Qu’est-ce qui faisait courir Jack Layton ?

Adolescent, il défiait l’establishment anglophone d’un yacht-club montréalais. Quarante-cinq ans plus tard, Jack Layton a donné à la gauche le statut d’opposition officielle à Ottawa. Portrait d’un homme qui n’a jamais eu peur de défendre les petits dans la cour des grands.
Ce texte est initialement paru en juin 2011.

Qu’est-ce qui faisait courir Jack Layton ?
Photo : Nathan Denette / PC

Le Hudson Yacht Club, fondé en 1909 sur les rives du lac des Deux Montagnes, à l’ouest de Montréal, n’a rien d’une pépinière de gauchistes. Près de la plage de sable, les voiliers dansent en tirant sur leurs amarres. Le pavillon en stuc et en bardeaux de cèdre abrite un bar cossu décoré de fanions nautiques. Au-dessus du manteau de la cheminée en pierre pend même un portrait de la reine ! C’est néanmoins ici que Jack Layton, le leader qui a présidé à la fulgurante percée des néo-démocrates aux élections fédérales du 2 mai dernier, a fait ses premières armes contestataires au milieu des années 1960.

On peut le voir, à 16 ans, sur une vieille photo noir et blanc représentant l’équipe de natation. Il porte une médaille autour du cou et le large sourire qui deviendra un jour sa marque distinctive. Mais derrière ce sourire se cache un malaise : celui de savoir que, pendant que les anglophones nagent dans la piscine extérieure, les petits francophones, moins bien nantis, doivent barboter dans le fleuve pollué. Le jeune Jack, qui vient d’être nommé président adjoint du club, trouve le moyen de remédier à cette inégalité : il utilise un point obscur du règlement pour inviter tous les non-membres à une soirée de danse. Le lendemain matin, il est convoqué devant les membres du conseil d’administration et vivement réprimandé. « J’ai été choqué par leurs préjugés à l’égard de ces enfants francophones », se rappelle-t-il avec indignation. Refusant d’accepter le blâme, il démissionne sur-le-champ.

De toute évidence, son penchant pour la justice sociale et les coups d’éclat ne date pas d’hier. Mais on aurait tort de croire que sa carrière politique au sein de la gauche n’est qu’une réaction obstinée contre le milieu privilégié où il a grandi, d’abord dans l’enclave huppée de Westmount, puis parmi l’establishment anglophone de Hudson. Car l’engagement est une tradition dans la famille Layton. L’arrière-grand-père, organiste, accordeur et marchand de pianos d’origine britannique qui avait perdu la vue dans un accident, fonda en 1908 l’Association montréalaise pour les aveugles. Le grand-père Gilbert fut ministre de l’Union nationale jusqu’en 1938, mais coupa les ponts avec le parti quand Maurice Duplessis s’opposa à la conscription durant la Deuxième Guerre mondiale.

Le père de Jack, Robert Layton, était ingénieur-conseil. Enthousiasmé par le projet de nationalisation de l’électricité du gouvernement Lesage, il se joint aux libéraux en tant que directeur de campagne du ministre de l’Éducation Paul Gérin-Lajoie et restera durant 20 ans un représentant influent du parti. Il claque la porte en 1982, quand le premier ministre Trudeau rapatrie la Constitution sans l’accord du Québec, et il se présente deux ans plus tard aux élections fédérales sous la bannière conservatrice. Il sera ministre des Mines, puis président du caucus de Brian Mulroney jusqu’à sa retraite, en 1993.

Jack, l’aîné des quatre enfants Layton, a été initié très tôt à la politique, et à 12 ans il aidait déjà son père à poser des affiches électorales. Mais, comme tous les membres de sa famille, il était encore plus impliqué dans les activités de l’Église unie – en particulier l’école du dimanche. Afin de recruter de nouveaux membres pour le cercle d’études bibliques, il organisait des soirées de cinéma, des groupes de discussion et même des conférences sur la sexualité… « Ça donnait aux ados de Hudson une bonne excuse pour sortir à 19 h 30 le dimanche », raconte Layton en riant.

