Prendre son mal en patience?

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Pendant que toute l’attention, ou presque, va à la commission Charbonneau et aux dominos politiques qu’elle ne cesse de faire tomber, d’autres dossiers, eux, continuent de tourner en rond.

Et non, pour certains, sans conséquences potentiellement majeures.

À une semaine du premier budget du gouvernement Marois où la possibilité de nouvelles compressions dans la santé est de plus en plus soulevée, un de ces «autres dossiers» nous est venu courtoisie du quotidien The Gazette.

Plusieurs femmes atteintes d’un cancer du sein, du col de l’utérus ou même des ovaires – un des plus meurtriers qui soit, par ailleurs – ont été ou sont forcées d’attendre jusqu’à six mois pour des chirurgies considérées comme «urgentes».

Nul besoin d’avoir fait sa médecine pour comprendre que l’on met ainsi en danger les chances de survie d’un nombre imprévisible de patientes.

Or, de fait, que ce soit deux, trois, quatre, cinq ou six mois d’attente, c’est tout simplement trop. Et parfois, c’est dangereusement trop.

Ce n’est pas pour rien qu’un délai maximal de quatre semaines est prévu par le gouvernement pour ce type de chirurgie… Prévu, mais pas toujours respecté.

En d’autres termes, si vous avez besoin d’une chirurgie du genou, de la hanche ou de la cataracte, vous avez de bonnes  chances d’être opéré dans des délais dits raisonnables, mais si on vous diagnostique un cancer du sein invasif, du col de l’utérus ou des ovaires, ça risque d’être parfois une autre histoire.

Et comme si on parlait ici de quelque chose d’aussi facile et anodin que de se magasiner une paire de souliers, certaines femmes se font même conseiller de «magasiner» leurs chirurgies auprès d’autres médecins ou d’autres hôpitaux. Cherchez l’erreur.

Citée dans The Gazette, une gynécologue confie avoir même de la difficulté à regarder ses patientes «dans les yeux» lorsqu’elle doit les informer de la situation. Ce qui se comprend lorsqu’on sait qu’à titre d’exemple, au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), à peine 61% des patientes auraient leur chirurgie dans les quatre semaines suivant le diagnostic.

Les causes? Certaines sont hyper connues et communes à plusieurs spécialités: manque de ressources et d’infirmières, compressions budgétaires, des chirurgiens limités à une ou deux journées par semaine de bloc opératoire. etc.. Et ce, encore plus dans les grands centres urbains où, manque de pot, la demande en oncologie y est exponentielle.

Ces délais inacceptables pour les cancers dits gynécologiques, en fait, plusieurs autres facteurs y contribuent, dont le fait que ce sont des chirurgies hautement spécialisées. Et plusieurs chirurgiens spécialisés dans le domaine sont soit surchargés, soit qu’ils disposent d’un temps de bloc opératoire nettement insuffisant.

Sans oublier les cas où – hôpitaux universitaires obligeant, la chasse aux subventions publiques et privées pour la recherche et le «prestige» les accompagnant prenant une importance croissante -, le temps précieux de certains spécialistes en est d’autant grugé.

Ce qui, dans le cas du cancer des ovaires, lequel parce qu’encore difficile à détecter, est souvent déjà à un stade avancé lorsqu’il est diagnostiqué, en décuple d’autant les risques posés par ces délais d’attente.

Il peut aussi arriver que ce délai pour une chirurgie s’ajoute à celui d’avant le premier diagnostic pré-chirurgical. Cet autre délai, c’est celui causé par le manque d’accès à un médecin de famille sans lequel l’obtention d’un rendez-vous avec un spécialiste peut devenir compliqué et/ou plus lent.

Peuvent aussi s’ajouter d’autres délais. Prenons ceux pour obtenir certains tests faits par des radiologistes qui, avec la multiplication de l’offre de services au privé, sont de plus en plus difficiles à obtenir rapidement dans le système public.

Prenons aussi les délais qui s’accumulent en pathologie pour des raisons qui s’expliquent difficilement.

Puis, il y a d’autres délais qui, parfois, peuvent advenir pour enclencher les traitements de chimiothérapie et/ou de radiothérapie.

Bref, pour ces cas de cancers nécessitant une chirurgie où les délais peuvent s’accumuler, le cancer risque de progresser inutilement.

De manière plus large, bien au-delà de la seule oncologie, cet état de fait découle aussi en partie de l’héritage empoisonné du fameux «déficit-zéro» imposé par le gouvernement Bouchard à partir de 1996.

Les compressions à la tronçonneuse et les mises à la retraite massives de médecins et d’infirmières imposées au système public de santé furent dévastatrices. Et dans certains domaines, leurs effets se font encore sentir.

