Quand l’habit fait l’élue?

La semaine dernière, la députée de Québec solidaire Catherine Dorion s’est vu refuser l’accès au Salon bleu en raison de sa tenue vestimentaire. Une pratique qui n’est pas nouvelle dans le parlementarisme contemporain, constatent deux universitaires.

Les députés de Québec solidaire Catherine Dorion et Sol Zanetti Photo : La Presse canadienne

Le débat autour de l’habillement de Catherine Dorion trouve des échos dans d’autres parlements du monde. Les règles du code vestimentaire à l’endroit des élus (surtout des femmes) ne sont pas nécessairement « fixes » et engendrent parfois des rappels à l’ordre, voire une interdiction d’entrer dans les chambres législatives.

Rappelons que des députés auraient menacé d’intervenir en chambre auprès du président pour exclure la députée solidaire, jeudi dernier, alors qu’elle s’est présentée à l’Assemblée nationale vêtue d’un coton ouaté orange. Catherine Dorion a décidé par elle-même de quitter le Salon bleu. Selon ces députés, elle ne respectait pas le décorum et les consignes vestimentaires données à l’ouverture des travaux parlementaires.

Photo : Facebook/Catherine Dorion

Cette affaire survient une semaine après que Catherine Dorion ait publié sur son compte Facebook, à l’occasion de l’Halloween, une photo d’elle « déguisée en députée » portant tailleur et talons aiguilles.

Si certains « scandales » éclatent parce que des députés décident d’utiliser leurs vêtements comme des signes pour faire passer un message politique, ils trouvent également leur origine dans la tendance genrée qu’ont les parlements à vouloir encadrer l’habillement des femmes. Voici un tour d’horizon à partir des cas du Royaume-Uni, de la France et des États-Unis.

Grande-Bretagne, le bon usage prévaut

Tout comme au Québec, il n’existe pas de code vestimentaire précis au Parlement britannique (Westminster). La norme dicte que les élus doivent respecter les Règles de comportement et de courtoisie de la Chambre des communes.

Ces règles stipulent que la façon de s’habiller doit témoigner du « respect pour la Chambre et pour sa position centrale dans la vie de la nation ». Si l’usage voulait auparavant que « les hommes portent vestes et cravates » et qu’« un niveau similaire de formalité doit être observé par les femmes », des changements apportés à ces règles en 2018 ont exclu l’obligation de la cravate. Rien n’est désormais précisé pour les femmes.

Les modifications au code vestimentaires sont parfois accélérées par des accidents météorologiques. Avant les canicules de l’été 2017, il était impossible pour un homme politique de s’exprimer s’il ne portait pas de cravate. Mais le président de la Chambre des communes à l’époque, John Bercow, s’est saisi de ce prétexte — les députés étouffaient littéralement sous la chaleur écrasante — pour remettre les règles au goût du jour : « Tant qu’un parlementaire arrive à la Chambre habillé de manière correcte, la question de savoir s’il porte une cravate ou non n’est pas très importante. »

Cette question, typiquement masculine, a fait couler moins d’encre que celle de l’habillement des femmes politiques. Malgré leur respect du « niveau similaire de formalité » exigé, Barbara Castle, Margaret Thatcher, Theresa May et d’autres ont été critiquées au fil des ans pour leurs vêtements aux couleurs vives, leurs talons hauts « excentriques » ou leur choix de porter des tenues de maternité.

Les députées britanniques n’ont pas attendu Catherine Dorion pour attirer l’attention publique en s’habillant à l’encontre des prescriptions parlementaires. En 2014, l’élue travailliste Harriet Harman a suscité l’indignation en chambre et chez une certaine frange de l’opinion publique en se présentant face au premier ministre David Cameron paré d’un T-shirt « Voilà à quoi ressemble une féministe ».

Un an plus tôt, en 2013, la députée verte Caroline Lucas a quant à elle été sommée de cacher son t-shirt « No More Page Three », une allusion au sexisme des quotidiens anglais et au fait que les femmes n’apparaissent pratiquement jamais en manchette. Le président de la séance lui a dit de « remettre sa veste » et de respecter le code vestimentaire de Westminster. Ce à quoi elle a ajouté qu’il lui semblait « assez ironique que ce t-shirt soit considéré comme une chose inappropriée à porter dans cette Assemblée, alors qu’il est apparemment approprié que ce genre de journal soit disponible dans huit points de vente différents du palais de Westminster ».

Un nouveau code vestimentaire dans l’hémicycle français

L’Assemblée nationale de France impose depuis 2018 un code vestimentaire aux députés. Cette réglementation, voulue pour « réagir à certaines dérives » d’une étiquette auparavant fixée par les usages, oblige les élus à suivre les règles suivantes, selon la présidence de l’Assemblée nationale :

La tenue vestimentaire adoptée par les députés dans l’hémicycle doit rester neutre et s’apparenter à une tenue de ville. Elle ne saurait être un prétexte à l’expression d’une quelconque opinion. Est ainsi notamment prohibé le port de tout signe religieux ostensible, d’un uniforme, de logos ou messages commerciaux ou de slogans de nature politique.

L’élément déclencheur de cette soudaine volonté de codifier serait attribuable à la montée à la tribune, en décembre dernier, du député du parti La France insoumise François Ruffin, vêtu du maillot du club de foot d’Eaucourt-sur-Somme. Il soutenait une proposition de loi visant à instaurer une taxe sur les transferts de sportifs professionnels. François de Rugy, président de l’Assemblée, lui a adressé un « rappel à l’ordre avec inscription au procès-verbal ».

