécois. La position de Jean Charest avait mis dans l’embarras les députés conservateurs de la province qui l’appuyaient. Ceux-ci répétaient depuis des mois au caucus qu’il fallait rester neutre par rapport à la loi 21 pour ne pas se mettre à dos le Québec. Et voilà qu’ils soutenaient le candidat qui avait la position la plus rigide sur la question !

Une fois le sujet neutralisé, Pierre Poilievre a eu beau jeu de retourner sa veste. Un mois plus tard, lors du débat des candidats en anglais, il a admis effectivement qu’il « n’annulerait pas la décision du fédéral de contester la loi ». Dans les faits, cette cause se rendra fort probablement à la Cour suprême bien avant 2025, date prévue des prochaines élections fédérales, donc bien avant que le nouveau chef de l’opposition officielle ait la possibilité de devenir premier ministre du Canada et de prendre une décision dans ce dossier. N’empêche qu’on sait maintenant où il se situe, et ça ne concorde pas avec la position de François Legault.

En matière d’immigration, le nouveau chef conservateur ne se distingue pas des libéraux de Justin Trudeau. Lors du débat des candidats en anglais, il s’était fait demander s’il appuyait le nouveau seuil de 447 000 immigrants par année adopté par le gouvernement. Pierre Poilievre avait simplement répondu que « nous avons besoin de main-d’œuvre ». Il a promis de faciliter l’immigration des travailleurs qualifiés en accélérant la reconnaissance de leurs titres professionnels. Mais comment faire puisqu’il s’agit d’une compétence provinciale ? Il entend verser une incitation financière aux provinces qui mettront au pas les ordres professionnels en les forçant à accorder les reconnaissances aux immigrants au plus tard 60 jours après leur admission. Des flammèches sont à prévoir avec le Collège des médecins du Québec. Notamment.

Sur la protection de la langue française, enfin, M. Poilievre a beau rappeler à tous qu’il a appris le français en bas âge et qu’il le transmet à ses deux enfants, il a évité de se prononcer sur la loi 96, la réforme de la Charte de la langue française du gouvernement Legault. Interrogé sur le sujet, il s’est borné à répondre qu’il était d’accord avec le droit des Canadiens d’être servis en anglais ou en français par l’État canadien. On ignore donc totalement s’il ferait participer le gouvernement fédéral à une contestation de cette loi.

Le pétrole aussi

Outre ces enjeux identitaires, la question des changements climatiques et des hydrocarbures pourra aussi faire barrage à une campagne de séduction québécoise signée Poilievre.

Pendant la course à la chefferie, il a promis de mettre un terme aux importations de pétrole d’outre-mer d’ici cinq ans et de le remplacer par du pétrole canadien. Le pétrole « d’outre-mer », dans la bouche de Pierre Poilievre, exclut celui provenant des États-Unis. On parle donc d’environ 160 000 barils par jour (il évoque plutôt 130 000 barils par jour). Ce transfert pourrait s’opérer sans nécessairement augmenter la production canadienne, puisque le Canada exporte plus de pétrole qu’il n’en importe, mais cela commanderait absolument une augmentation des capacités de transport de la matière vers l’est du pays. C’est pour cette raison que le chef conservateur fait la promotion des projets avortés ou rejetés Énergie Est et GNL Saguenay.

Sauf que Pierre Poilievre est malhonnête quand il accuse le gouvernement fédéral de l’échec de ces deux projets. Le premier, un pipeline de 4 600 km qui aurait relié l’Alberta au Nouveau-Brunswick en passant par le Québec, a été retiré par son promoteur avant qu’une approbation soit accordée ou refusée ; et le second, un gazoduc de 780 km qui aurait relié l’Ontario au Saguenay où une usine de liquéfaction aurait été construite, a d’abord été rejeté par Québec, ce qui a rendu le refus d’Ottawa, survenu sept mois plus tard, superflu.

Pierre Poilievre a reconnu qu’il ne pourrait imposer un projet sur le sol québécois sans l’autorisation de Québec. Mais il avait ceci à dire à propos du concept d’acceptabilité sociale dans lequel se drape François Legault pour clore le dossier. « Est-ce que les Québécois ont donné leur acceptabilité au pétrole étranger ? Ont-ils eu l’occasion de dire oui aux 130 000 barils par jour qui arrivent d’outre-mer à l’est du Canada ? Je n’ai jamais entendu [non plus] un débat au Québec où les Québécois ont voté pour l’importation de pétrole américain. »

Un beau débat point à l’horizon.

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Le promoteur du pipeline de 4 600 km s’est retiré du projet parce que le gouvernement Trudeau avait décidé que le comité gouvernemental qui avait accepté le projet comme satisfaisant aux normes environnementales n’était pas suffisamment représentatif. Donc, nouveau comité. Nouvelle ronde de négociation. Le promoteur, devant un processus qui n’en finissait plus, s’est déclaré vaincu. Une décision politique, non économique.

Il y a une tradition conservatrice au Québec. Les électeurs du Québec devront décider d’eux-mêmes si cela vaut la peine d’avoir une forte représentation au sein d’un Parti Conservateur qui risque de prendre le pouvoir au niveau fédéral. Les recommendations d’une source de nouvelles financée par le gouvernement Libéral sont donc à prendre avec un grain de sel.

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Le parti conservateur comme tel n’a pas à être brandi comme un épouvantail. C’est, ou plutôt ça a été, un grand parti. Le risque s’appelle en fait Poilièvre, comme il s’appelle Trump pour nos voisins Républicains. Poilièvre n’est pas plus un authentique conservateur que Trump n’est un authentique républicain. Mais tous deux ont en commun d’être des politiciens cyniques, arrivistes, populistes et sans scrupules, qui en fin de compte font plus de mal à la démocratie et au pays qu’ils ne leur font de bien. Ces deux-là ont en commun de se servir de leur parti pour servir leurs ambitions personnelles. Le Canada aurait peut-être intérêt à voter PCC pour virer un premier ministre qui n’a jamais brillé et aura essentiellement creusé son déficit, mais il serait dangereux de miser sur Poilièvre pour ce faire. Ses propos irresponsables et bassement opportunistes depuis deux ans devraient avoir allumé un signal d’alarme chez toute personne sensée.

Quant à moi, Poilièvre est en probation, vue son attitude lors du « Love In » ontarien, ses positions sur l’inflation, la banque du Canada et le bitcoin. Derrière la façade, on verra s’il y a du lion dans son alimentation et à quelle fréquence? Au Québec, nous avons le Bloc comme contre pouvoir. Au Canada, Trudeau va-t-il avoir une sécurité d’emploi?

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