Qui peut sauver l’Ukraine ?

Le coup de force de Vladimir Poutine en Crimée a sidéré l’Occident. Quel cadre de coopération faut-il privilégier aujourd’hui pour gérer la crise ?

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Photo : AFP / Getty Images

Le coup de force de Vladimir Poutine en Crimée a sidéré l’Occident, faute d’une connaissance précise des motivations du Kremlin, et d’une attention soutenue quant aux affaires «orientales».

PolitiqueLa sidération laisse aujourd’hui place au chaos diplomatique, et face à des réactions discordantes, Moscou poursuit la déstabilisation de son «étranger proche».

Quel cadre de coopération privilégier aujourd’hui pour gérer la crise ?

Cette confrontation représente un test grandeur nature du fonctionnement des divers canaux de la coopération internationale, pour beaucoup paralysés à mesure que la crise s’enlise.

Une initiative de défense collective ?

Il paraît difficile de mobiliser les ressources de la «défense collective» dans le cas de l’Ukraine, qui ne fait partie ni de l’OTAN ni de l’Union européenne.

Le président Obama a d’ailleurs clairement précisé qu’une aide financière serait mobilisée par le Fonds monétaire international (FMI) — jusqu’à 18 milliards de dollars — pour soutenir le gouvernement à Kiev, mais qu’il s’opposait fermement à l’envoi de renforts militaires sur le territoire ukrainien.

Les diverses chancelleries n’ont pourtant pas tari de vives condamnations, proférant tour à tour menaces et parallèles historiques malvenus, tout en exprimant publiquement leur intention de «faire quelque chose».

Oui, mais quoi ?

Entre les liens économiques forts que les pays occidentaux entretiennent avec la Russie et l’absence de moyen réel d’action stratégique — et avant tout d’intérêt à intervenir —, la gesticulation diplomatique laisse peu à peu place à la cacophonie.

L’Europe «édentée»

Les pays européens ont rarement brillé par leur coordination, allant parfois jusqu’à fermement s’opposer sur la nature des actions à mener en matière de politique étrangère.

Les divergences entre l’Allemagne et la France sur la nécessité d’une intervention armée en Libye en mars 2011 avaient profondément entaché la crédibilité de la «diplomatie européenne».

La politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne (UE) cristallise en ce sens des dysfonctionnements profonds. Si les États membres disposent sur papier d’objectifs communs, leur mise en œuvre demeure un défi.

Les initiatives bilatérales ou trilatérales se multiplient face aux crises internationales, ce qui accentue la fragmentation et entame une crédibilité déjà fragile.

La lenteur des réactions occidentales face à l’invasion puis l’annexion de la Crimée semble irriter l’opinion publique. Il peut cependant difficilement en être autrement.

Les sanctions économiques visant des hauts dirigeants sont inefficaces, mais dépasser ce stade et exclure la Russie des instances économiques et financières internationales aurait de graves conséquences pour l’ensemble des acteurs économiques concernés. Les actions plus «dures» entreprises à ce jour ont donc presque exclusivement été assumées par les États-Unis, via l’OTAN.

L’OTAN privilégiée, mais limitée

Dans un contexte de mutisme communautaire, l’OTAN s’impose donc comme une arène «privilégiée», activée grâce aux mécanismes de consultation de l’article 4 du Traité, qui vise à assurer la sécurité de ses États membres.

La Pologne a tiré la sonnette d’alarme il y a quelques semaines, permettant la mobilisation de quelques forces supplémentaires, à savoir le déploiement d’avions-radars Awacs de l’OTAN et des appareils de combat (F-15 et F-16) des États-Unis en Lituanie et en Pologne.

Ce genre d’actions fait partie intégrante du concept de «réassurance», qui vise à rassurer les alliés tout en évitant des actes de provocation à l’égard de la Russie. Ces exercices s’arrêtent donc aux frontières de l’Ukraine et sont fortement limités.

Les instances bilatérales de consultation et de coopération de l’OTAN, longtemps invoquées, n’ont pas réellement été exploitées : le Conseil «OTAN- Russie», visant à réunir depuis 2002 le président Poutine et les États membres de l’Alliance pour discuter d’enjeux sécuritaires d’intérêt commun, n’a même pas été activé. Les discussions informelles et les communiqués déclaratoires vont bon train, sans résultat.

