Pourquoi une élection cet automne ?

Si les Canadiens vont aux urnes au début de l’automne, ils risquent de ne pas observer grand changement dans le paysage politique après coup. 

Phil Noble / Pool / AP / Montage L'actualité

La session parlementaire se termine à Ottawa et le spectre d’une élection générale fédérale à la fin de l’été ou au début de l’automne plane. La semaine dernière, les députés ayant déjà annoncé leur intention de ne pas se représenter lors du prochain scrutin ont eu l’occasion de dire leur mot d’adieu à la Chambre des communes (virtuellement pour plusieurs). De plus, bon nombre d’élus libéraux, dont le lieutenant du Québec, Pablo Rodriguez, ont commencé à se plaindre de l’« obstruction » des partis d’opposition.

Les signes d’une élection s’accumulent, moins de deux ans après la dernière, en 2019. En outre, comme le mentionne Chantal Hébert dans sa plus récente chronique, si le PLC devait ne pas lancer le pays en élection cet automne, le meilleur moment pour un scrutin fédéral pourrait ne pas survenir avant… 2023. En effet, le calendrier électoral au Canada en 2022 est déjà bien rempli avec la Nouvelle-Écosse qui ira aux urnes possiblement au printemps, l’Ontario en juin et le Québec en octobre.

Or, les chiffres issus des plus récents sondages indiquent que le résultat le plus probable d’un scrutin fédéral tenu à la fin de l’été ressemblerait étrangement à la présente composition de la Chambre des communes, soit un Parti libéral du Canada avec une pluralité de sièges, mais minoritaire, avec le Parti conservateur du Canada à l’opposition officielle, et le Bloc québécois ou le Nouveau Parti démocratique avec la balance du pouvoir.

Alors, une question tout à fait légitime : pourquoi plonger le pays en élection hâtive si le résultat risque fort de ne rien changer à la dynamique des partis représentés à la Chambre des communes ?

Je laisserai les analystes politiques plus aguerris réfléchir aux motivations du PLC, mais voici quelques hypothèses plausibles : 1) les chiffres internes du parti pourraient différer de ceux des sondages publics (soient ceux utilisés pour le modèle Qc125) et être plus favorables au PLC ; 2) les impressions et le taux de satisfaction envers le chef Erin O’Toole sont peut-être pires que ceux récemment publiés (par l’Institut Angus Reid, entre autres) ; ou 3) comme il s’agirait probablement d’une dernière élection pour Justin Trudeau, le premier ministre pourrait vouloir miser le tout pour le tout. En remportant une majorité cet automne, Trudeau pourrait occuper le poste de premier ministre pendant près d’une décennie — tout comme son prédécesseur Stephen Harper.

Plusieurs sondages fédéraux ont été publiés au cours de la dernière semaine. Quelques tendances émergent  :

  • Le Parti libéral du Canada mène dans les intentions de vote avec des appuis allant de 34 % à 38 %. Le PLC se trouve en tête de peloton dans les provinces de l’Atlantique et en Ontario. Il devance de peu le Bloc québécois au Québec et est à égalité statistique avec le PCC et le NPD en Colombie-Britannique.
  • Le Parti conservateur du Canada n’est pas parvenu à gagner du terrain depuis l’arrivée du chef Erin O’Toole en août 2020. Le parti se maintient toutefois en deuxième place, avec de 26 % à 30 % des intentions de vote. Sans surprise, le PCC obtient ses meilleurs résultats en Alberta et en Saskatchewan.
  • Bien que le Nouveau Parti démocratique soit pratiquement rayé de la carte au Québec (à l’exception d’Alexandre Boulerice dans Rosemont–La Petite-Patrie), les récents sondages révèlent que la formation récolte de 17 % à 21 % des intentions de vote au pays. Plusieurs sondages ont d’ailleurs indiqué que les appuis au NPD avaient grimpé au printemps dans les provinces de l’Ouest canadien. Ces appuis théoriques se concrétiseront-ils dans les urnes ? C’est souvent un défi pour le NPD.
  • Les appuis au Bloc québécois se maintiennent près de la barre des 30 % au Québec et le parti continue d’être en compétition contre le PLC.
  • Le Parti vert du Canada, qui a perdu un tiers de son caucus après le départ de la députée de Fredericton Jenica Atwin, fait du surplace avec des appuis de 5 % à 8 % au pays. Reste à voir si les chicanes internes entourant les actions et paroles de la chef Annamie Paul s’apaiseront ou tourneront en guerre civile au cours de l’été.