Sociable, rassembleur, le jeune Jack ne peut que se sentir mal à l’aise devant les divisions qui prédominent, dans les écoles secondaires de Hudson, entre anglophones et francophones, catholiques et protestants. Mais ça ne l’empêche pas d’exceller. Il est champion de natation, président du conseil des élèves, fervent participant au Parlement jeunesse. Il sort avec l’une des plus jolies filles du coin. Peut-on imaginer jeunesse plus dorée ? Ses qualités de chef sont trop évidentes pour qu’il ne fasse pas d’envieux. Son assurance passe parfois pour de la suffisance. Dans l’album des finissants de sa high school, on peut lire, sous sa photo, cette phrase fort peu surprenante : « Il a toujours un grand sourire qui reflète sa gentillesse naturelle. » Lui-même a écrit sur la page « Testament » : « Je pars pour devenir premier ministre. »

Pas tout de suite, cependant. Comme tout bon enfant de Hudson, il commence par étudier à l’Université McGill, où il fait partie des équipes de natation et de water-polo. Il conduit une vieille Sunbeam 1962 et devient membre de la fraternité Sigma Chi. Il joue de la guitare. Mais il est bientôt happé par la vague de contestation qui déferle alors sur tant de milieux universitaires en Amérique du Nord. Le 28 mars 1969, il participe, avec 10 000 étudiants et syndicalistes, à la grande marche « McGill français » dans la rue Sherbrooke, réclamant que le vieux bastion anglophone devienne officiellement bilingue. Il déchante quand les manifestants se mettent à allumer un feu près du portail du campus. « J’ai trouvé qu’ils allaient trop loin », commente Jack Layton.

Il comprend l’attrait qu’a pu avoir à l’époque le nationalisme québécois. « Des gens comme Lévesque proclamaient que le peuple québécois était capable de se tenir debout et d’être fort, explique-t-il. Leur message était très puissant. » A-t-il lui-même été attiré par la thèse souverainiste ? « Pas par l’idée de briser le Canada, dit-il. Pour moi, il n’y a pas de meilleur pays. »

Il semble avoir été un jeune homme pressé. Il vient d’avoir 20 ans quand il épouse Sally Halford, son amour de jeunesse, qu’il connaît depuis la petite enfance. Le couple s’installe rue Sainte-Famille, dans le quartier Milton-Parc, où les anciennes maisons sont menacées de démolition. Jack Layton soutient avec beaucoup d’énergie le Front d’action politique, qui s’oppose aux promoteurs immobiliers. « Le mouvement était très local, dit-il, mais il faisait partie du courant émergent pour un nouvel urbanisme. »

L’influence de cette époque se fait encore sentir dans certaines des positions qu’a soutenues Jack Layton à la tête du NPD. Il a déposé un projet de loi pour faire du français la langue de travail dans les institutions fédérales au Québec, comme il l’est dans les institutions provinciales. À l’instar de son parti, il défend le principe de la majorité absolue (au moins 50 % des voix plus une) dans un éventuel nouveau référendum sur la souveraineté.

Sa familiarité avec la politique québécoise explique sûrement l’incroyable balayage de son parti au Québec lors de l’élection fédérale du 2 mai dernier. Le NPD, qui ne détenait auparavant qu’un seul siège dans la province, en a remporté cette fois 59 – la part du lion du caucus de 103 députés, et de loin les meilleurs résultats de l’histoire du parti. Mais pour trouver la source de ses convictions politiques les plus enracinées, ce n’est pas à son activisme urbain qu’il faut remonter, mais plutôt à l’influence d’un professeur.

À la fin des années 1960, Charles Taylor n’avait pas encore écrit les grands livres qui allaient faire sa renommée internationale et lui mériter la coprésidence de la commission Bouchard-Taylor, mais il était l’étoile montante du Département de philosophie de McGill, et ses cours dynamiques étaient très populaires auprès des étudiants. Loin de rester dans sa tour d’ivoire intellectuelle, il s’était présenté quatre fois pour le NPD et avait perdu contre Pierre Trudeau en 1968. Jack Layton deviendra aussi membre du NPD en octobre 1970, le jour où, à la Chambre, le leader du parti Tommy Douglas dénoncera la Loi sur les mesures de guerre de Trudeau, déclarant qu’il s’agissait d’une grave atteinte aux droits civils et « l’équivalent d’un coup de massue pour ouvrir une cacahuète ».

Jack Layton a suivi tous les cours de Charles Taylor de même que ses séminaires. Il a été marqué par son ouvrage The Pattern of Politics, où le philosophe, notant que la politique canadienne est dominée par le modèle centriste des libéraux, s’attaque à la recherche du consensus, prônant plutôt une polarisation de la droite et de la gauche. « Son principe était de mettre en relief des points de vue radicalement divergents, afin de permettre aux vraies solutions d’émerger », explique Jack Layton. Et l’une de ces solutions était d’aligner davantage le système sociétaire sur le bien commun.