Le nouveau règlement ne revient pas sur la dispense du port de la cravate et de la veste dans l’hémicycle, bataille menée et gagnée en 2017 entre autres par le mouvement des « sans-cravates » (clin d’œil aux sans-culottes de la Révolution française) du chef de France insoumise, Jean‑Luc Mélenchon, et ses députés.

La robe colorée portée par la ministre Cécile Dufort, en 2017, à l’Assemblée nationale française, a déclenché sifflets et quolibets de la part de ses homologues masculins. (Photo fournie par l’auteur)

Quant aux femmes députées, pas de disposition particulière n’a été prise. Il semble que leur garde-robe reste conditionnée par l’humeur de leurs collègues masculins. En 2017, la robe colorée portée par Cécile Duflot, ministre du Logement, a déclenché sifflets et remarques déplacées de la part de ses homologues masculins. Pourtant, elle avait tout d’une tenue de ville appropriée. Duflot a d’ailleurs déclaré à la suite de cette affaire « Je suis un baromètre à réacs. Certaines de mes collègues arrivent en perfecto à l’Élysée, d’autres en jean et pull à l’Assemblée, ça ne suscite rien. Moi j’aimante quelque chose ».

Robes sans manches autorisées aux États-Unis

Des règles non écrites prévalent à la Chambre des représentants du Congrès américain. On préconise veston et cravate pour l’homme et une tenue appropriée pour les femmes. Les sandales et les espadrilles sont de facto proscrites pour tous les élus.

Jusqu’en 2017, une tenue appropriée signifiait pour les femmes congressistes (et tout le personnel ainsi que les journalistes gravitant autour de la Chambre) l’interdiction de porter des hauts ou des robes sans manches, sauf avec veste. Mais, à la suite du renvoi temporaire d’une journaliste pour port d’une robe sans manches et autres « violations » du genre, les élues se sont mobilisées autour du mouvement « Sleeveless Friday » (Vendredi sans manches).

Des élues américaines « sans manches » sur les marches du capitole (Photo : Twitter/Jackie Speier)

Elles se sont regroupées sur les marches du Capitole et ont fini par obtenir de Paul Ryan, alors président de la Chambre, le retrait de cette règle non écrite. Accusé de sexisme, il s’est défendu en indiquant que le décorum demeurait important, mais qu’il était en effet temps d’adapter le code vestimentaire à la modernité.

Le Bureau de l’Assemblée nationale du Québec (BAN) et son président, François Paradis, travaillent en ce moment à une réforme du code vestimentaire, avec une certaine volonté de l’assouplir. Il est toutefois peu probable que cet assouplissement empêche les députés de transgresser le code vestimentaire.

Le plus important pour le BAN sera en fait de s’assurer que son nouveau code ne lèse pas les femmes présentes à l’Assemblée nationale, mais qu’il leur octroie une liberté vestimentaire qui ne les réduit pas à leur identité de genre.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un média en ligne qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.

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6 commentaires
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Erreur, elle a quitté. Elle ne s’est pas fait expulsé. Vous interprétez les faits, comme d’habitude…

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L’article est contradictoire au tout début : À la suite du gros titre, il est écrit :¨ Catherine Dorion s’est vu refuser l’accès au Salon bleu en raison de sa tenue vestimentaire.¨ et dans le 2e paragraphe, il est écrit ceci : ¨ Catherine Dorion a décidé par elle-même de quitter le Salon bleu. ¨. Il n’y a donc pas d’interprétation, juste une confusion ou contradiction.
Pas de quoi fouetter un chat… ou une chatte.

La position des dirigeants de la Chambre des communes du Parlement de Londres semble pondérée et adéquate: «… the way in which you dress should also demonstrate respect for the House and for its central position in the life of the nation. There is no exact dress code… ».

En effet, il est bien difficile, sinon impossible, de décréter un code vestimentaire, sauf à imposer un uniforme.

L’idée essentielle est que, dans le choix de nos vêtements, il faut être respectueux/respectueuse des gens qui nous entourent. Ainsi, autour d’une piscine publique, en Amérique du Nord, il est tout à fait convenant de porter un costume de bain de dimension appropriée, y compris pour une femme, de porter un bikini. Par contre, le même bikini, porté à l’Assemblée nationale, serait une insulte et une folie. Cela est une situation extrême, j’en conviens.

Entre une conformité absolue et ce genre de situation extrême, il y a toute une marge… dans laquelle la faculté de jugement trouve à s’exercer.

Il y a des gens pour qui il s’agit d’un sport ou d’un jeu que de se tenir continuellement aux bords de cette marge. Un nouveau règlement n’y changera rien. Pour ces gens-là, il est amusant de provoquer et de faire parler de soi en adoptant des manières juste à la limite de ce qui est respectueux pour le groupe. Il est fort compréhensible que certains membres du groupe se sentent offusqués par ce « presque » manque de respect. Il y en a qui ont moins de tolérance que d’autres.

Évidemment, les « provocateurs » diront qu’ils cherchent à faire évoluer le groupe, la société, en demandant une modification aux règles écrites ou non écrites tandis que ceux qui manquent de tolérance diront qu’il s’agit d’un manque flagrant de respect.

Par la force des choses, la situation est indécidable. Reste que, la nature humaine étant ce qu’elle est, les « provocateurs » doivent eux-mêmes s’attendre à des manques de respect à leur égard et ceux qui manquent de tolérance doivent s’attendre à d’autres comportements « impolis » ou « irrespectueux ».

Le jeu peut se poursuivre longtemps. Le perdant sera celui qui dépassera la mesure: pour les provocateurs, adopter un vêtement ou un comportement inacceptable pour tous ; et pour les intolérants, adopter un comportement extrême comme faire adopter un règlement absurde.

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