Rénovons le 24 Sussex !

Les premiers ministres canadiens ont procrastiné, et maintenant l’état de leur résidence officielle est lamentable. Il serait temps de voir plus loin et de penser à l’importance d’un tel lieu pour un pays membre du G7.

Wiki Commons / montage : L’actualité

Yan Plante est vice-président à l’agence de relations publiques TACTIl est un ex-stratège conservateur ayant conseillé l’ancien premier ministre Stephen Harper lors de trois électionsComptant près de 15 ans d’expérience en politique, il a également été chef de cabinet de l’ex-ministre Denis Lebel.

Différents rapports le disent : la résidence officielle du premier ministre du Canada — le 24 Sussex — est gravement malade. La plomberie est à refaire, les dégâts d’eau se multiplient, l’isolation est déficiente, il y a de l’amiante dans les murs et de la vermine aussi… et ce n’est que le début de la liste des problèmes qui affligent le bâtiment.

C’est franchement honteux pour une nation faisant partie du regroupement des sept pays avec les économies les plus avancées au monde.

Depuis son élection en 2015, Justin Trudeau n’a d’ailleurs jamais habité le 24 Sussex — qu’il connaît bien pour y avoir grandi. Le premier ministre loge plutôt au Rideau Cottage, la résidence pour les invités de la gouverneure générale. C’est devant sa désormais célèbre porte d’entrée noire que vous l’avez vu tenir de nombreux points de presse pendant la pandémie. 

Construit à partir de 1867, le 24 Sussex a été acheté par le gouvernement canadien en 1949, et tous les premiers ministres fédéraux depuis Louis Saint-Laurent en 1951 y ont habité avant Justin Trudeau.

Malgré ses blessures, le 24 Sussex est un bâtiment historique, et on peut le ressentir lorsqu’on franchit une de ses entrées et qu’on s’y promène. Le simple fait de penser à tous les premiers ministres qui y ont pris de grandes décisions depuis 70 ans — et aux dignitaires qui les ont visités — donne des frissons.

Il y a longtemps toutefois que les choses ne tournent pas rond avec la résidence officielle du chef du gouvernement de l’État canadien. Un ancien conseiller des premiers ministres Chrétien et Martin m’a raconté qu’on pouvait déjà à l’époque (1993-2003) voir des déshumidificateurs ici et là dans la maison, et de la toile isolante dans la verrière l’hiver. 

En mai 2008, la vérificatrice générale du Canada a affirmé que la résidence du premier ministre avait besoin de rénovations importantes. Les travaux étaient alors estimés à au moins 10 millions de dollars. 

Mais comme ses prédécesseurs, Stephen Harper n’a pas voulu engager de dépenses publiques pour réparer sa résidence de fonction, jugeant l’endroit parfaitement acceptable pour y loger sa famille. Sans compter que personne ne croit que les devis seront respectés. 

C’est un réflexe naturel pour nos premiers ministres de ne pas souhaiter donner l’impression de se plaindre de leur sort, alors qu’ils ont accès à deux somptueuses résidences officielles sur le bras des contribuables tout au long de leur mandat à la plus haute fonction du pays. Autoriser la dépense d’une dizaine de millions de dollars pour les rénover pourrait envoyer un signal de goût du luxe aux frais de la population, ou d’une déconnexion de la réalité quotidienne de beaucoup de Canadiens qui peinent à joindre les deux bouts. Mais comme trop souvent en politique, c’est là une vision à court terme. Il faut pouvoir s’élever au-dessus de la mêlée avec un tel enjeu. Le regarder à 10 000 mètres d’altitude.

Au cours des derniers jours, plusieurs médias ont rapporté que l’état du 24 Sussex s’était encore détérioré et que le gouvernement devait trancher entre la rénovation de la demeure actuelle au coût d’au moins 36 millions de dollars et une construction neuve pour à peu près la même somme. Les 14 années qui se sont écoulées depuis le rapport de la vérificatrice générale n’ont fait qu’accélérer la dégradation. 

