Quatre ans de solitude

Malgré un demi-million de votes pour l’Action démocratique, Mario Dumont se retrouve de nouveau seul de son camp à l’Assemblée nationale. Son plus grand défi: faire survivre son parti.

Dans le système électoral à représentation proportionnelle dont il rêve, Mario Dumont détiendrait la «balance du pouvoir»! Avec un demi-million de voix (12% des suffrages), l’Action démocratique du Québec aurait 14 sièges. Ni le Parti québécois ni les libéraux ne pourraient former un gouvernement seuls.

Mais nous avons un système électoral à majorité simple, et Mario Dumont est condamné pour une deuxième fois de suite à quatre ans de solitude à l’Assemblée nationale. Seul député de son camp, seul pour défendre les positions de son parti, seule vedette de l’ADQ capable d’attirer l’attention des médias, seul pour fouetter l’ardeur de quelques poignées de militants…

Décourageant? «Oui», admet le jeune leader, rencontré dans sa circonscription de Rivière-du-Loup, qu’il a peu quittée depuis les élections. Il a consacré l’hiver à sa famille et pris le temps de panser des plaies. Une fausse couche de sa compagne, pendant les Fêtes, s’est ajoutée au poids des longues absences.

«Un siège de plus, juste un, ce n’aurait pas été un mince avantage. Pour moi, mais aussi sur le plan politique. Car un jeune parti a une obligation de croissance.»

La croissance du vote le console un peu, mais il sait bien qu’elle est en très grande partie due au plus grand nombre de candidats (125 en 1998, 80 en 1994). Et que sans sa solide performance au débat des chefs, on aurait pu enterrer l’ADQ.

C’est une formation fantôme qui a sollicité l’électorat en novembre. Faute de militants et par conséquent d’aspirants, aucun des candidats n’avait dû affronter d’assemblée d’investiture… Conscients du manque de visibilité de leur parti, les adéquistes en avaient même modifié le nom officiellement à la toute veille de la campagne pour ajouter «Équipe Mario Dumont». «Nous voulions nous assurer qu’il n’y aurait pas de confusion dans l’isoloir», dit le chef.

«Nous n’avions d’association active que dans une minorité de circonscriptions», dit Éric Boisselle, 26 ans, organisateur de la campagne de Marie Grégoire dans L’Assomption, une candidate qui a donné à l’ADQ un de ses meilleurs pourcentages. L’association s’était éteinte entre les deux élections et la permanence était la maison de la mère de Marie Grégoire, qui assurait aussi le secrétariat.

Dans Shefford, deuxième circonscription où elle a réalisé sa meilleure performance (Serge Nadeau a obtenu 24,6% des voix), l’ADQ ne comptait pas 30 membres. «Il est difficile pour tous les partis de faire vivre des associations entre les élections», dit Jacques Hébert, le directeur de l’ADQ et un de ses trois seuls permanents. Les locaux du bureau national, rue Sainte-Catherine, à Montréal, sont presque déserts. Le nombre de membres est un secret bien gardé. Jacques Hébert laisse tomber le chiffre invérifiable et peu réaliste de 10 000…

L’ADQ n’en comptait peut-être même pas 2000 au déclenchement des élections. En 1997, dernière année pour laquelle le Directeur général des élections a des chiffres, le parti n’avait récolté que 7240 dollars de cotisations. À cinq dollars la carte, 1448 membres, 12 en moyenne par circonscription!

Mais la campagne leur a donné des ailes. «Les élections nous ont apporté une crédibilité que nous n’avions pas, pense Éric Boisselle. Les médias nous accordent plus d’attention, notre position dans les sondages est meilleure, et nous aurons plus d’argent pour nous organiser… Nous avons maintenant un noyau actif dans toutes les circonscriptions.»

Les adéquistes veulent par-dessus tout éviter la démobilisation qui avait suivi la campagne chaotique de 1994. «Notre plus grand défi, c’est d’organiser le parti sur le terrain», constate Mario Dumont.

Les adéquistes ont un problème d’identité: sont-ils fédéralistes ou souverainistes? De droite ou… enfin, on ne va quand même pas jusqu’à penser qu’ils sont de gauche!

«Nous ne sommes pas dogmatiques, dit Jean-Sébastien Brault, président de la Commission des jeunes. Nous refusons de nous figer dans des positions idéologiques. M. [Jean] Allaire résume ça en disant que nous sommes essentiellement des modérés. Nous sommes insaisissables, et ça dérange!»

L’hiver dernier, Jean Allaire, ex-président et toujours éminence grise du parti, était assis à quelques chaises de l’ex-syndicaliste Michel Chartrand dans une salle de la maison Bellarmin, à Montréal, bondée de travailleurs sociaux, de militants socialistes et de jésuites de gauche. Comme tous ces gens, M. Allaire était là pour réfléchir aux moyens de contrer les effets du néolibéralisme sur les pauvres, entendre parler d’un «projet de loi pour l’élimination de la pauvreté» et écouter Françoise David, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, expliquer les objectifs de la Marche mondiale des femmes contre la pauvreté.

«Sur la question du revenu minimum vital, dit-il, nous parlons le même langage que Michel Chartrand. C’est une mesure sociale «de gauche» nécessaire si nous ne voulons pas nous retrouver avec des problèmes sociaux graves.» Là s’arrête cependant le rapprochement avec le bouillant Chartrand. «Nous ne pouvons pas avoir de contacts avec lui; il insulte tout le monde!»

Si Jean Allaire raconte cet épisode, c’est pour faire valoir que son parti n’est pas, comme le laissent entendre ses adversaires, qu’un ramassis de crypto-réformistes, de disciples de Mike Harris et de Ralph Klein, ou pis, de l’Américain Newt Gingrich.

