Question autochtone: Theresa Spence aura tout de même fait une différence

La chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, ne fait pas l’unanimité, y compris chez les autochtones, et la fin de son jeûne jeudi a fait plaisir à plein de gens pour toutes sortes de raisons. Mais peu importe ce qu’on en pense, il faut reconnaître que cette femme a réussi, plus que quiconque, à faire parler des enjeux autochtones, jour après jour, à mettre suffisamment de pression sur le gouvernement pour le faire sortir de son attentisme et à fouetter les ardeurs du mouvement Idle No More qui prépare une autre journée de mobilisation, lundi, jour de rentrée parlementaire à Ottawa.

En se mettant à l’avant-scène comme elle l’a fait, Mme Spence a pris le risque d’être prise pour cible et elle le fut. On a fouillé sa vie privée, mis en doute son jeûne, souligné l’imprécision de ses demandes. Un rapport de vérification de la gestion de sa bande a fait l’objet d’une fuite, la mettant dans l’embarras.

Mais au final, refusant de se laisser distraire par ces controverses, elle a obtenu de l’Assemblée des Premières Nations (APN) et des partis d’opposition l’engagement qu’ils prendraient le relais de sa bataille. Ils ont promis de porter les revendications inscrites dans une déclaration commune inspirée par des femmes autochtones et fruit de plusieurs jours de discussions et de négociations.

Que cette déclaration ait suffi à convaincre Mme Spence (et le chef Raymond Robinson qui s’est joint à elle sur le tard) à mettre un terme à une grève de la faim qui durait depuis le 11 décembre peut s’expliquer de différentes façons. Des raisons personnelles d’abord. Bien que sa santé n’ait pas semblé jouer dans sa décision, elle a pu être influencée par des signaux venant d’Attawapiskat. On lui demandait de rentrer, le conseil songeant même à adopter une résolution pour lui demander de céder sa place, la communauté ne pouvant se passer de son chef plus longtemps.

Mme Spence sentait aussi la pression montée. Depuis des jours, des femmes autochtones, des chefs et des députés de l’opposition tentaient de la persuader d’accepter une sortie honorable qui permettrait d’épargner sa santé, tout en assurant la poursuite de sa lutte. Pour certains, il était aussi devenu urgent de mettre fin à une distraction qui pouvait nuire aux suites à donner à la rencontre du 11 janvier avec le premier ministre Stephen Harper et qui ne faisait que mettre en relief les divisions dans les rangs autochtones.

Theresa Spence a beaucoup résisté pour finalement accepter cette déclaration qui reprend ses demandes, celles d’Idle No More et de l’APN, premier signe d’une certaine unité retrouvée après deux semaines mouvementées qui ont fait craindre pour le leadership du grand chef de l’APN, Shawn Atleo. Ce développement à lui seul est important car les dissensions, les divergences de vue et d’objectifs commençaient à nuire aux autochtones en faisant le jeu du gouvernement et en minant la sympathie de bien des Canadiens.

Mais il y aura encore très loin de la coupe aux lèvres car la déclaration ratisse large. Les signataires s’y engagent à user de tous les moyens à leurs dispositions pour établir une nouvelle relation entre les Premières Nations et la Couronne avec reconnaissance, respect et mise en œuvre des droits autochtones, issus de traités ou non, d’ici cinq ans.

La déclaration reprend les engagements pris par le premier ministre Harper, le 11 janvier dernier, mais va plus loin. Elle exige que le travail commence immédiatement pour mettre en oeuvre 13 «priorités» (ma traduction):

– une rencontre dès que possible entre la Couronne, le gouvernement fédéral, les provinces et les Premières Nations au sujet de cette relation fondée sur les traités et autres droits;

–  des plans de travail clairs, avec cibles et échéanciers, pour la mise en œuvre des différents engagements, la résolution de la crise du logement sur les réserves devant faire partie des objectifs à court terme;

– l’adoption de cadres de travail et de mandats pour la mise en œuvre et l’application des traités conclus de nations à nation;

– une réforme de la politique des revendications globales dans le respect des droits inhérents des Premières Nations;

– un engagement au sujet du partage des revenus provenant des ressources naturelles, ce qui exige la participation des provinces et des territoires;

– l’engagement que l’exploitation du territoire sera soumise à l’examen public pour assurer qu’elle se fasse de manière durable sur le plan environnemental;

– une révision des deux lois budgétaires omnibus en consultation avec les Premières Nations pour s’assurer qu’elles respectent l’article 35 de la constitution de 1982;

– l’assurance que le consentement libre et informé des Premières Nations est obtenu avant l’adoption de lois fédérales ayant un impact sur leurs droits inhérents;