En fait, malgré les réinvestissements des dernières années – tout en continuant d’ouvrir la porte au privé -, le système de santé public ne s’en est jamais complètement remis.

En 2004, dans son pamphlet intitulé «Le courage de changer», même le chef caquiste François Legault – à l’époque député péquiste et ex-ministre de la Santé et de l’Éducation -, n’en mâchait pas ses mots :

il faut reconnaître sans détour que la mise à la retraite de milliers d’infirmières et de médecins, de même que le départ d’un millier d’orthopédagogues et d’orthophonistes qui s’occupaient de nos élèves les plus vulnérables, ont été des erreurs que nous devons pleinement assumer.

En affaiblissant le système de santé public, le résultat était pourtant prévisible :

– la qualité et la quantité des soins aux patients diminueraient;

– ce qui – la nature abhorrant le vide -, allait permettre aux soins de santé privés de se multiplier.

Au point où le Québec, ce présumé paradis social-démocrate, est devenu la province canadienne où le pourcentage de dépenses privées en santé – plus de 30% – , est le plus élevé.

La politique du déficit-zéro s’est avéré être un terrain fertile pour cette croissance inquiétante du privé.. Une croissance qui s’est ensuite accélérée sous les libéraux.

La conséquence principale en est la réapparition d’une certaine iniquité sociale que la création d’un système de santé public, universel et gratuit avait comme mission d’éradiquer.

Récemment, le nouveau ministre de la Santé, Réjean Hébert, disait s’inquiéter, avec raison, d’un système de santé à deux vitesses qui, reconnaisait-il, prend de l’ampleur :

Il y a un problème, je pense, de médecine à deux vitesses au Québec. Effectivement, il y a des gens qui, avec leur carte de crédit, peuvent avoir accès plus rapidement au système de santé (…) C’est inacceptable. On s’est donné un système de santé universel. Il faut que ce soit la carte d’assurance maladie et la priorité clinique qui déterminent l’accès au système de santé et non pas ce qu’on a dans ses poches ou dans son compte en banque. (…)

Comme remède, le ministre promet de «faire en sorte que le système public soit plus performant. On n’aura pas besoin de faire appel au secteur privé».

Vaste programme alors que ça fait déjà quinze ans que l’affaiblissement du système de santé public est enclenché.

Nul doute que l’effet cumulatif se fait également sentir en oncologie, dont les besoins, encore une fois surtout dans les centres urbains et avec le vieillissement de la population, sont en constante croissante. Seul un système de santé public, bien financé et bien organisé, peut s’en occuper de manière efficace et surtout, équitable.

Dans The Gazette, un chirurgien en chef d’un grand hôpital montréalais, constatant que ce problème de délais d’attente trop longs n’est pas unique au Québec, y allait de cette remarque:

The challenge is to provide our patients with the best care possible under the circumstances.

Le défi, dit-il, est d’offrir aux patients les meilleurs soins possibles dans les circonstances.

Dans les circonstances?

Le défi de notre système de santé n’était-il pas plutôt d’offrir les meilleurs soins possibles, point? De surcroît, indépendamment des revenus des individus.

Or,  l’inquiétude exprimée par le ministre Hébert est malheureusement fondée.

Le 20 novembre prochain, le premier budget du gouvernement Marois nous dira si cette inquiétude est partagée ou non par la première ministre et son ministre des Finances.

Si oui, ce budget devrait nous dire comment ce nouveau gouvernement  entend commencer à agir pour renforcer le système public et diminuer les délais d’attente qui posent un danger à la santé publique. Incluant en oncologie, autant pour les cancers gynécologiques que tous les cancers.

Mais si c’est non, et que le PQ retombe dans le piège des compressions en santé, de plus en plus de Québécois devront, en effet, prendre leur mal en patience. Ce qui serait tout à fait injustifiable.

Cela étant dit, hormis quelques exceptions, la qualité des soins en oncologie n’est pas remise en cause ici. Une fois arrivés «dans» le système, comme on dit, la plupart des patients et des patientes reçoivent d’excellents soins.

Ce qui est en cause, ce sont des délais d’attente qui, dans certains cas, peuvent mettre la santé et la survie des patients en danger. Et lorsque la vie est en cause, même quelques cas sont quelques cas de trop.

J’en sais un peu quelque chose moi-même, ayant été diagnostiquée et traitée très rapidement en 1996 pour un cancer du sein agressif, soit tout juste avant l’imposition des premières grandes compressions budgétaires. Par la suite, étant restée active de l’intérieur à divers titres, j’ai donc pu, en quelque sorte, suivre de près les changements que ces compressions ont fait vivre au système de santé public en oncologie.

Il serait en effet temps, grand temps, que le gouvernement agisse pour réduire les délais d’attente.

