Que serait-il arrivé aux résultats électoraux si Trudeau avait modifié le mode de scrutin ?

Lors des consultations sur un possible nouveau mode de scrutin, le Parti libéral tenait mordicus au vote transférable unique. Si cette formule avait été adoptée, de quoi aurait eu l’air la députation à la Chambre des communes ? Philippe J. Fournier a tenté l’exercice.

Au cours de la campagne, nous avions simulé un scénario de politique-fiction où nous utilisions les intentions de vote au pays afin de projeter les résultats d’une élection fédérale hypothétique sous un scrutin proportionnel régionalisé. Certes, le paysage politique canadien et les dynamiques entre partis seraient complètement différents si le Canada devait un jour changer son mode de scrutin, mais ce type d’exercice demeure tout de même utile comme engrais pour l’imagination.

Maintenant que nous connaissons les résultats de l’élection fédérale dans les 338 circonscriptions canadiennes, nous pouvons utiliser ces chiffres afin de simuler d’autres scénarios hypothétiques. Il s’agit de l’exercice d’aujourd’hui.

Après l’élection de Justin Trudeau en 2015, les nombreuses consultations sur une possible réforme du scrutin ont échoué — le Parti vert et le NPD désiraient un scrutin proportionnel (ou proportionnel mixte), les libéraux tenaient mordicus à un vote transférable unique (VTU, aussi appelé le vote préférentiel) et les conservateurs voulaient conserver le mode de scrutin actuel (scrutin majoritaire uninominal à un tour, ou SMUT). Devant l’absence de consensus, le Parti libéral du Canada (PLC) a abandonné le projet de réforme, laissant plusieurs électeurs mécontents derrière lui.

Une simulation d’un scrutin à VTU requiert des données sur les deuxièmes et troisièmes choix des électeurs, ce qui rend ce genre d’exercice beaucoup plus ardu qu’une proportionnelle. Toutefois, à l’aide des résultats de l’élection et d’un sondage Léger publié en fin de campagne, nous pouvons tenter l’exercice. Dans les pages 8 et 9 du rapport du sondage se trouvent les deuxièmes choix des répondants (selon les régions du pays et les premiers choix).

Dans un mode de scrutin à VTU, les électeurs n’indiquent pas leur choix avec un X ou un crochet, mais bien en classant les candidats selon leur préférence avec des chiffres 1, 2, 3… Théoriquement, ce mode de scrutin devrait permettre aux électeurs de choisir les candidats qui leur déplaisent le moins.

Voici les étapes de ce mode de scrutin à VTU :

  1. Dans chacune des 338 circonscriptions, si un candidat obtient au moins 50 % des suffrages, il est automatiquement élu. Lors de l’élection du 21 octobre dernier, 123 candidats ont atteint le seuil du 50 % : 57 conservateurs, 54 libéraux, 11 bloquistes et 1 néodémocrate (et aucun vert).
  2. Si aucun candidat n’obtient au moins 50 % des suffrages dans une circonscription, le candidat qui a terminé dernier est éliminé et les bulletins de vote qui avaient ce candidat en premier choix sont ensuite redistribués selon les deuxièmes choix. Nous répétons ce cycle jusqu’à ce qu’un candidat atteigne 50 %.
  3. Comme nous n’avons pas de données sur les troisièmes et quatrièmes choix, notre simulation se contente d’utiliser les deuxièmes choix (nous devons travailler avec les données disponibles !) Dans notre simulation, si aucun candidat n’atteint 50 % après que la liste ait été réduite aux deux premiers candidats, celui qui obtient le score le plus élevé est élu. De plus, comme nous n’avons pas de données spécifiques sur les deuxièmes choix des électeurs qui ont voté pour des candidats indépendants ou de petits partis, ceux-ci ont été ignorés dans les simulations.

Nous vous présentons ici les moyennes des projections de sièges de ce mode de scrutin en comparaison avec les résultats réels de l’élection fédérale du 21 octobre dernier.

