Poilievre, pacificateur ou boutefeu

Alain Rayes sera-t-il le seul conservateur conséquent avec ses déclarations au sujet de la toxicité du discours de Pierre Poilievre ? Ou ceux qui partageaient son opinion poursuivront-ils leur route, en se pinçant le nez, aux côtés du nouveau chef ? 

Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne / montage : L’actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Le premier défi d’un nouveau chef après une course à la direction est de ramener l’harmonie dans son parti. Et déjà, Pierre Poilievre, le nouveau chef de l’opposition officielle à la Chambre des communes, y fait face. À peine 72 heures après sa victoire, claire et sans équivoque, un premier député du Parti conservateur du Canada (PCC) sous sa gouverne a quitté le navire.

Le Québécois Alain Rayes a claqué la porte en affirmant que ses « idéaux politiques, valeurs et convictions ne sont […] pas compatibles » avec le choix fait par les militants conservateurs. L’ancien lieutenant politique d’Andrew Scheer est ainsi conséquent avec ses déclarations au cours de la course à la direction.

Plutôt que d’être magnanime, Pierre Poilievre est passé à l’offensive contre son ex-collègue : « Il a décidé de ne pas combattre l’inflation de Justin Trudeau », a-t-il réagi, avant d’ajouter que les membres conservateurs de la circonscription de Richmond–Arthabaska avaient voté pour lui (et non pour Jean Charest, dont Alain Rayes dirigeait la campagne au Québec). Pire, le PCC a invité par message texte les gens de la circonscription d’Alain Rayes à téléphoner à son bureau pour lui enjoindre de démissionner de son poste de député. Intimidation ou bravade ? 

La commentatrice conservatrice Tasha Kheiriddin, stratège dans le camp Charest, discutait ouvertement en juillet de la division à venir : « Vu le climat acerbe qui règne dans la course à la direction du Parti conservateur, il sera très difficile pour les partisans d’un des deux camps de vivre en harmonie avec l’autre camp. Un parti centriste va aliéner les populistes. Et vice-versa. Il y a une troisième possibilité : la recréation d’un parti libéral-conservateur, comme celui qui a fondé le Canada. » Pourtant, cette idée semble déjà morte dans l’œuf, étant donné la domination de Poilievre.

L’affaire Rayes souligne à gros traits le défi d’unité qu’aura à relever le nouveau chef des conservateurs canadiens. Il faudra voir si les autres députés, sénateurs et militants ayant fait des déclarations acerbes sur Poilievre seront aussi conséquents que le député de Richmond–Arthabaska. Pour l’heure, les appels à l’unité font loi, y compris de la part de Jean Charest. Pourtant, Alain Rayes n’est pas le seul conservateur à penser que le discours de Poilievre est « devenu toxique », « irrespectueux à bien des égards », « haineux et même menaçant à certains moments ».

L’ex-maire de Victoriaville pourrait donc être une exception. À l’instar des républicains qui se sont rangés malgré tout derrière Donald Trump, les conservateurs modérés pourraient choisir d’accepter la victoire de Poilievre, qui, malgré tout le mal qu’on peut penser de lui, demeure à leurs yeux préférable à Justin Trudeau. Surtout quand les sondages sont bons : il n’y a rien de plus unificateur que la perspective du pouvoir.

Qui plus est, contrairement à ses prédécesseurs Andrew Scheer et Erin O’Toole, Pierre Poilievre a obtenu un mandat clair, remportant plus des deux tiers des suffrages au premier tour, terminant premier dans 332 circonscriptions sur 338, ratissant large sur l’axe gauche-droite du parti et, surtout, attirant des milliers de nouveaux membres dans toutes les régions.

À la suite d’une victoire après plusieurs tours, Scheer et O’Toole avaient dû faire face à des luttes intestines. Andrew Scheer avait aussi dû composer avec le fait que son adversaire principal, Maxime Bernier, avait quitté le navire pour créer un nouveau parti de droite, drainant votes et ressources au passage. Des votes que Pierre Poilievre veut (et peut) récupérer.

Hormis les conflits de personnalités, ce qui nuisait vraiment à l’unité du PCC sous les deux précédents chefs était cette perception d’un recentrage effectué après une victoire obtenue en cultivant l’aile droite et socialement conservatrice du parti. 

