Qui a l’impression de payer trop d’impôts ?

Une nouvelle étude québécoise lève le voile sur la perception de payer « trop d’impôts » selon l’endroit de résidence, les revenus et les groupes d’âge. Vous allez mieux comprendre à qui s’adressent les politiciens qui promettent une baisse du fardeau fiscal.

Photo : La Presse canadienne

Il y a trois certitudes en politique : les lunes de miel avec les électeurs ne sont pas éternelles, tout le monde pense faire partie de la classe moyenne et les citoyens estiment qu’ils payent trop d’impôts.

C’est la raison pour laquelle le Parti libéral et le Parti conservateur ont promis des baisses d’impôt au cœur de leur programme électoral.

Justin Trudeau s’engage à majorer l’exemption de base de 12 069 $ à 15 000 $ pour ceux dont les revenus n’excèdent pas 147 000 $ par année. Une mesure estimée à 5,6 milliards de dollars par année.

Andrew Scheer souhaite réduire le premier barème d’imposition de 15 % à 13,75 %, soit sur la tranche de revenus entre 12 069 $ et 47 630 $. Il promet également de rétablir le crédit d’impôt pour transport en commun et les crédits pour les activités physiques et artistiques des enfants. Le coût de ces propositions s’élève à 6,4 milliards de dollars par année.

Mais est-ce que tous les électeurs sont attentifs aux promesses des baisses d’impôts, et ce, à travers le pays, autant au Québec que dans des provinces où le fardeau fiscal est moins élevé, comme en Alberta ou en Saskatchewan ?

Chez quels groupes d’électeurs ce type de promesse a-t-il le plus de résonance ?

C’est ce qu’ont voulu savoir trois chercheurs de la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Dans leur nouvelle étude intitulée Les promesses fiscales constituent-elles un baume sur le sentiment de payer « trop d’impôts » au Canada ?, Luc Godbout, Jean-Herman Guay et Antoine Genest-Grégoire décortiquent les perceptions à travers le Canada.

Ils démontrent que l’impression des citoyens ne change pratiquement pas, peu importe le revenu des habitants ou la province de résidence.

Et que ce soit Trudeau ou Scheer qui accède au pouvoir, une fois ces diminutions d’impôt effectuées, il y a bien peu de chance que les électeurs leur expriment leur gratitude.

« Même si ces réductions de l’impôt représentent près de six milliards de dollars, est-ce que cela va être suffisant pour modifier l’opinion publique ? Selon notre modèle, fondé sur une enquête menée auprès de quelque 3000 Canadiens, l’effet serait pratiquement invisible », expliquent les trois auteurs. « La modification des impôts et des taxes doit plus relever de l’analyse objective des impacts réels de ce choix que d’une volonté de plaire à un électorat. En effet, cet électorat restera peut-être toujours convaincu sans égard au poids de la fiscalité ou aux services publics reçus de payer toujours “trop d’impôts”. »

Pour mener ses recherches, la Chaire en fiscalité et en finances publiques a commandé un sondage Léger, mené le printemps dernier auprès de 2797 répondants à travers le Canada, pour tenter de déterminer si la perception concernant les impôts varie d’une province à l’autre, d’un groupe d’âge à l’autre ou d’un revenu à l’autre.

L’opinion de payer « trop d’impôts », repérée au Québec dans plusieurs sondages au fil des ans, est-elle identique à celle qu’on retrouve à l’échelle du Canada ?

Or, il n’existe pas de spécificité québécoise en matière de perception de la charge fiscale.

À travers le pays, 57 % des Canadiens disent « payer trop d’impôts », alors que 41 % estiment en payer « assez ».

Ce résultat canadien n’est pas très différent des résultats obtenus au Québec au fil des dernières années. Par exemple, en 2005, 58 % des Québécois interrogés estimaient en payer « trop », 38 % « assez » et 2 % « pas assez », écrivent les trois chercheurs.

Bien que le sentiment de « payer trop d’impôt » apparait un peu plus élevé au Québec et dans les provinces de l’Atlantique qu’au Manitoba et en Saskatchewan, les différences régionales ne sont pas significatives statistiquement, analyse les auteurs. « À première vue, les répondants des différentes provinces ne semblent pas avoir une opinion très contrastée quant au fardeau fiscal », écrivent-ils.

 « Personnellement, quand vous considérez l’ensemble des programmes et services gouvernementaux, diriez-vous que vous payez…? Trop d’impôts, assez d’impôts ou pas assez d’impôts ? »

En isolant le Québec et l’Alberta, deux provinces reconnues pour avoir une charge fiscale très différente — le Québec est reconnu pour avoir une charge fiscale lourde et l’Alberta une charge plus légère — on ne constate pas de différence importante dans la perception des citoyens. Même dans les régions où les impôts sont bas, comme en Alberta et en Saskatchewan, une majorité de citoyens jugent qu’ils paient trop d’impôts.

L’impression est généralisée dans toutes les tranches de revenus. Même qu’un contribuable sur deux (48 %) qui touche moins de 20 000 $ par année estime qu’il paie trop d’impôts… alors qu’en réalité, il n’en paie pas ou très peu !

« Sur la base de ces résultats, on peut avancer que l’opinion sur le sentiment de “payer trop d’impôt” n’est pas statistiquement liée à des indicateurs de contexte », écrivent les trois chercheurs.

L’âge et la scolarité font bouger l’aiguille

S’il n’y a pas de véritable différence dans la perception du fardeau fiscal entre les provinces et les tranches de revenus, la situation change quelque peu lorsqu’on isole des variables comme l’âge et le niveau de scolarité.

