Quand l’international s’invite dans la campagne

Enjeu habituellement peu abordé lors des élections, les affaires internationales auront fait une apparition remarquée cette fois-ci. Afghanistan, climat, les deux Michael, comment le monde influence-t-il les partis ?

Adrian Wyld / La Presse Canadienne / Montage L'actualité

L’auteur est étudiant au baccalauréat en études internationales et corédacteur en chef de La Revue du CAIUM.

«N’oublions pas toutes les personnes qui ont fait face à l’horreur et à la douleur de cette journée avec courage et bienveillance. » C’est en ces mots que le premier ministre Justin Trudeau a souligné, samedi dernier, le 20e anniversaire des tragiques événements du 11 Septembre, qui ont incontestablement bouleversé à jamais la scène internationale. Paradoxalement, le chef libéral est sur la sellette pour avoir tardé à rapatrier ses ressortissants et interprètes d’Afghanistan, après 20 ans de présence occidentale en réponse à ces attentats.

La chute de Kaboul aux mains des talibans a coïncidé avec la dissolution du Parlement par la gouverneure générale Mary Simon et le déclenchement des élections. Dès lors, Justin Trudeau s’est retrouvé sur la défensive, forcé d’expliquer les raisons l’ayant incité à lancer les Canadiens en campagne électorale, alors que l’opération d’évacuation sombrait dans le chaos. Les bouleversantes images à l’aéroport de Kaboul ont semé l’émoi parmi les Canadiens, et à Ottawa, les candidats ont pressé le gouvernement d’accélérer le processus d’évacuation, jugé lent et tardif par ces derniers. Il n’en fallait pas plus pour que les chefs des autres partis attaquent le premier ministre sur l’égocentrisme dont il aurait fait preuve en privilégiant sa campagne plutôt que la gestion de cette crise humanitaire. Erin O’Toole, chef du Parti conservateur, n’a pas manqué de souligner au passage combien les États-Unis avaient ignoré leur voisin canadien dans leur stratégie de retrait, négligeant de se synchroniser avec le gouvernement Trudeau. 

Selon les estimations du gouvernement, il resterait encore près de 1 000 ressortissants canadiens en Afghanistan, et environ 10 000 Afghans ayant collaboré avec l’armée canadienne dans les 20 dernières années. Bien que l’on puisse douter du fait que la campagne électorale ait réellement nui à la gestion de la crise par le gouvernement canadien, la situation a donné des munitions à l’opposition et lui a permis de sous-entendre que l’échec de l’exfiltration de tous les Canadiens était dû à l’inconscience de Justin Trudeau. 

La Chine, le talon d’Achille canadien

Cinq jours avant le déclenchement des élections, le Canadien Michael Spavor, incarcéré en Chine depuis deux ans avec Michael Kovrig, a été condamné à onze ans de prison pour « atteinte à la sécurité de l’État » par un tribunal du pays. Le sort des deux Michael en Chine constitue l’un des symptômes de relations sino-canadiennes chancelantes, notamment depuis l’arrestation de la directrice financière d’Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des Américains. Quelques événements çà et là ont également mis le Canada dans une position fâcheuse, comme la motion adoptée en Chambre des communes qualifiant de génocide les attaques de l’État chinois contre la minorité ouïgoure, une motion boudée par le premier ministre Trudeau et la majorité de son cabinet.

À plusieurs reprises, les chefs fédéraux ont déploré l’état actuel des relations sino-canadiennes. Les conservateurs voient dans cet enjeu une occasion de colmater une brèche libérale. La plateforme conservatrice, qui fait mention de la Chine 41 fois, plaide pour une approche plus robuste envers cette dernière. Le plan conservateur promet notamment l’interdiction d’occuper tout poste de fonctionnaire au sein du gouvernement canadien pendant cinq ans pour quiconque ayant travaillé pour le gouvernement chinois et l’annulation des visas des ressortissants chinois soupçonnés d’espionnage. 

La ligne dure prônée par les conservateurs pourrait toutefois se retourner contre eux, particulièrement dans un contexte de hausse dramatique d’incidents racistes à l’endroit des Canadiens d’origine asiatique depuis le début de la pandémie. De surcroît, l’approche guerrière que préconise invariablement la Chine laisse bien transparaître un combat digne de David et Goliath, et la portée d’une éventuelle riposte chinoise est plus qu’incertaine.

La plateforme du NPD en matière d’affaires étrangères, qui ne s’étend que sur une page et demie sur 115, fait part de l’engagement du parti à « tenir tête à la Chine avec une stratégie forte et cohérente pour défendre nos intérêts, ici comme ailleurs », tout en fustigeant Pékin pour ses manquements au regard du droit international. Les libéraux, quant à eux, ne font qu’une seule mention de l’empire du Milieu dans une section consacrée à la lutte contre l’ingérence étrangère.

Internationalisme climatique ?

Nul ne peut ignorer l’importance des changements climatiques, comme en témoigne leur imposante présence tout au long de la campagne. Il convient d’affirmer que la lutte contre la crise climatique nécessite une collaboration internationale sans précédent que le premier ministre élu le 20 septembre sera d’ailleurs appelé à promouvoir à Glasgow en novembre prochain à l’occasion de la COP26, la grande conférence internationale au cours de laquelle les pays engagés dans la lutte climatique en négocient les objectifs et mécanismes. À cet égard, les différents chefs fédéraux ont soulevé plus d’une fois le bilan décevant du Canada au sein du G7, seul pays du groupe ayant augmenté ses émissions de gaz à effet de serre depuis la signature de l’Accord de Paris en 2015, et dont la consommation de CO2 par habitant figure parmi les plus élevées sur la planète. 

Lors de la valse électorale, il a longuement été question de l’exportation d’énergies fossiles et de la nécessité de réduire considérablement cette activité. Si l’ensemble des partis s’entendent sur le principe, les conservateurs sont plus nuancés dans leurs propos. Pour Erin O’Toole, le monde serait mieux servi avec du pétrole canadien qu’avec celui provenant de l’Arabie saoudite, où les droits de la personne sont à géométrie variable et les normes climatiques, plus permissives. De la frime, selon Justin Trudeau, qui reproche au chef conservateur son incapacité à convaincre ses membres de l’existence des changements climatiques.

Même si d’autres événements internationaux ont créé des flammèches chez nous, telle la discorde au Parti vert au sujet du conflit israélo-palestinien plus tôt cette année, les affaires étrangères sont demeurées un sujet relativement marginal, comme lors des campagnes précédentes. Le budget fédéral déposé en avril dernier ne laisse qu’une maigre place à la politique étrangère, tandis que le plus récent livre blanc en la matière remonte à 2005. Par contre, à l’heure où la coopération internationale est mise à rude épreuve, notamment avec les pressions chinoise et russe et l’émergence du nationalisme vaccinal, la présente campagne électorale pourrait bien constituer une occasion de redonner à la politique étrangère canadienne ses lettres de noblesse.

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