Voici les résultats au niveau canadien. Sur la figure ci-dessous, les chiffres à gauche sont les résultats de sièges de l’élection, et à droite se trouvent les moyennes de sièges de la simulation d’un scrutin à VTU :

Le Parti libéral du Canada, qui a gagné 157 sièges le 21 octobre dernier, remporte en moyenne 166 circonscriptions sous un scrutin à VTU. Le Parti conservateur serait réduit à seulement 107 sièges, toujours selon les mêmes paramètres.

Le NPD grimperait à 34 sièges, une augmentation importante de 10 sièges par rapport aux résultats de l’élection. Le Bloc obtiendrait 28 sièges, à peine sous son total réel de 32 sièges.

Le résultat du Parti vert demeurerait inchangé à 3 sièges au pays.

Naturellement, il n’est pas étonnant que le NPD fasse le plus grand bond dans ce mode de scrutin (de 24 à 34 sièges), car les données du sondage Léger indiquent que le NPD était le deuxième choix du quart des électeurs canadiens (et 21 % des électeurs québécois), une proportion loin devant tous ses rivaux à ce chapitre.

En contraste, la version actuelle du Parti conservateur serait le grand perdant d’une telle réforme, car il n’était le deuxième choix que d’un maigre 9 % des électeurs selon le sondage.

Au Québec, les résultats de cette simulation sont étonnamment similaires aux résultats réels de l’élection. Considérez les graphiques suivants (à gauche, les résultats du 21 octobre, à droite, la simulation) :
Le NPD, qui était le deuxième choix de 21 % des répondants québécois, détiendrait une représentation de 4 sièges au Québec, mais les totaux des autres partis demeurent assez rapprochés des résultats de l’élection.

Chez nos voisins ontariens, le portrait est similaire : les conservateurs glisseraient à une moyenne de 28 sièges (contre 36 le soir de l’élection). Le NDP aurait remporté 11 sièges en moyenne, près du double des 6 sièges remportés dans la province le 21 octobre :

Néanmoins, les résultats dans les provinces des Prairies et de l’Alberta ne changeraient pas du tout sous un scrutin à VTU. Même en accordant les votes de deuxième place, le PLC n’aurait toujours aucune représentation en Alberta — où 33 des 34 circonscriptions sont allées du côté du PCC. En fait, pas moins de 32 des 33 candidats albertains du Parti conservateur du Canada (PCC) ont obtenu plus de 50 % des suffrages dans leur circonscription respective ! Les deuxièmes choix n’ont donc pas été considérés dans les résultats de la simulation.

Un scrutin à vote transférable unique, quoiqu’il puisse nuire à un parti dont une fraction importante de la population ne veut pas (dans le contexte actuel, le PCC), ne changerait pas vraiment la représentativité des partis de la 43e législature canadienne. Comptez-moi parmi ceux qui en sont surpris.

Certes, il est bien possible que plusieurs électeurs néodémocrates ayant décidé de voter stratégiquement pour les libéraux auraient écrit leur « 1 » à côté du candidat du NDP et le « 2 » au candidat libéral. Il est en de même pour les électeurs verts. Néanmoins, cela ne change pas le fait que ce mode de scrutin aurait assurément eu un effet négatif sur le total des conservateurs.

Nous pouvons comprendre pourquoi le PLC tenait mordicus à un scrutin préférentiel lors des consultations sur la réforme du scrutin il y a deux ans. Non seulement le PLC se trouve-t-il plus près du centre politique au Canada — ce qui représente un avantage important dans un scrutin préférentiel — mais le PCC, principal rival des libéraux, se retrouverait encore plus isolé sur le flanc droit de l’échiquier politique.

Il est intéressant de noter que le PCC, qui possède la base d’électeurs la plus solide et fidèle, se classe dernier pour les seconds choix parmi des partis nationaux. Il s’agit certainement d’un (autre) indice pointant vers le fait que le PCC doit absolument élargir ses appuis potentiels pour l’emporter. S’il ne motive que sa base actuelle et en antagonisant celles des autres partis, le PCC pourrait demeurer sur les bancs de l’opposition pendant plusieurs années encore.

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