Rester loin du Québec

Contrairement à ce qu’on voit lors d’élections provinciales ailleurs au Canada, les chefs et députés fédéraux éviteront de plonger dans le bain électoral québécois. Et pour cause.  

Justin Trudeau, le 28 août lors d’une annonce concernant les communautés 2ELGBTQI+. (Photo : Patrick Doyle / La Presse Canadienne)

L’agenda de la fin de semaine dernière de Justin Trudeau avait de quoi étonner. Alors que le premier ministre fédéral ne tient pratiquement jamais d’événements publics les fins de semaine, voilà qu’il participait à une annonce et un point de presse par un beau dimanche ensoleillé d’août… qui s’adonnait à être le jour du déclenchement des élections générales au Québec.

Voulait-il y mettre son grain de sel ? L’insipidité du commentaire qu’il a formulé, comme pour répondre à cette question — « J’espère que tous les Québécois vont prendre en main leur responsabilité de façonner un avenir qui est à la hauteur de leurs rêves et leurs espoirs » —, a dû convaincre les plus sceptiques que son entourage disait vrai : il ne s’agissait là que d’un hasard de calendrier.

En effet, Justin Trudeau fera tout pour se tenir loin des élections québécoises, qui sont depuis toujours un peu casse-gueule pour lui… comme pour les autres chefs des partis fédéraux.

Le principal problème tient au fait qu’au Québec, il n’y a pas d’adéquation entre les formations fédérales et provinciales comme presque partout ailleurs au Canada. (La Colombie-Britannique fait figure d’exception, le Parti libéral provincial y étant le repaire des conservateurs fédéraux.) La ligne de fracture fédéraliste-souverainiste a longtemps été responsable de ce rebrassage des allégeances. Maintenant qu’elle s’est estompée, c’est la CAQ qui vient brouiller les cartes en étant une véritable coalition accueillant des gens de tous les horizons. Aussi les allégeances politiques des Québécois sur les scènes fédérale et provinciale ne sont-elles pas toujours cohérentes. Les exemples abondent encore cette année.

Christine Moore, qui avait été élue à la Chambre des communes sous la bannière du NPD lors de la vague orange de 2011 et qui avait été parmi les rares à se faire réélire au scrutin suivant, se présente cette année pour le Parti québécois dans la circonscription d’Ungava. Elle côtoiera dans l’équipe de Paul St-Pierre Plamondon son ancien collègue Pierre Nantel, qui avait lui aussi été élu sous les couleurs du NPD en 2011. M. Nantel avait toutefois été expulsé juste avant les élections de 2019 pour s’être trop rapproché du Parti vert du Canada, formation pour laquelle il avait finalement été candidat. Il se présente une fois de plus pour le Parti québécois dans Marie-Victorin, où il a mordu la poussière ce printemps lors de l’élection partielle.

Ces deux politiciens ont donc évolué à Ottawa dans des partis farouchement fédéralistes et centralisateurs n’hésitant pas à proposer des initiatives relevant des compétences des provinces, et les voici qui sautent dans l’arène québécoise pour défendre les couleurs d’une formation non seulement jalouse des prérogatives provinciales, mais qui milite ouvertement pour faire du Québec un pays. Pas étonnant que Jagmeet Singh ne fasse aucun commentaire !

Autre exemple : le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, s’est dit publiquement en faveur du Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime, alors que ce dernier répète à qui veut l’entendre qu’il vote pour le Parti conservateur du Canada depuis au moins 2004. Pour sa part, le député de Richmond, André Bachand, qui se présente à nouveau pour la CAQ, a été député progressiste-conservateur au fédéral et a même conseillé Stephen Harper pendant quelque temps. Dans sa nouvelle maison politique, André Bachand doit côtoyer des conseillers autrefois au Bloc québécois sur la scène fédérale… et donc ses adversaires ! Loin des micros à Ottawa, les bloquistes vous diront d’ailleurs que près de 40 % de leur électorat vote pour la CAQ au provincial et que c’est la raison pour laquelle l’appui manifesté au PQ se fera en mode relativement mineur.

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Malgré un désir commun de rester discret, Justin Trudeau, en tant que premier ministre, aura moins que les autres chefs fédéraux le luxe de se tenir loin de la campagne québécoise. Il sera interpellé fréquemment, et son défi consistera à choisir à quoi répondre.

Déjà lundi, le chef péquiste a promis de créer une nouvelle entité qui ferait concurrence au CRTC d’Ottawa et obligerait les plateformes de diffusion comme Netflix à offrir plus de contenu francophone.

Quant à François Legault, il entend faire de la santé et de l’identité deux de ses cinq priorités. Or, qui dit santé dit augmentation des transferts fédéraux. Les provinces réclament 28 milliards de dollars de plus par année (+ 62 %) et la part du Québec serait de 6 milliards. En coulisses, les libéraux fédéraux affirment qu’ils n’ont aucune intention de consentir une telle somme. Ils estiment que les provinces prennent le problème à l’envers. À leur avis, il faut d’abord déterminer des objectifs à atteindre avant de parler d’argent.

Déjà, l’engagement caquiste de renoncer à 5,5 milliards de dollars de revenus la première année du prochain mandat (soit 2 milliards par année en baisse d’impôt pendant quatre ans et 3,5 milliards en chèques non récurrents promis pour décembre prochain aux contribuables) conforte Ottawa dans sa position que tout n’est pas qu’une question d’argent. On raille en coulisses que ces diminutions de revenus correspondent exactement à la somme réclamée au fédéral.

Quant à l’identité, les libéraux de Justin Trudeau ne s’en sont peut-être pas complètement sortis comme ils l’auraient souhaité en annonçant dès le printemps dernier qu’ils contesteraient la loi 96 sur la réforme de la Charte de la langue française (tout juste alors adoptée par l’Assemblée nationale) et la loi 21 sur la laïcité (alors qu’aucun développement dans l’actualité ne les obligeait à se prononcer). Ils espéraient qu’en éventant la nouvelle, elle perdrait de son potentiel de controverse une fois la campagne commencée.

À Ottawa, on veut absolument éviter que François Legault ne fasse de Justin Trudeau son principal adversaire. Mais la stratégie fera peut-être chou blanc. Si jamais les deux partis créés dans la foulée de l’adoption de la loi 96 — le Bloc Montréal de Balarama Holness et le Parti canadien du Québec de Colin Standish — réussissaient à mettre les droits des anglophones à l’avant-scène, le chef de la CAQ aurait beau jeu de rappeler que huit députés de Justin Trudeau ont manifesté contre la loi 96 au printemps. Le premier ministre canadien pourrait alors se retrouver dans de beaux draps.

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