Qu’en est-il de l’ONU ?

En réaction au veto russe du 15 mars sur un projet de résolution du Conseil de sécurité établissant l’invalidité du référendum en Crimée, les opposants à la Russie ont cherché à porter un signal symboliquement fort à faible coût.

Contrairement aux résolutions du Conseil de sécurité, les résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU ne sont pas contraignantes et permettent de prendre le pouls des États membres, qui disposent tous d’un siège.

Sur la question criméenne, le consensus est apparu comme très fragile : l’annexion a été reconnue comme invalide avec 100 voix pour, 11 contre et 58 abstentions. Et 24 pays n’ont pas participé au vote.

La Russie ne semble pas si isolée, d’autant plus qu’on compte parmi les abstentionnistes des États incontournables tels que le Brésil, l’Inde, la Chine et l’Égypte, ou encore un grand nombre de pays africains.

Quelles cartes reste-t-il à jouer ?

L’attentisme ne saurait faire office de stratégie : elle consacrerait l’impunité du président Poutine à s’octroyer des territoires en Europe centrale, d’autant plus que l’affaire criméenne pourrait faire office de précédent.

En effet, de nombreuses minorités russophones vivent en Europe centrale, notamment en Estonie et Lettonie — où elles représentent près d’un quart de la population — et surtout en Transnistrie, région séparatiste moldave majoritairement prorusse.

De plus, de vives tensions séparatistes dans l’est de l’Ukraine, dans la région de Kharkiv, Lougansk et Donetsk — autoproclamée «République souveraine» par quelques centaines de manifestants prorusses, lundi dernier — font peser de nouvelles menaces sur l’intégrité territoriale du pays.

Kiev y voit une tentative de déstabilisation du Kremlin, dans l’optique des élections présidentielles de mai, et l’Occident craint une nouvelle  invasion. Selon l’OSCE, des dizaines de milliers de soldats russes sont toujours amassés le long des frontières.

Afin de stopper cette escalade de provocations, l’objectif premier demeure de conserver des canaux de dialogue avec la Russie.

Le 21 mars, Européens, Russes et Américains sont, en ce sens, parvenus à un accord sur le déploiement d’une mission de vérification en Ukraine pour une durée de six mois — même s’il est peu probable que les observateurs puissent se rendre en Crimée, région visée à l’origine par ce mandat.

Malgré ces tensions, la Russie reste un partenaire incontournable dans la résolution de nombreuses crises internationales (Afghanistan, Syrie). Il faut ainsi la ménager, tout en continuant à rassurer les partenaires est-européens, et stimuler leur engagement — clé de l’architecture européenne de sécurité aujourd’hui mise à mal.

Aurélie Allain, chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique @allainaurelie
et Clara Egger, chercheure en résidence, Observatoire sur les missions de paix et opérations humanitaires
Chaire @RDandurand @UQAM

* * *

À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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11 commentaires
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C’est curieux, on parle beaucoup des forces extérieures, en mimant les combats de la guerre froide: l’Occident, l’ONU, la Russie, l’énergie.. mais très peu de la dynamique interne de l’Ukraine. Ce qui peut sauver l’Ukraine, ce sont les politiciens de Kiev, qui devraient reconnaître l’existence de deux « sociétés » en Ukraine, l’une à majorité russophone à l’Est, et l’autre plus ukrainienne à l’Ouest. Des think-tanks canadiennes devraient être les premières à reconnaître et à promouvoir la nécessité pour le gouvernement de Kiev, et de tous ses partis, de poser les bases d’une Fédération! Or le parlement de Kiev, soumis aux pressions de groupes ultra-nationalistes et d’extrémistes de tout acabit, s’avère incapable d’établir un dialogue fructueux. Le problème principal est à Kiev et non pas à Moscou. Les nationalistes Ukrainiens, qui ont eu pour premier geste d’abolir une loi qui assurait aux municipalités desservant une population russophone supérieure à 10% le statut de langue officielle (bilinguisme), vont, par leurs provocations, tirer les marrons du feu pour le président Poutine. Les appuis électoralistes de nos chefs politiques, le premier venant de Stephen Harper, ne peuvent mener qu’à consolider le « gel » de la pensée constitutionnelle à Kiev.

