Les peureux du pot
Regard humoristiquePrêts pour le pot?

Les peureux du pot

Si vous pensez que la légalisation de l’herbe maléfique est un échec, Mathieu Charlebois vous conseille de regarder du côté de tous ceux qui étaient là avant, et qui n’ont rien fait.

On connaît tous quelqu’un qui devient un peu paranoïaque quand il fume un joint. Ce qu’on a appris avec la légalisation, c’est que de ne pas fumer peut aussi rendre paranoïaque et extrêmement anxieux. C’est ce qui semble arriver à Gérard Deltell, notamment.

Le 17 octobre dernier, le député conservateur se présentait au parlement habillé entièrement en noir. Non, il n’est pas entré dans sa phase gothique emo et il n’écoute pas en boucle les Smiths et les Cure. Il voulait plutôt souligner « un jour sombre pour le Canada ». Rien de moins.

C’était approprié que M. Deltell s’habille en noir, parce qu’il sonne comme un vieux film en noir et blanc quand il parle du cannabis.

[Extérieur, soir. Une créature rebutante fouille dans une poubelle. À mesure que la caméra s’approche, on comprend qu’il s’agit d’un jeune adolescent que la vie a passablement amoché.]

NARRATEUR : « Il y a à peine six mois, Petit Timmy avait de bonnes notes à l’école, un avenir devant lui, et une famille qui l’aimait. Mais quelqu’un a tendu à Petit Timmy la CIGARETTE DU DIABLE. Aujourd’hui, Petit Timmy vit dans un caniveau et n’écoute que du reggae. »

Aux journalistes, Gérard Deltell a expliqué : « Hier, on a officiellement banalisé la consommation de marijuana qui, de notre point de vue, est la porte d’entrée pour les drogues dures. »

Seulement « hier », monsieur Deltell ? Hum…

Connaissez-vous le chanteur Nicola Ciccone ? Si vous ne le connaissez pas, demandez à votre grand-mère, elle va vous dire à quel point sa chanson « Je t’aime tout court », c’est de la bien belle musique.

Sur le premier album de Nicola « ma chanson va jouer à ton mariage » Ciccone, on trouve un classique de la poésie québécoise : « Le trip de bouffe ».

« J’ai faim, j’ai faim, sortez-moi de ma misère
Mon ventre est plein de cannabis et de bière
Il faut que je mange si je veux regagner la Terre
Le trip de bouffe, le trip de bouffe. »

Croyez-moi, monsieur Deltell, si le gendre idéal qu’est Nicola Ciccone a déjà écrit un hymne à l’envie de manger des Doritos trempées dans le beurre de pinotte qui suit la consommation d’un gros joint, il est franchement trop tard pour craindre la banalisation.

Au Québec, on a mis au pouvoir un parti qui craint lui aussi cette fameuse banalisation et veut augmenter l’âge pour en consommer à 21 ans.

Durant la campagne, François Legault expliquait :

« C’est clair, je ne me conte pas d’histoires. Des jeunes de 18 à 21 ans vont aller sur le marché noir acheter du cannabis. Mais je ne veux pas comme premier ministre du Québec envoyer le signal que c’est banal de consommer du cannabis avant 21 ans. »

François Legault veut envoyer un message clair : celui qu’il est prêt à passer des lois complètement inefficaces juste pour passer un message clair.

Les chiffres les plus récents disent que 14 % des Canadiens de plus de 15 ans ont consommé du pot dans les trois derniers mois. Imaginez : on compte tout le monde au Canada, y compris Gérard Deltell, le public de Nicola Ciccone, les gens dans le coma, votre grand-mère de 78 ans, et on arrive quand même à 14 %.

14 %, c’est assez pour faire élire 10 députés !

Alors, quand on me dit que la légalisation s’est faite trop vite, quand on m’avertit que les campagnes de prévention ne sont pas prêtes, quand on tente de me faire paniquer parce que les policiers ne sont pas encore équipés pour attraper ceux qui conduisent sous l’effet de l’herbe maléfique… Il n’y a qu’une seule chose qui me vient en tête : mais qu’est-ce qu’on attendait ?

La légalisation est-elle une réussite totale ? Loin de là. Mais si on cherche un échec, il est dans l’inaction de tous ceux qui étaient là avant.

Les fumeurs de pot existaient avant le 17 octobre. Il y avait déjà des gens qui prenaient le volant affublés d’une soudaine conjonctivite leur rougissant les yeux. Où étiez-vous dans ce temps-là, les habillés en noir qui prédisez l’apocalypse ? Vous étiez aussi proactifs qu’une gang d’ados bien gelés.