Voici la plus récente projection Qc125 du vote populaire au niveau fédéral, basée sur toutes les données des sondages fédéraux (consultez la liste ici) :

Sur le graphique ci-dessus, les chiffres représentent les moyennes pondérées pour chaque parti, et les barres colorées indiquent les intervalles de confiance de 95 %.

Voici les projections de sièges pour chacun des partis. Le PLC obtient une moyenne de 165 sièges, soit 8 de plus qu’en 2019, mais se trouve encore à 5 sièges sous le seuil de la majorité à la Chambre de communes. Le Parti conservateur, fort de ses appuis dans les provinces des Prairies, remporte une moyenne de 111 sièges (10 de moins qu’en 2019). Le NPD et le Bloc québécois sont à égalité statistique en troisième place avec 32 et 28 sièges respectivement.

Évidemment, ces chiffres ne représentent que des moyennes. Quelques points de plus ou de moins pour les partis principaux, principalement au Québec et en Ontario, pourraient grandement changer l’allure de cette projection.

Au Québec

Libéraux fédéraux et bloquistes se livrent toujours une bataille serrée au Québec. En moyenne, le PLC récolte 37 % des intentions de vote et le Bloc, 30 %. Considérant l’incertitude de ces projections, nous concluons que le PLC possède un léger avantage sur le Bloc québécois pour le vote populaire.

Les conservateurs stagnent à une moyenne de 16 % des appuis, soit à quelques fractions de point près des résultats obtenus par le parti lors des élections générales de 2011, 2015 et 2019.

Pour ce qui est des sièges, le PLC détient une avance modeste de 12 sièges sur le Bloc en moyenne. J’insiste sur l’épithète « modeste », car les intervalles de confiance des deux partis se croisent considérablement.

Est-ce qu’un stratège du Parti libéral peut regarder ces projections et affirmer en toute confiance que son parti est en bonne position pour remporter une majorité cet automne ? Il s’agit d’un pari risqué. Certes, les taux de satisfaction actuels des chefs fédéraux nous indiquent qu’Erin O’Toole n’est probablement pas bien positionné pour gonfler les appuis de son parti à court terme, mais ni le Bloc québécois ni le NDP ne semble en difficulté dans les intentions de vote. Donc, si ces deux partis devaient récolter ensemble une soixantaine de sièges, la marge de manœuvre du PLC pour obtenir au moins les 170 sièges nécessaires à l’atteinte d’une majorité resterait très mince.

Où le PLC pourra-t-il trouver des sièges pour grimper au seuil de 170 ? Il semble déjà avoir fait le plein de circonscriptions en Ontario. Peut-être un ou deux sièges supplémentaires dans les provinces de l’Atlantique ? Deux ou trois au Québec ? Un siège de plus à Winnipeg ? Peut-être deux sièges en Alberta (un gros « peut-être », reconnaissons-le) ?

Quatre des six élections fédérales canadiennes du présent siècle se sont conclues avec des parlements minoritaires, soit deux minorités libérales (2004, 2019) et deux minorités conservatrices (2006, 2008).

En 2011, Stephen Harper a profité d’un effondrement historique du PLC (34 sièges seulement, soit le pire résultat du parti depuis la Confédération).

En 2015, Justin Trudeau a bénéficié de la fatigue d’une décennie au pouvoir pour le PCC.

Et si les mandats minoritaires à Ottawa étaient devenus la norme plutôt que l’exception ?

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