L’intervention russe s’explique peut-être par le fait que le pouvoir de Poutine s’affaiblit domestiquement, mais probablement plus par le fait que la population russophone de la Crimée était en train de perdre son statut majoritaire – ils étaient plus de 65 % en 1989 mais 58 % en 2001. Le retour des Tatars et leur forte natalité aurait probablement défavorisés les russophones à moyen terme (comme c’est le cas au Tatarstan). Par ailleurs, l’exode des Russophones des anciennes républiques soviétiques semblre aussi un autre phénomène permanent, tandis que la natalité des Russes dans la Fédération de Russie reste faible. Le problème, c’est que la Russie n’a pas encore décidé si elle veut être un État-nation ou un empire. Dans le premier cas, elle pourrait adopter l’approche, par exemple, de l’Autriche par rapport à sa minorité en Italie (Tyrol du Sud) : celui de garant des droits de la minorité tout en reconnaissant l’inviolabilité des frontières internationales. Malheureusement, depuis la chute de l’URSS, la Russie semble incapable de renoncer à ses traits d’empire, voire Transnistrie, Abkhazie ou Ossétie du Sud. Tout cela se fait en violation de presques tous les principes des Accords d’Helsinki que la Russie, en tant que successeur de l’URSS, se doit de respecter. Même si à court ou à moyen termes, on ne pourra pas déloger la Russie de la Crimée, il faudra lui dire clairement que son annexion est illégale, et qu’elle ne pourra jamais avoir des relations normales avec le reste de l’Europe et l’Amérique du Nord. Entre-temps, il faudra réduire la dépendence économique de l’Europe de l’Ouest envers la Russie (chose évidemment difficle) et aider l’Ukraine économiquement mais aussi politiquement, en l’encourageant à se doter d’une constitution démocratique qui reconnaît les droits des russophones. Plusieurs modèles existent. La décentralisation ou le fédéralisme avec droit linguistiques locaux en est un. Le modèle espagnol, quoique malmené par les nationalistes catalans, est l’example le mieux connu. Des droits linguistiques dans un État plus centralisé comme c’est le cas pour la minorité suédoise en Finlande, les minorités allemandes au Danemark, en Pologne ou en Belgique, les minorités danoise et sorbe en Allemagne, en est un autre. Le fédéralisme à la canadienne avec reconnaissance du caractère binational de l’État en est un troisième, mais celui-ci est peu probable. En même temps, il faudra voir si le régime de Poutine va durer, car il semble bien fragile, malgré ses exhibitions de force.

@ P Rossi,

Vous faites référence aux « Accords d’Helsinki » qui soit-dit en passant ne constituent pas un traité mais plutôt un accord de principe qui prévoit entre autre :

— Égalité des droits des peuples et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Les habitants de la Crimée disposent du droit à l’autodétermination. Pourtant, l’adoption par « coup d’état » du retour à la Constitution de 2004 par un Parlement ukrainien qui fait parler plus volontiers ses poings que de privilégier les débats sereins, interdit en principe aux habitants de l’ex-République autonome de Crimée de pouvoir organiser un référendum sur leur avenir.

Donc vous serez d’accord avec moi que ce qui est bon pour l’Ukraine soutenue par le Canada est parfaitement bon aussi pour le Canada. Aussi vous serez, je suppose entièrement de mon avis, à l’effet que tout référendum passé, présent ou futur organisé par le Québec ne pourrait être ou n’avoir été qu’illégal.

Vous abonderez dans mon sens, je suppose que les prochains référendums tant en Écosse qu’en Catalogne sont tout aussi illégaux et que l’armée britannique, tout comme l’armée espagnole devraient être prêts à intervenir pour rétablir l’ordre au besoin prochainement.

Vous m’accorderez toujours que le référendum du Monténégro de 2006 qu’il était — dans les faits — parfaitement illégal et qu’il faut retourner céans Le Monténégro à la Serbie. Pareillement vous serez de mon avis que l’occupation du Kosovo pour protéger la minorité albanaise, n’est pas justifiée et qu’il convient donc de rendre aux Serbes ce berceau de leur civilisation.

Bref, vous abonderez sûrement dans mon sens, à l’effet que ce qui selon votre terminologie doit s’appliquer pour les russes, doit aussi s’appliquer pour tous les autres et que si on regarde les choses dans le détail, l’annexion de la RDA par la RFA était elle aussi par plusieurs aspects illégale.