À la fin de son baccalauréat, Jack Layton aurait aimé rester à McGill pour poursuivre ses études supérieures, mais Charles Taylor s’y est opposé. « Il a fait valoir qu’il n’avait plus rien à m’enseigner et il m’a sommé d’aller à Toronto », raconte-t-il. Mais au lieu de s’inscrire à la prestigieuse Université de Toronto, il choisit le programme de sciences politiques de la jeune Université York, où l’on met en avant les théories néomarxistes. Il est élu président de l’association des étudiants, sert de médiateur entre eux et le corps enseignant, et rédige une thèse de doctorat sur les règles d’examen régissant les investissements étrangers. « Même à l’époque, sa maîtrise de la politique était remarquable », se rappelle David Bell, son directeur de thèse.

Jack Layton remonte bientôt aux barricades des réformes municipales grâce à son professeur d’études urbaines, Michael Goldrick. Lorsque ce dernier se présente au conseil municipal de Toronto, en 1972, Layton est responsable des liens avec les électeurs et organise le porte-à-porte. « J’ai été formé par les fabuleux réfractaires américains qui s’étaient réfugiés ici, dit-il. Ils avaient déjà été impliqués dans la lutte antipauvreté au sein du Parti démocrate et ils savaient mener une campagne. »

 

Il se bat pour le contrôle des loyers et contre la construction de tours d’habitation, tout en enseignant à l’Institut polytechnique Ryerson et en élevant ses deux jeunes enfants, Sarah et Mike. En 1984, il se présente au conseil municipal et, contre toute attente, renverse son adversaire chevronné. Cette victoire marque le début d’une carrière à la mairie de Toronto qui durera deux décennies.

Le jeune conseiller de 34 ans, qui arrive à toutes les activités à vélo, a le don d’attirer les caméras de télé et de faire les manchettes des journaux. On le voit dessiner sa silhouette à la craie sur le trottoir pour sensibiliser la population aux morts du sida. Il est poursuivi pour intrusion au Centre Eaton quand il va y distribuer des tracts en faveur de la syndicalisation. Il n’hésite pas à accuser le conseil d’être « majoritairement corrompu ». Son style flamboyant ne fait pas l’unanimité (surtout parmi les politiciens moins populaires) et lui vaut bientôt le sobriquet de « Smilin’ Jack » (Jack le souriant).

Il est beaucoup plus embêté par sa réputation d’être le bâton dans les roues de tout nouveau projet de développement. « Je tenais le rôle d’opposant, dit-il, alors que j’ai toujours eu plus de satisfaction à proposer des choses. » Cherchant une voie plus constructive, il brigue la présidence du Conseil de santé de Toronto, qu’il remporte au moment où commence à peine la crise du sida. Il reconnaît tout de suite la nécessité d’un plan de défense et réussit à recueillir six millions de dollars pour le mettre sur pied.

Sa vie personnelle aussi est en pleine transition. Il vient de se séparer quand, durant l’été, il rencontre Olivia Chow lors d’une collecte de fonds pour un hôpital. Ils se trouvent immédiatement un point commun : elle se présente au conseil scolaire et lui se présente à nouveau au conseil municipal. Ils gagneront tous les deux leurs élections et passeront leur premier Noël ensemble à rédiger un projet de politique nutritionnelle pour les écoles de Toronto. Depuis, ils n’ont jamais cessé de mélanger vie publique et vie privée. « Pourquoi voudrions-nous les garder séparées ? » a déjà déclaré Olivia Chow.

Ils sont le parfait exemple du couple branché urbain. Ils vivent au centre-ville, dans une maison victorienne jumelée de trois niveaux équipée de panneaux solaires, avec systèmes de chauffage et de climatisation géothermiques. « Chaque semaine, c’est un lieu de rencontre pour les activistes et les artistes », raconte le fils de Jack, l’environnementaliste Mike Layton, qui a été élu au conseil municipal de Toronto l’année dernière. Celui-ci assure qu’il n’y a rien d’artificiel dans le sourire de son père : « Il ne cherche pas seulement à faire de l’effet. C’est sa façon d’être. Il est incroyablement heureux de faire son travail. »

Jack Layton n’hésite pas à faire partager ses expériences personnelles – celles que taisent habituellement les politiciens – pour faire avancer ses causes. La mort d’un sans-abri par une nuit d’hiver l’a poussé à écrire un essai sur l’errance. Dans Des idées pour les gens d’ici, un ouvrage mi-Mémoires, mi-manifeste publié en 2004, il a raconté la longue lutte de son père contre la maladie de Parkinson, afin de faire valoir que le Canada a besoin d’un plan national pour assurer à tous les aînés des soins de longue durée de qualité dans des établissements sans but lucratif.

Cet intérêt pour les grands enjeux nationaux – ainsi que son échec à se faire élire comme maire en 1991 – l’amène à se désintéresser peu à peu de la politique municipale. Comme il n’a pas plus de chances comme candidat aux élections fédérales de 1993 et de 1997, il emprunte la voie détournée de la Fédération canadienne des municipalités, dont il devient président en 2001. Il peut ainsi faire entendre sa voix à la grandeur du pays et travailler avec les provinces pour persuader le gouvernement libéral de financer des projets de logements sociaux.