Peu importe l’option qui sera retenue — parce qu’il faut en choisir une —, il est impératif d’agir rapidement pour doter le Canada d’une résidence officielle digne d’un pays du G7. 

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En plus d’être des actifs du patrimoine collectif, ces résidences font partie des outils qui comptent pour établir la stature et l’influence du pays dans le monde. Au-delà de leur fonction de loger le premier ministre et sa famille en toute sécurité, elles sont très utiles.

D’abord, la diplomatie. Les grandes rencontres officielles autour d’une table de conférence entre des chefs de gouvernement et d’État, de multiples fonctionnaires et des conseillers politiques peuvent bien sûr aider à faire avancer des dossiers. Mais à vrai dire, elles sont le plus souvent orchestrées comme des pièces de théâtre qui masquent le fait que l’essentiel du travail a été effectué au préalable. Pour tisser des liens et régler des enjeux clés, les relations informelles que nouent les plus hauts dirigeants des pays sont incomparables. Et ce n’est pas autour d’une table de conférence qu’elles se développent.

Les résidences principales, et parfois encore plus les résidences secondaires, contribuent grandement aux rapprochements entre les gens. Quoi de mieux qu’une marche en forêt, une partie de pêche ou une soirée complète, loin des regards, à discuter d’intérêts communs en dehors de la politique pour forger une amitié sincère ? Ces moments sont cruciaux pour qu’une relation de confiance s’établisse entre le premier ministre et ses vis-à-vis étrangers. C’est ainsi que l’on se rappelle plus rapidement par la suite, et que nos alliés voudront aider de bonne foi le Canada quand il en aura besoin. Les chefs d’État et de gouvernement sont des humains comme vous et moi.

Avoir au moins deux résidences officielles sert aussi à envoyer des messages aux invités. Par exemple, Stephen Harper a reçu la chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre japonais Shinzo Abe à la résidence secondaire du lac Mousseau, dans le parc de la Gatineau. Agir de la sorte démontre au dirigeant étranger une amitié spéciale de notre part envers son pays. Ces délicatesses sont notées en relations internationales.

Mais outre la diplomatie, plusieurs arguments justifient l’arrêt du niaisage — parce que, oui, c’est du niaisage — autour de la rénovation du 24 Sussex ou la construction d’une nouvelle résidence officielle. Ce bâtiment devrait être le reflet du Canada. Un de ses visages. Un endroit empreint de dignité qui rappelle quotidiennement au premier ministre, à son gouvernement et à tout l’appareil gouvernemental l’importance et le poids qui viennent avec le fait de diriger ce pays. Un lieu dont nous sommes fiers, à la fine pointe de la technologie, et accessible au public par moments. Après tout, c’est notre Maison-Blanche ou encore notre 10 Downing Street. 

Assurer la conservation des résidences officielles du Canada devrait être un devoir incontournable des gouvernements qui se succèdent. Je comprends le réflexe des premiers ministres de craindre l’opinion publique s’ils décidaient d’investir des dizaines de millions de dollars dans des travaux de rénovation pour les maisons qu’ils occupent. Toutefois, il faut avoir une vision plus large et dépolitiser ces choix. Il faut aller au-delà des individus et penser davantage au respect de la fonction d’un dirigeant d’un pays du G7.

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Un peu d’amour ne ferait pas de tort mais ne donner pas le design et le contrat à Justin car ça va coûter un bras long et gros

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D’ordinaire, je suis parfaitement en faveur de la remise en état des bâtiments à valeur patrimoniale. Or, encore faut-il intervenir à temps! De toute évidence, dans le cas du 24, rue Sussex, on a trop longtemps « niaisé » (pour reprendre votre expression, Monsieur Plante).

Étant donné l’état lamentable de cette demeure qu’on a trop tardé à rénover, pourquoi ne pas plutôt faire table rase et ériger une demeure éconergétique ultramoderne? Ce serait là un exemple édifiant et financièrement avantageux de mise en application des principes environnementaux au secteur de la construction et bien des gens au pays en tireraient une certaine fierté.

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