De même que la ligne Oder-Neisse admise certes en 1950, laquelle fixe la frontière entre l’Allemagne et la Pologne est arbitraire puisque prise en l’ère communiste contrôlée par l’Union-soviétique. À ce titre, on pourrait toujours estimer de plein droit que ce que fut la Prusse orientale n’est en aucune façon polonaise mais qu’elle est bien allemande.

Alors dans ce cas, l’annexion de ces territoires par Adolph Hitler avait sa raison d’être, que cette raison reste d’actualité et que l’odieux de la seconde guerre mondiale retombe bien sur les puissances alliées.

De même vous me concéderez que le régime syrien est parfaitement en droit de répliquer brutalement contre ces putschistes souvent issus d’organisations terroristes qui veulent s’en prendre à ce régime légitime, lorsque l’engagement de divers pays dont le Canada avec ces putschistes justement est en cette occurrence parfaitement illégitime concurremment.

— En conclusion, qu’est ce qui selon-vous relève de la règle de droit et qu’est-ce qui selon-vous reste encore au niveau de la mise en marché lucrative de toutes formes d’idéologies incluant même les plus ridicules ?

Bonne réflexion !

Bonjour M. Drouginsky,
C’est vrai que les Accords d’Helsinki « ne constituent pas un traité », mais ils établissent un cadre juridique dans lequel tout changement du statut quo en Europe devrait se faire en principe.
S’il y a une reconnaissance d’ « Égalité des droits des peuples et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, » ces droits et le droit international ne définissent pas la notion de peuple. En pratique, on se rabat sur les habitants d’un territoire constitué.
Je suis d’accord que les « habitants de la Crimée disposent du droit à l’autodétermination », mais pour l’exercer il faut que les habitants soient libres de le faire, et je ne crois pas que les poings du Kremlin soient plus propices à des débats sereins en Crimée que ceux du Parlement ukrainien.
Au contraire, l’action russe non seulement déstabilise son voisin, mais toute l’Eurasie, là où il y a d’importantes minorités russophones (au Kazakhstan, en Lettonie et en Estonie). Pour qu’un référendum en Crimée soit crédible, il devrait se faire sous quelque forme de supervision internationale avec la possibilité des habitants d’être ouvertement pour ou contre les options présentées. En tout cas, ni l’Ukraine ni la Russie ne sont pas des États démocratiques. Et la Russie en tout cas n’a pas de leçons à donner en ce qui concerne les droits de ses minorités nationales ou religieuses.
Votre comparaison entre l’Ukraine et le Canada est intéressante, mais trompeuse. C’est vrai que le droit canadien, comme le droit de presque tous les autres pays du monde, ne reconnaît pas le droit de sécession (quand il y a sécession, c’est normalement à cause de la force des nationalistes locaus – ex. Algérie – ou la faiblesse de l’État central – ex. Érythrée) ; cependant, il n’y a rien qui empêche au Québec de demander l’inclusion du principe de sécession dans la constitution canadienne, quitte à le reconnaître pours ces propres régions allogènes (Nunavik, Cree, West Island). C’est le hic du principe. Tout le monde est pour, sauf quand cela risque de toucher « notre » territoire.
Pour qu’il y ait un parallèle entre l’Ukraine et le Canada, il faut envisager deux scénarios un peu politique fiction : soutenu militairement, le Québec organise un référendum pour se séparer du Canada et réintégrer la mère-patrie, ou le West Island se constitue en entité autonome, organise un référendum grâce à l’aide du Reste du Canada, devient indépendant et puis … Du matériel pour Dieu et … Laflaque.
C’est que j’écris au sujet du Québec s’applique aussi à l’Écosse et à la Catalogne, car les constitutions de la Grande-Bretagne et de l’Espagne ne reconnaissent pas le principe de sécession. À la limite, les gouvernements de deux territoires potentiellement sécessionnistes devraient consulter leurs populations dans ce sens et, moyennant un appui populaire, demander aux gouvernements centraux d’intégrer ce droit à leur charte fondamentale, et seulement en cas d’échec auraient-ils une légitimité populaire pour affronter l’inévitable conflit politique avec l’État central. On pourrait objecter en tout cas, que les populations de ces trois territoires n’ont jamais approuvé leur inclusion dans leur État respectif, mais cela est vrai pour presque tous les territoires et populations du monde. Même là où il y eut de plébiscites (p. ex. en Italie au 19e siècle), c’était à l’ombre des baïonnettes des États déjà constitués (Royaume de Sardaigne) ou en phase de constitution (Inde au Cachemire et ailleurs dans le pays).
Dans le cas catalan, il y’a une complication supplémentaire : l’espace catalonophone dépasse les frontières de la Catalogne espagnole. Au sud, il y a Valence que certains Catalans revendiquent car, selon eux, le valencien n’est pas une langue mais un dialecte catalan ; au nord, il y a Catalogne française, le Roussillon (Rosselló), où presque la moitié de la population parle ou comprend encore la langue.