Sa décision de se lancer dans la course au leadership du NPD est un coup d’audace. Il faut dire qu’en 2002 ce parti avait bien besoin de sang neuf. Sous la direction d’Alexa McDonough, il avait fait piètre figure aux élections de 2000 : seulement 13 députés élus et 8,5 % du vote populaire. Aucun de ces députés n’était présent au lancement de la campagne de Jack Layton, mais le chanteur du groupe Barenaked Ladies était là pour l’appuyer. Au lieu de courtiser les chefs syndicaux qui s’opposent à lui, le candidat entreprend plutôt de recruter de nouveaux membres et il réussit à obtenir l’appui du très influent ex-chef Ed Broadbent. Au congrès du 24 janvier 2003, il est élu au premier tour.

Quand il arrive à Ottawa, il n’a pas de siège pour s’exprimer à la Chambre des communes – mais il se rattrape devant les caméras, où certaines de ses déclarations intempestives le mettent sur la sellette. Il propose des réformes fondamentales au financement du parti et à la préparation des campagnes. Si bien qu’à chaque élection le NPD gagne progressivement du terrain. Le nombre d’élus passe à 19 en 2004 à 29 en 2006 (dont Olivia Chow), puis à 37 en 2008. Entre-temps, Jack Layton prouve qu’il peut faire autre chose que sourire. En échange de son appui au gouvernement affaibli de Paul Martin, il réussit à négocier 4,6 milliards de dollars pour le logement social et le transport en commun – un des plus grands coups de sa carrière. Mais quelques mois plus tard, il aide les conservateurs de Stephen Harper à faire tomber les libéraux, ce qui met la hache dans d’importantes négociations sur les changements climatiques et dans un système national de garderies. Cette décision reste controversée, tout comme son rôle dans la défaite cuisante des libéraux aux dernières élections. Jack Layton n’aime pas en parler, préférant rappeler plutôt ses positions anticonservatrices.

Si ses attaques virulentes contre Michael Ignatieff durant le débat télévisé n’ont pas terni son image sympathique, c’est beaucoup grâce à ses problèmes de santé : son cancer de la prostate, tout d’abord, contre lequel il a mené une lutte courageuse, puis sa mystérieuse fracture de la hanche, pour laquelle il a dû subir une opération. Quand il s’est lancé dans la campagne électorale, il avait l’air amaigri, vieilli, et il boitait. L’image de sa canne, brandie bravement comme un talisman devant les foules, restera sûrement l’une des figures emblématiques de l’élection fédérale de 2011.

À bien y penser, il n’y a rien d’étonnant dans l’acharnement de Jack Layton à faire mordre la poussière aux libéraux. Il s’est toujours opposé à leur modèle centriste, et ce, depuis qu’il est entré au NPD, durant la crise d’Octobre 1970. Il peut maintenant se féliciter de voir la politique fédérale canadienne plus polarisée que jamais, selon l’idéal de son mentor, Charles Taylor. Il lorgne du côté du Manitoba, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique, où le bipartisme garantit aux néo-démocrates provinciaux une place dans l’arène du pouvoir – une dynamique qui pourrait aussi s’installer à Ottawa.

Grâce à Jack Layton, le NPD peut enfin, et avec réalisme, aspirer à gouverner le Canada. Mais le leader aura-t-il la chance de voir ce rêve autrefois improbable se réaliser ? Il vient d’avoir 61 ans et il aura passé l’âge de la retraite à la fin du premier mandat majoritaire de Stephen Harper. Il est grand-père d’une petite fille de deux ans, Beatrice (l’enfant de sa fille, Sarah, qui travaille à Toronto pour la fondation Stephen Lewis). Maintenant, quand il parle d’avenir, c’est le bien-être de cette génération-là qu’il a en tête.

Mais il regarde aussi en arrière. Il mentionne souvent son père. Il parle tous les jours à sa mère, qui a maintenant 85 ans et qui partage son temps entre Toronto et la Floride. Quand il évoque sa jeunesse, c’est avec la nostalgie de quelqu’un qui a eu la vie douce. L’assurance avec laquelle il expose ses projets de réforme ne vient certainement pas du sentiment d’avoir déjà été un exclu. Elle vient, au contraire, de la confiance que donne le privilège d’avoir toujours fait partie des initiés. Le garçon qui a plongé dans les traditions du Hudson Yacht Club pour ensuite les contester n’a pas fini de faire des remous.