***

Parlant de santé, de système public et d’argent, aujourd’hui, Québec solidaire revenait avec sa proposition d’agir aussi sur le front pharmacologique.

Extraits du communiqué de presse :

Québec solidaire a déposé aujourd’hui le projet de loi instituant Pharma-Québec. Cette société publique serait dotée d’un mandat triple, à la fois comme pôle d’achat, de production et de recherche dans le domaine du médicament. Les Solidaires proposent également l’instauration d’un régime public universel d’assurance-médicaments en remplacement du régime mixte actuel.

«Présentement, le Québec ne négocie pas vraiment l’achat de ses médicaments, ce qui mène à une explosion incontrôlée des coûts. Pharma-Québec nous permettrait de regrouper le pouvoir d’achat de l’ensemble des Québécoises et Québécois. Conjugué à un régime d’assurance 100 % public, notre projet permettrait de réaliser deux milliards $ d’économies. De plus, une baisse des primes est à prévoir pour les nouveaux adhérents qui passeraient au nouveau régime public. Les contribuables du Québec ne peuvent qu’en sortir gagnant », affirme Amir Khadir, député de Mercier.

La proposition de Québec solidaire se compare à Apoteket , le réseau public de pharmacies en suède, et APL  Apoteket Produktion Laboratorier, sa division production qui détient quatre installations de production de produits pharmaceutiques variés. La Suède avec 9,5 millions d’habitants dépense 3,7 milliards $ en médicaments. Comparativement, le Québec, avec une population de 8 millions, dépense pour près de 7 milliards $ annuellement.

Rappelons qu’au Québec 19,6 % des dépenses en santé sont consacrées au médicament alors que la moyenne canadienne est de 16,2 %. Le coût annuel en médicament est de 1 027 $ par personne au Québec, comparativement à 701 $ en Colombie-Britannique et à une moyenne de 912 $ dans le reste du Canada. (…)

Rappelons que Québec solidaire avait déposé son projet de loi une première fois lors de la précédente législature. Le gouvernement libéral avait choisi de le laisser mourir au feuilleton.

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Le système socialiste de santé québécois est un vrai scandale.

Combien de « patients » (c’est le cas de le dire!) meurent sur les listes d’attente?

Si un hôpital privé laissait mourir des gens après qu’ils aient payé pour leurs soins de santé, le scandale serait énorme, des gens seraient dans la rue pour manifester et d’autres seraient en prison pour avoir laissé mourir des gens.

Et le Parti québécois qui veut couper dans les soins… Faut dire que Mme. Marois fait une sorte de fixation sur la santé, elle qui a mis à la porte des milliers de médecins et de garde-malades lorsqu’elle était Ministre de la santé.

Certaines gens n’apprennent pas de leurs erreurs… Mais elles trouvent des fonds en masse pour subventionner les étudiants et les CPE.

Tant qu’à l’idée de Khadir, on n’a qu’à regarder comment on se fait fou..er par la SAQ (autre monopole étatique) pour savoir ce qui nous attend si l’État s’occupe des médicaments.

@François: Effectivement, l’hôpital privé serait responsable des patients qui ont payés, c’est pour cela qu’il laisserait mourir les patients qui n’en ont pas les moyens à l’extérieur de l’hôpital, et l’hôpital s’en laverait les mains.

@francois : combien de gens meurent sans soins et sans scandales dans des pays ou il n’y a pas ou peu de régime public ? Aux État-Unis les prix du système privé sont gigantesques peux importe l’intervention chirurgicale ou médicale.

Je vois rien de scandaleux à se regrouper pour faire baisser des prix. Vraiment rien. Pharma-Québec c’est plutôt une bonne idée.

Vous avez raison de dire que les délais d’attente sont inacceptables, particulièrement pour des cancers comme celui de l’ovaire qui est presque toujours diagnostiqué à un stade avancé.Chaque jour compte et il en va de la survie de ces femmes. J’ai été opérée dans un délai de 2 semaines suivant le diagnostic en 2003: Cancer de l’ovaire, stade 3. La rapidité à être opérée explique en grande partie pourquoi je suis toujours vivante après 9 ans. Madame Legault, continuez à suivre la situation. Elle a fait la manchette mardi et plus rien maintenant. Les journalistes ont passé à autre chose. Nous consommons de la nouvelle et oublions rapidement des enjeux importants comme la santé des femmes. Et ça, les décideurs politiques le savent très bien. Particulièrement en oncologie, les victimes étant des personnes malades et vulnérables, elles n’ont pas de grandes capacités à livrer des batailles autres que celle de faire face à leur nouvelle réalité individuelle de personne malade anxieuse de se faire soigner et de guérir. Merci.