En tout cas, je m’attends que l’armée, de tout État, soit utilisée pour établir l’ordre. On l’a bien vu en Tchétchénie et plus généralement dans le Caucase russifié. Mais n’ayez pas peur, ce n’est pas ma préférence. Ici, comme ailleurs.
N’étant pas un expert en droit constitutionnel serbe-yougoslave, vous avez probablement raison concernant le référendum du Monténégro de 2006. Mais vous oubliez que c’est la Serbie qui a violée l’esprit de la constitution yougoslave en abolissant unilatéralement l’autonomie des provinces de Voïvodine et de Kosovo en 1989. Et ce sont les nationalistes serbes et croates qui ont déclenché le processus de décomposition de l’ex Yougoslavie, pas le Kosovars. Par ailleurs, selon la constitution de 1974 de la République fédérative populaire de Yougoslavie, la souveraineté résidait formellement dans les six républiques, pas dans le gouvernement fédéral. L’ancienne Yougoslavie était, comme la Suisse, une confédération ; sans démocratie cependant. Dans ce cas, en 1991, certaines républiques ont décidé de sortir de la confédération. Évidemment, cela ne s’applique pas au Kosovo – indépendamment de son statut de berceau de la civilisation serbe –, car la province autonome faisait partie de la Serbie et donc n’était pas un État confédéré. Mais dans ce cas aussi – vous le devinez probablement – je suis à la fois pour la légalité et pour la légitimité. On change la constitution, puis on décide si l’on se sépare. Si on refuse de changer la constitution, dans ce cas, on a une certaine légitimité pour agir de façon unilatérale.
Dans le cas de la RDA, je ne vois pas de parallèle ou d’illégalité. Le premier parlement élu démocratiquement de la RDA a ratifié le traité de réunification signé avec la RFA, suivi par un traité de paix signé entre les deux États allemands et les 4 puissances qui avaient défait et occupé l’Allemagne en 1945.
Contrairement à ce que vous écrivez, seulement la RDA avait reconnu formellement la ligne Oder-Neisse en 1950. En 1970, par le traité de Varsovie, la RFA renonçait formellement à user la force pour « réunifier » les territoires occupés par la Pologne. En novembre 1990, le gouvernement de la RFA réunifiée a signé un traité avec la Pologne reconnaissant la frontière de 1945. Dans la foulée de l’unification, la RFA a modifié sa constitution pour que les articles utilisés pour l’unification ne soient pas utilisables pour revendiques les anciennes provinces désormais polonaises et russe. En plus, exemple que la Russie et l’Ukraine pourraient suivre, la RFA et la Pologne ont signé un Traité de bon voisinage garantissant des droits à leur respective minorité nationale (les Sorabes slavophones dans la Lusace allemande et les Allemandes de la Silésie polonaise).
En parlant de la Syrie, le régime n’est ni démocratique ni légitime, car il est dominé par un parti nationaliste (fasciste diraient d’aucuns) contrôlé par un clan familial (responsable du massacre de dizaines de milliers de gens bien avant le printemps arabe de 2011 ; voire Hama en 1982) issu essentiellement d’une minorité ethnique. Cependant, c’est compréhensible que le régime syrien ait répliqué brutalement, mais il n’est pas en droit de le faire. En tout cas, la tragédie en Syrie est d’un autre ordre. Il ne s’agit pas d’un conflit entre États indépendants concernant leurs frontières et minorités respectives, quoique il y ait toujours le Hatay.
En Syrie, ce qui a commencé comme une révolte populaire dans la foulée du printemps arabe, a rapidement dégénéré et a été récupérée par des puissances régionales et internationales et des groupes jihadistes.
Tout cela aurait pu être évité si, après sa soi-disant élection en 2000, Assad avait enclenché un processus de réforme, ce qu’il n’a pas fait. En 2011, quand des gens ont pris la rue, sa réaction a été de réprimer. Y a-t-il eu de provocation contre les forces de l’ordre dans ce cas ? Peut-être. Je n’en sais rien. Et je n’ai pas de réponse ou d’explication de cette crise. En tout cas, parmi les intervenants locaux, régionaux et internationaux, il n’y a pas d’innocents.
Enfin, je ne comprends pas votre allusion à « la mise en marché lucrative de toutes formes d’idéologies incluant même les plus ridicules », mais, par ma petite contribution, je voulais seulement souligner que la Russie avait d’autres moyens pour protéger les russophones de Crimée.
Les russes de Crimée ont clairement le droit à l’autodétermination, mais qu’il soit exercé dans un cadre légal et légitime, ce qui n’a pas été le cas le mois dernier. Or, c’est qui est vrai pour l’Ukraine et d’autant plus vrai pour la Russie, qui est un État multinational dans ses régions frontalières (sans oublier le Tatarstan). La Russie n’a jamais reconnu le droit à l’autodétermination des groupes nationaux sur son territoire mais elle s’est arrogée le droit de le faire respecter ailleurs, en violant l’intégrité territoriale de ses voisins comme la Géorgie, et cela depuis 1991. Que les Géorgiens se soient comportés comme les Russes l’ont fait depuis leur invasion du Caucase au 18e siècle ne change pas la donne.
Bonne réflexion à vous aussi !