« Aux deux extrémités de la pyramide des âges, une majorité ne voit pas le fardeau fiscal comme trop lourd. Une majorité est même d’avis contraire », analysent les trois chercheurs.

Par exemple, chez les 18 à 24 ans, 42 % estiment payer « trop d’impôts », un écart de 22 points de pourcentages avec les 35 à 44 ans. Même phénomène chez les 75 ans et plus, où les « trop d’impôts » sont moins nombreux que la moyenne.

De précédentes études ont montré que les citoyens qui utilisent davantage les services publics sont moins critiques de la charge fiscale imposée par les gouvernements. « Au début de l’âge adulte, puis à l’autre extrémité de la vie, on utilise plus fortement les services gouvernementaux comme l’éducation et la santé. À l’inverse, au milieu de la vie active, on paie davantage d’impôts alors qu’on utilise moins les services gouvernementaux, du moins en général », expliquent Luc Godbout, Jean-Herman Guay et Antoine Genest-Grégoire.

La scolarité entre également en ligne de compte, constate l’étude. L’écart est moins prononcé que pour l’âge, mais plus les gens sont scolarisés, moins ils considèrent que les impôts sont trop élevés. L’écart entre les répondants détenant un diplôme secondaire ou moins et ceux détenant une formation universitaire est de six points. « La scolarité peut être l’effet d’un bénéfice déjà obtenu (la scolarité étant largement assumée par les fonds publics au Canada), mais elle peut aussi découler d’une meilleure connaissance fiscale, économique ou sociale », expliquent les auteurs.

En résumé, le groupe le plus susceptible de trouver les impôts trop élevés est celui des gens peu scolarisés (primaire ou secondaire) et qui utilisent peu les services publics. Leur insatisfaction grimpe à 61 %. Fait à noter, c’est le groupe d’électeurs auprès duquel le Parti conservateur obtient de bons résultats dans les intentions de vote.

À l’opposé, les gens ayant une formation universitaire et qui sont susceptibles d’être davantage des bénéficiaires des services publics affirment à 40 % qu’ils paient trop d’impôts, soit un écart de 21 points de pourcentage avec le groupe le plus insatisfait. Le Parti libéral est généralement en avance dans ce segment de l’électorat, mais ce n’est probablement pas en raison de son engagement sur les impôts, qui a visiblement un peu moins d’écho dans ce groupe.

« Le contexte fiscal joue donc un rôle nettement moindre que les caractéristiques personnelles des ménages », comme l’âge et la scolarité, mentionne l’étude.

Ainsi, l’idée que les citoyens paient « trop d’impôts » est largement répandue d’un bout à l’autre du pays, que la charge fiscale d’une province soit lourde ou pas. « Il s’agit d’une caractéristique de la culture politique actuelle, une opinion reprise, sans trop de lien avec le contexte fiscal réel », écrivent les trois chercheurs. C’est pourquoi les deux partis qui aspirent au pouvoir s’engagent à baisser les impôts : tout le monde se sent concerné.

Les partis ne se privent pas d’utiliser cette opinion pour séduire les électeurs, mais les chercheurs mettent en garde le prochain premier ministre : les études montrent que cette perception varie peu dans le temps, même lorsqu’un gouvernement baisse les impôts. « Certains pourraient même avancer qu’il s’agit d’un mirage, écrivent-ils. Les partis politiques promettant des réductions fiscales ou les gouvernements optant pour réduire les impôts se privent de revenus importants pour gagner au bout du compte peu d’applaudissements de la part des électeurs. »

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3 commentaires
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Les baisses d’impôt provoquent inévitablement des baisses de services gouvernementaux, quelle que soit la tranche d’âge, et, en fin de compte, rend les électeurs insatisfaits du gouvernement en place. Harper avait coupé dans la fonction publique, y compris les inspecteurs en salubrité des aliments et la crise subséquente lui avait fait perdre bien des plumes. Ces baisses de service affectent tout le monde, que ce soit dans les délais pour avoir un passeport ou un système de santé qui peine à offrir les services médicaux nécessaires. Il faudrait que les électeurs soient conséquents et qu’ils ignorent le chant des sirènes qui leur fait miroiter des baisses d’impôts car il y aura un prix à payer, tôt ou tard !

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Comme il n’est question que de perception, le plus utile, pour une prochaine étape: serait tenter de trouver les causes, l’origine, de ces perceptions. Serait-ce d’autres « perceptions »? Cette recherche serait plus utile pour un État désireux de parfaire l’éducation civique de ses citoyens au lieu de seulement leur lancer des bonbons à qui mieux mieux – qu’ils ne semblent même pas apprécier – à chaque élection. Je suis un rêveur!

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Peut être ai-je tort mais j’ai l’impression que ce genre de discours du commentariat et des universitaires constitue une attaque à peine voilée contre leur parti politique le moins favori: les conservateurs. Je n’ai pas entendu beaucoup de critiques il y a 4 ans lorsque le gouvernement Trudeau a baissé le taux d’imposition de la deuxième tranche de revenus; un cadeau au 10% des ménages les mieux nantis qualifié trompeusement (par les libéraux et leures meneuses de claques dans les médias) de baisse d’impôt pour la classe moyenne. C’est mal connaître le principe du taux marginal d’imposition. C’est chaque dollar gagné après 47,000$ de revenu imposable qui fut imposé à un taux réduit. Si bien que les grands gagnants furent les individus gagnant entre 91,000$ et 200,000$ selon le directeur parlementaire du budget (Le Devoir, 20 avril 2019). Après être passées à la caisse, nos élites redécouvrent les vertus de la saine geston des finances publiques dès que des politiciens promettent des baisses d’Impôt pour la vraie classe moyenne et les salariés plus modestes.

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