«Nous n’avons rien à voir avec la droite «morale», dit Jean-Sébastien Brault. Au conseil général de septembre, à Mirabel, nous nous sommes prononcés en faveur de la reconnaissance des droits des conjoints de même sexe…»

«J’ai beaucoup de misère avec l’étiquette de «néolibéraux» qu’on nous met parfois, dit Marie Grégoire. Je trouve plutôt effrayant que la valeur de l’action en Bourse dicte les décisions des entreprises, sans considération pour le reste.»

Comment s’accommode-t-elle d’un programme politique qui proposait l’abolition des garderies à cinq dollars par jour, une mesure sociale des plus populaires? «Nous en avons surtout contre la nationalisation du système de garderies. Les garderies privées en ont fait les frais.»

Au débat des chefs, Lucien Bouchard a traité Mario Dumont de réactionnaire: «Pour un jeune homme comme vous, je vous trouve passablement de droite», disait-il sur un ton de blâme paternel en le montrant du doigt.

Au congrès de 1996, à Saint-Jean-sur-Richelieu, les délégués avaient réclamé une réduction de 25% de la taille de l’État et entendu leur chef vanter le gouvernement du conservateur Mike Harris, de l’Ontario. Le lendemain, La Presse titrait: «L’ADQ de Mario Dumont: à droite toute». Certains congressistes étaient consternés.

«C’était l’enfer! se souvient Éric Boisselle. Moi, je n’ai pas honte d’être de droite. Je suis pour un gouvernement qui met ses culottes et ne craint pas de punir ceux qui travaillent au noir ou ceux qui, parmi les assistés sociaux, ne font pas d’effort pour retourner sur le marché du travail. Mais nous avons beaucoup de militants qui se disent sociaux-démocrates.»

«Moi, je suis social-démocrate!» me lance d’ailleurs Martin Baller, 25 ans, transfuge récent du Parti libéral du Québec. Il veut mettre sur pied un bureau et une véritable association dans Mercier, sur le Plateau-Mont-Royal. «Beaucoup de jeunes artistes pauvres y vivent, et je suis convaincu qu’il s’agit d’une clientèle que nous pouvons atteindre. L’État peut faire davantage pour eux. Personne n’est sensible à leur détresse…»

Martin Baller ne croit pas que la réduction radicale de l’État soit un frein à de meilleures interventions à caractère social. Et il est conscient que des tendances contradictoires coexistent à l’ADQ: «On y trouve des fédéralistes comme des souverainistes, des gens de gauche et des gens de droite. Nous ne sommes pas des millions, et il y a de la place pour exprimer nos idées.»

Nombre de jeunes sont séduits par cette ouverture. «Tout est encore malléable dans ce parti, dit Jean-Sébastien Brault. L’histoire de l’ADQ est à écrire, et c’est emballant.»

«Ce qui nous caractérise, c’est l’innovation», dit Alain Dumas, jeune entrepreneur de Bromont et organisateur de Serge Nadeau dans Shefford. «Notre position sur les clauses orphelins a été reprise par les jeunes du Parti québécois.»

La clientèle cible de l’ADQ, ce sont les jeunes. Plus du tiers des candidats aux dernières élections n’avaient pas 30 ans. La moyenne était de 34 ans. Les membres se recrutent surtout parmi les travailleurs indépendants, les jeunes professionnels, les cols blancs… «Beaucoup de nos succès ont été obtenus dans le «450» [NDLR: le nouvel indicatif téléphonique], dit Jacques Hébert, directeur du parti. Masson, Deux-Montagnes, Blainville, L’Assomption, La Prairie sont des circonscriptions où se trouvent de jeunes familles de la classe moyenne.»

L’ADQ tarde cependant à pénétrer dans le milieu étudiant, largement acquis à la souveraineté et, donc, au Parti québécois. Ce printemps, il y aura un blitz de recrutement dans les cégeps et, à l’automne, une campagne plus importante dans ces derniers et les universités.

«Un adolescent qui s’affiche adéquiste, c’est très rare», constate Guillaume Saindon, 16 ans, élève de cinquième secondaire à Rivière-du-Loup. «La plupart se disent souverainistes. Mais j’ai découvert que l’ADQ avait beaucoup de jeunes partisans silencieux.»

Après avoir milité pour le Oui au référendum, les adéquistes ont enterré l’affaire avec le même sens de l’efficacité que celui qu’ils réclament de l’État. «Nous avons été les premiers à reconnaître le verdict, dit Éric Boisselle. Comme société, nous ne pouvons pas mettre encore nos énergies dans ce débat. Il faut nous appliquer à devenir les meilleurs du monde, des chefs de file, avoir le plus bas taux de chômage, une meilleure situation financière, s’attaquer au taux de décrochage scolaire et régler les problèmes dans le secteur de la santé.» Ensuite seulement, croit-il, il sera opportun de se reposer la question existentielle de la souveraineté…

D’ici là, on voit encore mal de quel côté de l’échiquier politique l’ADQ pourra trouver la «croissance obligatoire» que cherche Mario Dumont. Tous les observateurs s’entendent pour dire qu’il trouvera le temps long pendant les quatre prochaines années dans une arène où on attend des libéraux de Jean Charest une opposition musclée.

Jusqu’ici, l’ADQ s’est alimentée surtout de jeunes désillusionnés des deux autres partis. À défaut de faire élire un camarade pour l’épauler en chambre, Mario Dumont peut toujours rêver d’un transfuge venu des caucus péquiste ou libéral. N’est-ce pas ainsi que René Lévesque avait gagné ses premiers députés avant 1976?

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