@ P Rossi,

« On a tous tendance à voir dans la force un coupable et dans la faiblesse une innocente victime. » — Milan Kundera (L’insoutenable légèreté de l’être)

— Vous écrivez ceci : « Pour qu’un référendum en Crimée soit crédible, il devrait se faire sous quelque forme de supervision internationale avec la possibilité des habitants d’être ouvertement pour ou contre les options présentées. »

Regardons les choses dans la pratique. Les puissances occidentales ont été invitées à envoyer des observateurs, lors du référendum de Crimée. Toutes ont refusé. Pourquoi ? Pour ne pas avoir à cautionner un résultat qui était plutôt prévisible.

Il y avait possibilité d’être contre l’option présentée, puisque les autorités criméennes avaient déterminé un seuil de participation minimum en deçà duquel le référendum serait considéré comme nul. Ce seuil de participation a été fixé à 50%. Ceux et celles qui ne voulaient aucune des options proposées n’avait qu’à rester à la maison. C’est ce qu’on fait la majorité des tatares.

Avec une participation de plus de 75% et le choix d’une demande de rattachement à la Russie de près de 95%, on peut constater qu’une majorité de cette population était réellement d’accord, incluant les tatares et des ukrainiens qui choisirent de se déplacer pour voter.

— Vous dites : « (…) cependant, il n’y a rien qui empêche au Québec de demander l’inclusion du principe de sécession dans la constitution canadienne. »

Regardons les choses dans la pratique. Pour obtenir une modification constitutionnelle au Canada, cela prend l’unanimité des provinces. Vous croyez vraiment que l’inclusion d’un tel principe soit susceptible d’obtenir l’unanimité ?

— Vous écrivez : « (…) vous oubliez que c’est la Serbie qui a violée l’esprit de la constitution yougoslave »

Regardons les choses dans la pratique. La République de Slovénie qui faisait partie de la Yougoslavie a obtenu son indépendance le 25 juin 1991. Vous l’écrivez vous-même : « en 1991, certaines républiques ont décidé de sortir de la confédération. » Pourtant vous trouvez en Slovénie des serbes, des croates et des slovènes. La question serait plutôt de savoir qui a violé qui, quand, quoi et pourquoi ? Et accessoirement vous faites référence à l’esprit de quelle constitution ? — N’êtes-vous pas un peu las de pointer du doigt toujours dans la même direction ? — N’estimez-vous pas que ce type d’approche, celui d’un rapport de force théorique sur lequel vous vous appuyez, que cela porte en soi, le germe de toutes les discordes ?

