Retour vers le futur libéral

Quand elle n’a pas une crise à gérer autour de ses députés, Dominique Anglade tente depuis quelques mois d’imposer aux libéraux un virage idéologique important. Au risque de quelques grincements de dents et contradictions internes.

Jacques Boissinot / La Presse Canadienne

Élue depuis à peine deux semaines en octobre 2018, la nouvelle députée libérale de Saint-Laurent, Marwah Rizqy, avait vite établi sa réputation de celle qui parle franchement, en se prononçant sur la sanction populaire que venait de recevoir son parti. « Ce n’est pas vrai qu’on va se présenter devant les Québécois [en 2022] avec des propositions de pailles en bois et de deuxième carte d’assurance maladie ! » avait-elle lancé dans différentes entrevues. Une manière lapidaire de définir la campagne sans inspiration récemment menée par Philippe Couillard. 

Trois ans plus tard, la nouvelle chef du Parti libéral du Québec (PLQ), Dominique Anglade, donne l’impression d’avoir saisi le message. Et à défaut d’une grande résonance dans les sondages jusqu’à maintenant, son leadership brasse au moins solidement la cage de la vieille formation politique. Un « repositionnement » ? « C’est plus fort que ça, répond-elle vigoureusement en entretien. Plutôt un véritable virage. » Un coup de barre à la fois nationaliste et social — loin des « vraies affaires » de son prédécesseur.

Le conflit récent entre les députés Gaétan Barrette et Marie Montpetit — qui a été expulsée du caucus au début novembre — a braqué les projecteurs médiatiques sur le PLQ. Mais au-delà de cette querelle qui a ébranlé son leadership, Mme Anglade travaille depuis plusieurs mois à dessiner l’identité de sa formation.

Sa teneur étonne dans les couloirs de l’Assemblée nationale, à commencer chez certains libéraux. « On ne peut pas effectuer un changement aussi important sans grincements de dents à l’interne », estime la chef.

Il y a dans l’opération une part de marketing politique — l’obligation de se redéfinir face à un adversaire caquiste qui écrase toute concurrence, et qui semble avoir volé aux libéraux leur marque de commerce de « parti de l’économie ». 

Mais il est peut-être aussi question de survie ici : avec des appuis d’environ 10 % auprès de l’électorat francophone, les libéraux pourraient ne conserver que quelques circonscriptions dans l’ouest de Montréal si rien ne change d’ici octobre 2022.

« Dans la tête des gens, on a toujours été perçu comme “l’alternative” aux partis souverainistes », analysait cet été le député Pierre Arcand lors du caucus de sa formation. « Il faut essayer de mieux se définir pour ne pas seulement être perçu comme ça. »

« Le PLQ a perdu ses repères en même temps que l’axe Oui-Non s’effaçait au profit d’autres lignes de démarcation », fait remarquer le politologue Éric Montigny, qui suit de près l’évolution du nationalisme québécois. L’identité du parti reposait sur deux socles, rappelle-t-il : la défense du Canada (ou le rôle du Québec à l’intérieur de la fédération) et l’économie. Or, le premier thème n’est plus si porteur, tandis que le second n’est plus associé aux libéraux exclusivement.

C’est dans ce contexte que Dominique Anglade promet trois choses : « On ne va pas être beige ; on va dans une autre direction ; on va “livrer la marchandise”. » Place, donc, au néo-Parti libéral du Québec.

Le virage qu’elle propose se veut d’abord nationaliste — tout à l’opposé de ce que Philippe Couillard incarnait, lui qui a souvent été qualifié d’« antinationaliste ». Défense active du français, revendication de la souveraineté culturelle, position ferme sur les champs de compétence : la nouvelle chef mise sur une offre radicalement différente de celle de son prédécesseur. « Il faut affirmer de manière claire ce que nous sommes », dit-elle. Et bien qu’elle ait été vice-première ministre et ministre de l’Économie dans le gouvernement Couillard, elle ne craint pas que cela nuise à la crédibilité de son message. « Je n’étais pas chef », tient-elle à rappeler.