– la révision de la relation financière entre le Canada et les Premières Nations afin de s’assurer qu’elle soit équitable et durable, indexée et libre de plafonds arbitraires;

– la création d’une commission d’enquête publique sur la violence contre les femmes autochtones;

– un financement accru pour la construction d’écoles, des fonds pour l’éducation qui soient équivalents à ceux que versent les provinces pour chaque élève et une aide financière en appui aux langues autochtones;

–  une supervision directe de la mise en œuvre de ces engagements par un comité du cabinet et le Conseil privé;

– la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

À un journaliste qui s’interrogeait sur le réalisme de certaines de ces demandes, jeudi dernier, Bob Rae, le chef intérimaire du Parti libéral du Canada, a répondu jeudi qu’elles étaient au contraire réalistes puisqu’elles s’inscrivaient dans la continuité des multiples commissions, rapports, conférences constitutionnelles et revendications des dernières décennies. Mais il faudra du travail et du temps pour résoudre ces enjeux complexes, a-t-il ajouté.

Le député néo-démocrate Roméo Saganash veut bien qu’il faille du temps, mais il a vite rappelé qu’il est possible de bouger rapidement quand la volonté politique est réellement là. Il a cité les cas de la Convention de la Baie James et de la Paix des Braves qui ont vu le jour relativement rapidement quand le gouvernement québécois a voulu les conclure.

Stephen Harper n’a toutefois jamais montré un grand intérêt pour ces négociations compliquées et l’actuel ministre des Affaires autochtones, John Duncan, n’a pas la carrure pour en piloter une seule. Il n’a pas non plus la confiance des autochtones, ce qui est encore plus important.

En attendant une embellie, la jeunesse et les femmes autochtones, qui ont été le moteur derrière Idle No More, disent vouloir rester mobilisés. Jusqu’à quand? On verra, mais pour l’instant, comme je le dis dans le Devoir ce matin, tout ce branle-bas a changé la donne pour le gouvernement à la veille de la reprise des travaux parlementaires. Il est maintenant forcé de porter plus d’attention qu’il ne l’avait prévu à ces enjeux.

Ce qui n’est pas une mauvaise chose, loin de là. Ces problèmes traînent depuis trop longtemps. Et le fait que les autochtones soient divisés ne devrait pas servir de prétexte à l’inaction ou au refus de dialoguer. Les autochtones n’ont jamais formé un tout monolithique ou homogène. Leur histoire et leurs réalités varient.

Exploiter ces dissensions pour s’en sauver serait une grave erreur de la part du gouvernement. Ce dernier a plutôt une obligation de résultat s’il ne veut pas exacerber la frustration ni mettre en péril le leadership du très pragmatique Shawn Atleo.

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C’est difficile pour un gouvernement de bouger sur la question des peuples autochtones car il n’a pas le soutien populaire s’il va de l’avant. Ce n’est pas surprenant car les gouvernements ont fait bien des efforts pendant des décennies pour marginaliser et discréditer les revendications de ces peuples et surtout ont combattu bec et ongles contre eux dans une série de litiges devant les tribunaux depuis plus d’un demi siècle.

Donc, en démocratie, comme on cherche le soutien de la majorité pour les prochaines élections et comme les rapports entre la société dominante et les peuples autochtones sont assez froids (surtout compte tenu du fait que ces questions sont très complexes et que la grande majorité des Canadiens ne sait à peu près rien des conditions réelles des autochtones), le gouvernement préfère le statut quo et ne pas avancer dans ce dossier. Or, on se retrouve devant un conflit entre la démocratie qui est en fait le pouvoir de la « majorité » d’une part et, d’autre part, les droits fondamentaux, nationaux et internationaux, de ces peuples. Petite épine supplémentaire: ces droits sont interprétés par des juges nommés par le gouvernement qui est en conflit avec les autochtones et selon des lois et un système juridique qui dépendent de ce gouvernement et auxquels les autochtones n’ont jamais adhéré, n’ayant jamais été consultés. Rappelons ici que les autochtones n’ont pas accès à la Cour inter-américaine des droits de l’homme car le Canada n’a jamais signé la convention inter-américaine sur les droits de l’homme, contrairement à la grande majorité des pays des Amériques centrale et du Sud.

À moins d’un retournement important de l’opinion publique (qui est actuellement plutôt contre ces revendications fondées sur ces droits), il reste aux gouvernements soit de cesser cette hostilité constante envers les droits des peuples autochtones et convaincre le public que cette réconciliation (et décolonisation) est nécessaire, soit, sinon, continuer à faire traîner les choses comme ils l’ont fait jusqu’à présent. Dans ce dernier cas (le plus probable) que restera-t-il aux peuples autochtones du Canada pour faire respecter leurs droits?

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