Est-ce que le même phénomène pourrait survenir avec Pierre Poilievre ? Déjà, son discours de victoire se voulait rassembleur et frappait sur des thèmes plus classiques et moins controversés. Rien sur le « convoi de la liberté », aucune mention du Forum économique mondial, aucune envolée sur l’excellence des cryptomonnaies. Il n’a même pas annoncé le congédiement du gouverneur de la Banque du Canada !

Ce qui ne signifie pas qu’il ne reviendra pas sur ces questions à l’occasion. Après tout, il a attiré les foules en parlant de ces choses. Il voudra garder sa base motivée. Mais l’équipe de Pierre Poilievre sait très bien que pour remporter les élections, il doit surtout traiter d’enjeux qui touchent les gens directement : le pain et le beurre. La « JustinFlation », c’est gros comme le bras. Mais lorsque les gens souffrent et qu’ils perdent espoir dans le gouvernement en place, ils sont prêts à acheter de l’huile de serpent.

La politique, c’est simple. Pierre Poilievre peut faire dans le simplisme, ça vend mieux que des choses compliquées. 

Chez les libéraux, on regarde l’arrivée de Pierre Poilievre avec un sourire en coin. Impossible qu’un type comme ça puisse les battre, se dit-on. La campagne de peur est déjà prête, avec l’objectif non pas de calmer le jeu, mais bien de polariser l’électorat en deux camps : les bons et les méchants, les rouges et les bleus. Au grand dam des orange de Jagmeet Singh et du NPD, qui auraient préféré voir une figure connue et rassurante comme Jean Charest plutôt que l’épouvantail Poilievre, qui risque de les marginaliser.

Les libéraux devraient cependant éviter la pensée magique selon laquelle Pierre Poilievre ne peut pas les battre. Et les cartes qu’ils ont dans leur jeu ne sont pas si bonnes : un gouvernement fatigué, tentant d’obtenir un quatrième mandat, avec un faible taux d’approbation, aux prises avec une inflation rampante et des taux d’intérêt élevés, ayant comme seul allié libéral parmi les gouvernements provinciaux celui d’Andrew Furey à Terre-Neuve, et faisant face à un adversaire acharné, charismatique et audacieux.

Les jeux ne sont pas faits. 

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Il faut du courage pour choisir de sieger a titre d’independant. Bravo Alain Rayes.,Je serais surpris de voir un depute du PCC au Quebec faire de meme : fonds de pension oblige.

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Je ne pense pas qu’unifier le parti conservateur demeure un défi à relever pour son nouveau chef. Poilièvre l’a emporté haut la main, y compris au Québec. Je suis persuadée cependant qu’on fera tout pour le diaboliser sur la place publique car il menace de couper le financement qui tient à flot des milliers de plateformes d’information, petites et grandes. (600 $ millions/année+ 30 $ millions pour la Covid pour les médias traditionnels et numériques au Canada et crédit d’impôt de 35% du salaire des journalistes de la presse écrite au Québec). D’ici les prochaines élections, il sera intéressant de voir si le discours étonnamment uniforme des médias au cours des deux dernières années, cédera la place à une approche plus critique et objective de nos élus et responsables gouvernementaux.

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« Poilièvre, pacificateur ou boutefeu » … intéressant comme titre. Pourquoi pas « Poilièvre, enfin un leader qui va s’attaquer aux vrais problèmes du pays, enfin un leader qui va faire avancer le pays! » ?

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Les jeux sont loin d’être fait et je pense que la prochaine campagne électorale fédérale sera très dure. Cependant, je ne crois pas que les conservateurs voient M. Poilievre comme de « l’huile de serpent »; probablement plus comme l’homme de la situation qu’un mal nécessaire… et on le constate très bien quand on regarde le résultat du vote.

Cet article le mentionne, aussi: le gouvernement Trudeau est, lui aussi, passé maître dans l’art de polariser le discours. Le projet loi sur les armes à feu en est un bon exemple: les bons d’un côté, les méchants de l’autre; pas de zone grise, pas de discussion et un discours simpliste et infantilisant. En fait c’est presque la même recette que certains discours conservateurs, mais avec une sauce différente.

Advenant la venue au pouvoir de M. Poilievre, la question est: Est-ce qu’il entrera au parlement avec la ferme intention de façonner le Canada selon sa vision (…ou, du moins, celle qu’il semble vouloir véhiculer)? Permettez-moi d’en douter: M. Poilievre est un politicien d’expérience et il sait très bien qu’on ne mord pas la main qui nous nourrit.

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