Vous comparez la Yougoslavie avec la Confédération helvétique. La Yougoslavie était une République fédérative de type socialo-communiste. Pas à proprement parler une confédération libre et démocratique. En bon québécois, on préfère usuellement comparer les pommes avec les pommes et les oranges avec les oranges. Autrement, on dit n’importe quoi.

— Vous dites : « Contrairement à ce que vous écrivez, seulement la RDA avait reconnu formellement la ligne Oder-Neisse en 1950 »

Regardons encore les choses dans la pratique. C’est précisément justement ce que j’écrivais. La RFA n’avait pas reconnu formellement la ligne Oder-Neisse. Aussi l’annexion de la RDA par la RFA rendait possible une contestation de la ligne Oder-Neisse.

— Pour conclure :
Il n’y avait nulle allusion de ma part, seulement une question qui était posée en deux volets, dont le premier était : « Qu’est ce qui selon-vous relève de la règle de droit ? » — Quoiqu’il en soit vous avez en bonne partie répondu à ma question. Puisque vous démontrez par vos longs propos que : toutes formes considérées comme illégitimes par les uns ou légitimes par d’autres, que toutes peuvent à toutes fins utiles être légalisées ou inversement désavouées quand et « si et seulement si », ça fait l’affaire des puissances occidentales. — En ce sens je comprends désormais mieux que jamais quelle était votre position.

M. Drouginsky

Après vous avoir lu la première fois, j’étais déjà certain de comprendre « quelle était votre position. »

Pour vous, les autorités criméennes et le régime de Poutine sont légitimes et donc leurs actions le sont aussi. Si les autorités criméennes affirment que la participation a été de plus de 75% et le choix d’une demande de rattachement à la Russie de près de 95%, c’est forcément vrai. Comme les élections russes de 2012 et l’Anschluss de 1938. Pas de manipulation ou de désintoxication.

Un Québec qui demande une modification constitutionnelle dans le sens d’une reconnaissance du droit à la sécession se doterait d’un atout supplémentaire pour revendiquer ce droit. En cas de refus, il pourrait procéder à une déclaration d’indépendance sans le consentement du reste du canada et du gouvernement fédéral avec une plus grande légitimité internationale, et cela indépendamment de l’unanimité requise par la constitution canadienne. Évidemment, on peut s’attendre qu’un gouvernement québécois indépendantiste reconnaisse le droit à la sécession de ses régions allogènes ou qu’il se fédéralise pour accommoder ses minorités nationales. Comme l’exige la Russie en Ukraine.

Sur la Yougoslavie, les choses me semblent assez claires. Les dirigeants de la Croatie et des autres républiques portent aussi une lourde responsabilité dans l’éclatement du pays, mais s’il fallait identifier le début de ce processus, c’est la répression sanglante au Kosovo en 1981 et l’abolition de son autonomie en 1989. Ainsi, il faut attribuer une plus grande responsabilité aux dirigeants serbes pour la tragédie. En tout cas, les historiens ne vont pas chômer.

Vous écrivez : « Vous comparez la Yougoslavie avec la Confédération helvétique. La Yougoslavie était une République fédérative de type socialo-communiste. Pas à proprement parler une confédération libre et démocratique. »

C’est exactement ce que je disais quand j’ai écrit : « L’ancienne Yougoslavie était, comme la Suisse, une confédération ; sans démocratie cependant. »

Si vous aviez lu ce que j’avais écrit, vous auriez compris que je ne comparais pas le caractère démocratique de deux États, car je disais clairement que la Yougoslavie n’avait pas de démocratie, mais le fait qu’ils étaient formellement des confédérations avec la souveraineté attribuée aux États membres. Le lien qui tenait la Yougoslavie ensemble était la Ligue des communistes de Yougoslavie. Avec la fin de son monopole du pouvoir, il fallait tout reconstruire … ou détruire comme l’ont voulu les différents nationalismes ex-yougoslaves.

Et comme vous écrivez : « En bon québécois, on préfère usuellement comparer les pommes avec les pommes et les oranges avec les oranges. Autrement, on dit n’importe quoi. »

Vous avez effectivement raison, mais tout dépends de quelles pommes et des quelles oranges on parle.

