Quelques notes pré-débat

Prêtons-nous à l’exercice des prédictions et des analyses ex ante, que les billets ultérieurs valideront, ou non. 

Photo: Paul Chiasson/La presse canadienne
Photo: Paul Chiasson/La Presse Canadienne

Politique

À quelques heures du débat des chefs, prêtons-nous à l’exercice des prédictions et des analyses ex ante, que les billets ultérieurs valideront, ou non. Voici donc, en ordre de difficulté de la tâche à accomplir, quelques notes sur chaque participant au débat :

Françoise David : Elle a le rôle le plus facile. Elle n’a pas de bilan à défendre et son parti, qui n’aspire pas réellement au pouvoir, a le luxe de la cohérence absolue. À l’élection de 2012, Québec solidaire avait fait 6 % — soit moins que la moyenne des sondages de l’époque, qui lui donnaient autour de 8 % des voix. Mme David avait connu de très bonnes performances dans les débats, mais sa formation avait possiblement été désavantagée par un vote stratégique en faveur du Parti québécois, et contre l’impopulaire gouvernement Charest. (En 2012, près d’un électeur péquiste sur quatre prévoyait voter pour le PQ uniquement de manière stratégique.) Avec le virage conservateur et l’arrivée de Pierre Karl Péladeau, il sera très facile pour Mme David d’accuser le Parti québécois de trahir ses idéaux progressistes. Mme David devrait normalement diriger toutes ses attaques vers Pauline Marois et tenter de convaincre les authentiques souverainistes de gauche que leur place est à Québec solidaire.

François Legault : Les sondages ne sont pas bons pour la CAQ — victime, entre autres, de la double polarisation engendrée par la Charte des valeurs et la résurgence inattendue de la question nationale. Paradoxalement, la tâche de M. Legault se simplifie à mesure que le pouvoir semble s’éloigner. Il peut être périlleux de dire toute la vérité, sans maquillage, quand on cherche à se faire élire, mais quand on n’a plus rien à perdre, le danger et la stratégie disparaissent. L’homme qui dénonçait le «déclin tranquille» du Québec, qui voulait s’attaquer aux «vaches sacrées», et qui n’en pouvait plus de l’alternance du statu quo, devrait sortir en force tant contre le Parti québécois que les libéraux. Si la venue de M. Péladeau au PQ et la présentation du nouveau trio économique du PLQ ont fait perdre à la CAQ sa compétence presque exclusive sur les questions économiques, M. Legault insistera sur le courage politique nécessaire pour réaliser les changements qui s’imposent au Québec. M. Couillard, qui semble avoir repris la tête dans les sondages, risque d’être sa principale cible.

Philippe Couillard : Les libéraux brandissent normalement le spectre d’un autre référendum dans le dernier droit des campagnes électorales. D’une élection à l’autre, l’effet n’est pas toujours aussi convaincant. En 2012, n’eut été du projet de référendums d’initiative populaire de Bernard Drainville (qui retirait théoriquement l’échéancier référendaire du contrôle du gouvernement), l’épouvantail de la souveraineté n’aurait sans doute pas été très effrayant. Mais la situation est bien différente cette fois-ci. L’arrivée triomphale de M. Péladeau — et surtout son plaidoyer passionné pour le pays, fondement de son engagement politique — a essentiellement transformé la campagne électorale en campagne référendaire. Et pour cause. Mme Marois s’est ensuite embourbée dans des déclarations sur les frontières et la monnaie d’un Québec souverain, offrant au Parti lbéral une chance inespérée d’attaquer le PQ sur ce que Josée Legault a appelé «le flou qu’il maintient volontairement sur sa propre option». (M. Couillard a eu quelques errances lui-même sur la question nationale, mais elles risquent de n’avoir irrité que les revanchards constitutionnels qui sont de toute façon acquis au PQ.) M. Couillard connaîtra un bon débat s’il paraît confiant et préparé, qu’il met de l’avant l’expertise économique de son parti, et qu’il ne donne pas à Mme Marois la chance de sortir du bourbier référendaire dans lequel le PQ s’est enfoncé.

Pauline Marois : Bien qu’elle soit la plus habituée à ce genre d’exercice, c’est indiscutablement elle qui aura la tâche la plus difficile lors du débat de ce soir. D’abord parce qu’elle doit défendre le bilan mitigé de son gouvernement. Puis parce que les sondages semblent indiquer que la campagne du PQ cafouille de manière inattendue, ce qui augmente la pression sur elle: si les libéraux sont réellement en avance, Mme Marois ne peut plus se contenter d’une posture prudente. Par ailleurs, deux de ses adversaires — Mme David et M. Couillard — devraient normalement la viser dans la majorité de leurs interventions. Même si le PQ tente désespérément de modifier sa stratégie pour ne plus parler de souveraineté — quitte à ressortir la Charte des valeurs — la réalité est qu’il est pratiquement impossible de changer de sujet ou de mettre fin aux questions. En tant que chef du Parti québécois, Mme Marois ne peut pas promettre qu’il n’y aura pas de préparatifs référendaires si elle obtient un mandat majoritaire — surtout dans son nouveau parti fourre-tout — de peur de s’aliéner la base militante du parti, ou de sembler vouloir le pouvoir davantage que le pays. Mais, stratégiquement, elle ne peut pas non plus promettre un référendum dont une forte majorité d’électeurs ne veulent pas. Contre toute attente, ce «flou volontaire» est devenu le nouveau talon d’Achille du Parti québécois — lui qui croyait enfin, grâce à M. Péladeau, avoir corrigé sa faiblesse traditionnelle au plan économique. Mme Marois peut encore sortir gagnante du débat de ce soir si elle parvient à imposer les thèmes de la Charte ou de l’intégrité, par exemple — mais ce ne sera pas facile. L’intégrité était le thème de la campagne de 2012. Il n’y a rien de nouveau à dire sur la Charte des valeurs. Mais, surtout, il est plus difficile de cacher un éléphant dans la pièce que de simplement le pointer du doigt.

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À propos de Jérôme Lussier

Jérôme Lussier est juriste et journaliste. Au cours des dernières années, il a notamment travaillé à Radio-Canada et tenu un blogue au journal Voir, en plus d’avoir été conseiller politique à la Coalition Avenir Québec. Il blogue sur les enjeux sociaux et politiques contemporains à L’actualité depuis 2013. On peut le suivre sur Twitter : @jeromelussier.

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