Quand Ferguson pleure

Symbole d’un combat mené par toute une communauté contre la discrimination raciale, la mort de Michael Brown n’est pas sans rappeler les émeutes à Los Angeles, en 1991, après le passage à tabac de Rodney King par les policiers. Loin d’être des actes isolés, ces événements mettent l’accent sur la brutalité et l’impunité policières aux États-Unis.

Protesters In LA React To Grand Jury Decision In Ferguson Case
Photo : Getty Images

Le grand jury a tranché : le policier blanc Darren Wilson ne fera l’objet d’aucune poursuite judiciaire pour avoir abattu, en août dernier, le jeune Michael Brown.
Politique

Déçus, furieux, mais surtout inquiets pour leur avenir, les manifestants ont exprimé, lundi soir, leur rage dans les rues de Ferguson, comme le craignaient les autorités et les parents de Michael Brown.

Le 9 août dernier, accompagné d’un ami, Michael Brown, un jeune Afro-Américain âgé de 18 ans, croise un véhicule de police avec, à son bord, Darren Wilson.

À la suite d’une altercation dont les tenants restaient jusqu’alors incertains, Michael Brown se retrouve à terre, quatre balles dans le bras, deux dans la tête. S’en sont suivis quatre mois d’attente et de manifestations.

Lundi soir, les habitants de Ferguson retenaient leur souffle. Puis, le verdict est tombé.

Dénonçant d’abord la recherche de sensationnalisme des médias, le procureur McCulloch a annoncé qu’en regard des nombreux témoignages, rapports et documents, le grand jury a conclu que Darren Wilson avait agi en légitime défense.

Barricadés dans le commissariat de Ferguson, les parents du jeune défunt ont exprimé leur déception, priant les manifestants d’exprimer «leur frustration par des moyens qui apporteront un changement positif».

Malgré leurs appels au calme, Ferguson s’est embrasée, et les manifestations initialement pacifiques ont dégénéré. Édifices incendiés, coups de feu, gaz lacrymogènes, équipements et véhicules antiémeutes : une véritable colère s’est exprimée dans la petite ville du Missouri.

Une fois de plus, les policiers avaient sorti l’artillerie lourde. Quelques jours plus tôt, l’état d’urgence avait déjà été déclaré, et la Garde nationale déployée. Désormais, le gouverneur Jay Nixon prévoit ainsi envoyer des troupes supplémentaires pour faire face à des manifestations qui pourraient être d’une violence inédite.

Symbole d’un combat mené par toute une communauté contre la discrimination raciale, la mort de Michael Brown n’est pas sans rappeler les émeutes à Los Angeles, en 1991, après le passage à tabac de Rodney King par les officiers du Los Angeles Police Department (LAPD). Loin d’être des actes isolés, ces événements mettent en effet l’accent sur la brutalité et l’impunité policières aux États-Unis.

Données de Mother Jones – Morts au moment d’arrestations policières
(Sinon, cliquez sur les graphiques ci-dessous pour les voir dans un format plus grand)

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Cette lutte prend de nouveau tout son sens, après qu’un jeune afro-américain de 12 ans eut été abattu, dimanche, par la police de Cleveland, en Ohio, alors qu’il jouait avec un pistolet à billes.

Par-dessus tout, Ferguson lève le voile sur une Amérique rongée par la discrimination raciale et par une ségrégation dans les faits toujours bien présente, comme l’a souligné, en août dernier, le Comité onusien pour l’élimination de la discrimination raciale.

Ferguson en est emblématique : 3/4 des habitants sont Noirs, le taux de pauvreté s’élève à 22 %, et le comté de St. Louis, dont fait partie Ferguson, se place au 15e rang des villes américaines où l’on trouve le plus de ségrégation.

La décision laisse ainsi planer un sentiment d’injustice pour la communauté afro-américaine. D’autant qu’au niveau fédéral, sur 162 300 cas soumis à un grand jury, seuls 11 ont conduit à une inculpation. Et au cours des 10 dernières années, 10 des 13 cas d’homicides (excluant celui dont on parle ici) impliquant des policiers n’ont pas fait l’objet de procédures judiciaires, tandis que les 3 autres ont donné lieu au même résultat : aucune inculpation.

Ferguson semble donc faire la démonstration, si besoin était, de la prégnance de la ségrégation raciale aux États-Unis. Mais cela pourrait également alimenter l’émergence d’un nouveau mouvement et de nouveaux leaders d’une communauté qui peine encore, 150 ans après l’abolition de l’esclavage et 50 ans après les mouvements de lutte pour les droits civiques, à obtenir l’égalité raciale.

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À propos de l’auteure

Zoé Barry (@ZoeBarryBeylot) est chercheure en résidence à l’Observatoire de géopolitique à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, qui compte une trentaine de chercheurs en résidence et plus de 100 chercheurs associés issus de pays et de disciplines divers et qui comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand @UQAM.

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Rodney King est décédé en 2012 et non en 1992. Il survécut au mauvais traitement des policiers.

Par « passage à tabac », je voulais dire qu’il avait été tabassé par les policiers et non pas tué 🙂 Mais j’admets que ce n’était peut-être pas très clair

Rodney King n’est pas mort en 1991. Il a été sauvagement battu par un groupe de policiers. Il est mort relativement récemment, après des années de harcèlement. Mais je vous pardonne… vous n’étiez probablement pas née à l’époque!

Oui effectivement, il est mort en 2012. Par « passage à tabac », je voulais dire qu’il avait été tabassé par les policiers et non pas tué 🙂

Rodney King n’est pas mort au cours de l’intervention policière dont il fut victime.

Par « passage à tabac », je voulais dire qu’il avait été tabassé par les policiers et non pas tué ! Mais tout ce que vous dîtes est effectivement vrai 🙂