En parlant de la ligne Oder-Neisse en 1950, vous aviez oublié dans votre première réponse de dire que la RFA l’avait aussi reconnue. C’est tout. Pour ceux qui suivaient les nouvelles à cette époque (1989-1991), c’était clair que l’unification allemande dépendait de cette reconnaissance. Et tout cas, c’est aussi clair que l’unification des uns, c’est l’annexion des autres. En effet, tout dépend de la légitimité que l’on attribue aux autorités est-allemandes issues des élections de 1990 et aux autorités de la Crimée d’aujourd’hui.

Enfin, je suis d’accord avec vous que les relations internationales sont viciées par des règles de droit ambiguës et injustes. Tout simplement, je crois que l’on ne peut défendre ou justifier ou minimiser les abus des uns à cause des abus des autres. Deux maux ne font pas un bien. Contrairement à vous, je ne pense pas que la crise ukrainienne fasse l’affaire des puissances occidentales, que celles-ci n’avaient et n’ont pas d’intérêt à contrarier Moscou (à cause du gaz russe), que cette crise est plutôt une façon pour Poutine de profiter de la faiblesse relative des États-Unis et des intérêts divergents entre les deux côtés de l’Atlantique. Et cela dans le but de cacher les faiblesses internes de la Russie qui menacent son pouvoir, et qu’une petite diversion dans l’ « espace russe » peut être bien utile à raffermir la cohésion nationale (ou Impériale)

Quelqu’un peut-il me dire pourquoi l’intégrité territoriale d’un pays est-elle si sacrée? Suite à un revirement de gouvernement par une guerre civile comme en Ukraine, n’est-il pas un peu normal que certaines régions veulent quitter ce pays?

La Crimée l’a fait, avec un vote majoritaire. Et ça s’est fait dans la paix… protégée par la Russie il est vrai.

Répondez-moi. L’intégrité territoriale, est-ce une nouvelle religion? Que se passera-t-il si le Québec veut se séparer avec 50% des votes plus un? Aura-t-on tous les pays occidentaux contre le Québec parce qu’il veut briser l’intégrité territoriale du Canada?

Pensez-y.

Par rapport à l’intégrité territoriale…

Que penser aussi d’Israël. Pourquoi personne ne parle du morcellement du territoire là-bas? Pourquoi donne-t-on aux juifs le bon Dieu sans confession? Ce qui se passe en Israël me semble bien pire que l’annexion de la Crimée par la Russie.

« Deux maux ne font pas un bien ». Et Israël n’est pas seul dans le groupe des méchants. Cela revient à une question de pouvoir et de rapport de force. Ceci dit, on ne peut pas faire rien en Crimée parce que l’on ne peut pas pour le moment faire quelque chose en Palestine. En plus, le fait que les États-Unis, et par leur histoire et par leur politique étrangère, sont aussi, voire plus, hypocrites et impérialistes que la Russie ne signifie qu’il faut accepter ce qui s’est passé en Crimée.

L’intégrité territoriale est un principe de droit international qui se retrouve dans différents traités internationaux afin d’éviter les conflits entre États. Il n’y a rien de sacré et ce n’est pas une religion ; c’est simplement la conséquence de siècles de guerre. Juste ou injuste, le prix que l’on pourrait payer pour changer certaines frontières est trop élevé, car cela risque de provoquer une guerre. Dans certains cas, on peut revendiquer des territoires, mais rarement on y réussit. Quand cela arrive, c’est normalement à cause communauté international qui est incapable de réagir pour un jeu d’alliances et de complicité des grandes puissances. La Cisjordanie, Chypre et le Sahara occidental en sont des exemples.
En Crimée, il n’y a pas eu de référendum démocratique. Ce qui rend le transfert de souveraineté illégal et illégitime. Le cas du Québec montre bien tous les dangers que comportent les changements unilatéraux des frontières d’un territoire. Advenant sa sécession, les Inuits du Nunavik et les Cris pourraient revendiquer aussi revendiquer leur droit à se séparer du Québec. Par ailleurs, ils habitent en grande partie les deux tiers du territoire du Québec que le gouvernement du Canada avait transféré à la province en 1912. Les Inuits pourraient même se confédérer ou se fédérer avec Nunavut et le Groenland pour créer un État inuit indépendant. Les anglophones du West Island pourraient, quant à eux, jouer les Criméens du Québec. Pas très appétissant.