L’accueil positif qu’ont fait les libéraux au projet de réforme de la Charte de la langue française a étonné au bureau du premier ministre François Legault, confiait récemment un des stratèges de ce dernier. « On n’attendait pas d’eux une position semblable à la nôtre sur la question de l’accès aux cégeps anglophones. »

Deux sorties de la chef libérale pendant la campagne électorale fédérale ont aussi surpris. C’est elle qui a lancé une pétition dénonçant « les propos tenus au débat des chefs en anglais, accusant le Québec de tous les maux ». « Le Québec bashing, ça va faire ! » clamait le texte. 

De même, dans une lettre ouverte envoyée avant que François Legault ne dresse sa propre liste de demandes, Dominique Anglade dénonçait les « promesses de trop » faites par certains partis fédéraux. C’est-à-dire celles concernant la santé, le logement, les services de garde, l’assurance médicaments, la formation de main-d’œuvre… « Pour respecter la nation québécoise, écrivait-elle, chaque parti devrait s’engager à garantir un droit de retrait avec pleine compensation, sans condition, pour toute initiative relevant des champs de compétence du Québec. » François Legault aurait pu employer les mêmes mots. 

Sauf que… Ce dossier a permis de mesurer la difficulté de donner un coup de barre idéologique de ce type. « Il y a des contradictions internes chez les libéraux », note Éric Montigny. 

Par exemple, le leader parlementaire de la formation, André Fortin, a ainsi reconnu au premier jour de la session parlementaire d’automne qu’il venait d’aider Justin Trudeau à se préparer aux débats des chefs. Le même Justin Trudeau qui a passé la campagne à faire des « promesses de trop ». 

Embarrassant ? Pour souligner qu’elle n’appuyait pas la décision de son député, Dominique Anglade a exigé qu’il présente à sa place une motion qu’elle avait élaborée et qui demandait à l’Assemblée nationale de dénoncer « toutes les promesses d’ingérence dans les compétences du Québec mises en avant par plusieurs partis politiques fédéraux ». Malgré cela, le mal était fait et, depuis, François Legault ne rate jamais une occasion de qualifier la formation de Dominique Anglade de « succursale du Parti libéral du Canada ».

« Sur le plan de la perception, il y a beaucoup de travail à faire pour qu’on puisse associer de nouveau le nationalisme aux libéraux », ajoute Éric Montigny en rappelant que, si Robert Bourassa pouvait revendiquer cette étiquette, le PLQ était le parti qui parlait le moins de nationalisme en 2018. 

Par ailleurs, Dominique Anglade doit faire en sorte que sa formation ne soit plus liée à une idée d’austérité. À cet égard, elle propose un autre virage, à gauche sur la voie économique. Garderies, santé, accès à la justice, questions autochtones, changements climatiques : les thèmes des interventions des libéraux ont un côté « social » plus marqué.

Cela vaut aussi pour la « nouvelle vision économique » que la chef déploie peu à peu.

Dominique Anglade qualifie les propositions économiques du gouvernement Legault de tout sauf « modernes ». « On a un premier ministre qui nous décrit sa façon de penser en fonction de salaires à 56 000 dollars. Ce n’est pas de l’économie, c’est de la comptabilité. »

Ce nouveau programme économique est en partie incarné par le projet de loi 797 déposé en mai dernier par Carlos Leitão. Cette pièce législative vise à permettre la création d’« entreprises à mission ». Celles-ci se distinguent des entreprises traditionnelles « parce qu’elles poursuivent des objectifs de contribution sociale et environnementale, en plus de la rentabilité financière ». Un gouvernement Anglade aiderait directement les entreprises qualifiées, notamment par des encouragements fiscaux.

« Il y a tout un pan de la société québécoise qui est résolument tourné vers le progrès et qui ne se reconnaît pas dans ce discours d’un certain repli sur soi conservateur, pas vraiment environnemental, venant d’un parti, la Coalition Avenir Québec, qui n’a pas de réflexion sur sa contribution à la fédération canadienne ou à l’international », soutient la chef libérale. Le problème pour Dominique Anglade est qu’il « faut du temps pour que les choses percolent dans l’opinion publique », prévient Éric Montigny. Elle dispose de moins d’un an maintenant pour convaincre les électeurs (surtout francophones) que les nouveaux habits du PLQ sont plus qu’une couverture de façade.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.