Qui veut agir contre l’exploitation sexuelle ? 

Le travail du sexe est-il un choix si librement consenti ? La Semaine nationale de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs doit être l’occasion d’une vraie réflexion sur cet enjeu hautement préoccupant, estime notre collaboratrice, également ancienne ministre.

Marina Demidiuk / Getty Images

Députée libérale à Québec de 2007 à 2022, Christine St-Pierre a été ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, de même que ministre des Relations internationales et de la Francophonie. Journaliste à Radio-Canada de 1976 à 2007, elle a été courriériste parlementaire à Québec et à Ottawa, puis correspondante à Washington. 

Avec en toile de fond l’affaire Robert Miller — cet homme d’affaires milliardaire qui aurait mis en place un système élaboré de recrutement de mineures pour assouvir ses fantasmes —, la troisième édition de la Semaine nationale de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs se déroulera début mars dans un contexte particulier.

L’affaire Miller, révélée par l’émission Enquête de Radio-Canada, nous a plongés dans cet univers qui ne cesse de faire des victimes, lesquelles conserveront toute leur vie des séquelles de leur expérience. Elle montre comment les clients abuseurs réussissent subtilement à tisser leur toile, et ce, souvent sous les yeux de personnes qui préfèrent détourner le regard, comme c’est fréquemment le cas dans l’industrie hôtelière. Bien que les événements allégués et rapportés par Radio-Canada se soient produits à la fin des années 1990 et au début des années 2000, on ne peut que constater que les méthodes de recrutement se sont perfectionnées… et que Montréal demeure toujours une plaque tournante de l’exploitation sexuelle au Canada. 

Le dossier Miller s’inscrit dans un contexte plus large où universitaires et politiciens s’intéressent à une question qui fait difficilement consensus… et pour laquelle l’action tarde à venir. Or, il y a urgence d’agir.

Une étude intitulée « Ça accélère tout », soutenue par l’UQAM et cosignée par Catherine Bourassa-Dansereau, Mélanie Millette et Martine B. Côté, faisait état l’an dernier du rôle prépondérant que jouent dorénavant les réseaux sociaux et autres technologies de l’information dans le recrutement des victimes. Les chercheuses se sont interrogées sur le processus — très peu documenté scientifiquement — qui mène une adolescente au point de bascule vers la prostitution. 

Leur constat est cru, et extrêmement troublant.

On déconstruit notamment l’idée que le recrutement se fait principalement dans les endroits fréquentés par les jeunes ou entre adolescentes dans des centres jeunesse. Ces méthodes relèvent du passé. 

Il faut plutôt regarder du côté des réseaux sociaux, et des publications souvent en tenues explicites : ça peut paraître anodin aux yeux des jeunes, mais c’est bien ce qui capte l’attention des recruteurs. Les chercheuses rappellent que les adolescentes recherchent avidement la reconnaissance, les compliments, l’estime de soi, l’acceptabilité sociale. Elles souhaitent échapper à l’autorité parentale. C’est le début d’un cercle vicieux : elles reçoivent et apprécient les commentaires de parfaits inconnus, entrent dans une sous-culture numérique, c’est-à-dire une communauté d’internautes qui partagent les mêmes goûts et s’alimentent les uns les autres. Elles s’abreuvent à des images qui tranquillement les désensibilisent. Elles sont ciblées par des algorithmes qui encouragent la banalisation des services sexuels, montre l’étude de l’UQAM. 

La prostitution est représentée comme étant glamour et rentable. Les chercheuses ont constaté que les victimes « normalisaient, banalisaient, voire valorisaient le style de vie associé à cette sous-culture ». 

Ainsi, l’étude conclut clairement que les réseaux socionumériques accélèrent et facilitent le recrutement. Une fois que les adolescentes sont entrées dans le piège, les proxénètes s’emparent de leurs communications et les isolent de leurs proches.  

Au Québec, la situation préoccupe les élus de l’Assemblée nationale depuis longtemps. En 2019, la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs était créée pour établir un état des lieux. Malgré tous les efforts déployés par le gouvernement à la suite du rapport de la Commission (dont j’ai assumé la vice-présidence), il est évident que la société est dépassée par la rapidité du développement des nouvelles technologies et qu’il y a un urgent besoin d’approfondir nos connaissances. 

Au cours de nos travaux qui se sont échelonnés sur 18 mois, nous n’avons qu’effleuré le rôle et le développement des médias sociaux ainsi que les dangers qu’ils peuvent représenter pour les adolescents et adolescentes.  Nous avions toutefois recommandé la création d’une chaire de recherche sous l’égide de l’UNESCO, ce qui demeure toujours à concrétiser. Ce serait fort utile : le peu de données scientifiques nous prive d’une meilleure approche pour contrer le fléau.

Notre société banalise l’achat de services sexuels malgré le fait qu’il s’agisse bel et bien d’un acte criminel. Les corps policiers, débordés et sans ressources suffisantes, ne mettent pas assez l’accent sur la répression.

Un chef de police me confiait récemment être tellement découragé par les délais judiciaires qu’il ne valait pratiquement pas la peine d’élaborer des interventions de grande envergure.  

L’enjeu touche aussi le fédéral… Dans un rapport rendu public en juin, le Comité permanent de la justice et des droits de la personne de la Chambre des communes a demandé au gouvernement fédéral de reconnaître que la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation — adoptée en 2014 et qui criminalise la client qui achète des services sexuels — cause un préjudice grave aux travailleuses du sexe, et qu’elle rend au final le travail plus dangereux en raison de la clandestinité. En effet, certaines d’entre elles réclament l’abrogation de la loi parce qu’elles affirment subir directement les conséquences de la criminalisation de l’achat de services sexuels, et prétendent que leur travail est un choix de vie qui peut procurer de la « joie » et de l’« épanouissement ». Même s’il est reconnu que les travailleuses du sexe adultes sont pour la plupart entrées dans ce monde alors qu’elles étaient mineures — ce qui remet en question l’idée d’un choix de vie fait consciemment et en toute liberté. 

Bien que le rapport du comité fédéral condamne sans appel l’exploitation sexuelle de mineurs, ses recommandations ont semé l’inquiétude chez les groupes qui s’activent à la combattre et qui viennent en aide aux victimes.

Ceux-ci jugent que l’idée maîtresse qui se dégage du rapport entraînerait un assouplissement de la loi — malgré le fait que le comité appelle aussi à une plus grande prévention et à une meilleure protection des victimes. Il recommande un financement accru des organismes ainsi que l’établissement d’un rapport de confiance entre les policiers et les travailleuses du sexe afin de leur garantir une meilleure protection lorsqu’elles dénoncent la violence dont elles sont victimes. 

Farouchement opposée à l’abrogation de la loi, Andréa Heinz, une universitaire et ancienne travailleuse du sexe, a d’ailleurs déclaré devant le comité qu’à ses yeux, « la décriminalisation totale est ce que les exploiteurs et les profiteurs appellent de leurs vœux ». On reproche également au rapport d’utiliser le terme « industrie du sexe » — parce qu’il légitimerait l’idée qu’il s’agit d’une industrie comme une autre. Le comité demande au gouvernement de déposer une réponse globale à son rapport. 

La Semaine nationale de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs doit être une occasion pour la société québécoise de réfléchir et de se poser la question suivante : voulons-nous vraiment que ça s’accélère ?

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.