Retraites : les villes passent à l’attaque

Les énormes déficits des caisses de retraite de leurs employés obligent les villes à réduire les services aux citoyens. Les maires n’en peuvent plus. Selon le maire de Québec, «les syndicats ont poussé leur luck trop longtemps».

Photo : Louise Bilodeau

On le connaît pour ses déclarations colorées. Et pour des combats qui semblaient perdus d’avance et que le maire de Québec a pourtant gagnés – comme celui de l’amphithéâtre. Le bulldozer Labeaume s’attaque maintenant à ce qu’il appelle « un terreau de révolte extraordinaire» : les déficits des fonds de pension des quelque 7 000 employés de la Ville de Québec, qui frisent les 800 millions de dollars et dont le remboursement progressif est assuré par les contribuables – ce qui représentera jusqu’à 500 dollars sur leur avis d’imposition dans les prochaines années.

Pour Régis Labeaume, la crise des régimes de retraite est plus qu’une crise des finances publiques. C’est l’occasion de «mouiller la chemise» et de défendre le bien commun. Et surtout, de poser la question qui dérange: qui gère vraiment nos villes ?

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Quelles répercussions l’escalade des coûts des régimes de retraite a-t-elle sur votre ville ?

On taxe davantage ou on coupe ! Depuis 2009, on a coupé 500 postes, soit environ 15 % des emplois à la ville, en réorganisant le travail et en ne remplaçant pas les retraités. S’il y en a un au Québec qui croit qu’on peut faire plus avec moins, c’est moi ! Mais 500 emplois, ça commence à faire du monde. Il y a des limites à ce qu’on peut faire. On ne fera jamais une bibliothécaire avec un mécanicien, l’inverse non plus !

Que négociez-vous actuellement avec vos syndicats ?

Je leur propose qu’on tricote ensemble pour trouver les millions de dollars par année qu’il faut pour capitaliser les régimes à prestations déterminées. On est à déterminer ce montant. Mais je pars du principe que les employés doivent partager le défi­cit à parts égales avec les contribuables, prendre leur retraite plus tard et travailler plus d’heures par semaine. Ce n’est pas vrai qu’on va fermer des arénas ou des bibliothèques pour mettre plus d’argent dans les fonds de pension des travailleurs les plus favorisés de notre société.

Pensez-vous réussir à obtenir des concessions ?

Ce qui nous freine, ce sont les conventions collectives, qui attaquent notre droit de gérance. Par exemple, les planchers d’emplois, qui stipulent un nombre minimal d’heures que des employés doivent travailler par an. Ceci fait qu’on ne peut ni améliorer notre performance ni ralentir l’augmentation des dépenses, donc des taxes. C’est l’envers du bon sens ! La question devrait plutôt être : comment donner des services pour moins cher ?

Les syndicats commencent à comprendre qu’il faut qu’il se passe quelque chose. Ils ont poussé leur luck trop longtemps. Je dis toujours : faites attention. Un jour, quelqu’un va arriver et dire : c’est assez, c’est fini. Et selon moi, cette personne va être élue au gouvernement. Ça s’en vient, le monde est prêt à sortir dans la rue. Ils n’en peuvent plus : considérant l’inflation, le salaire moyen de la famille québécoise a diminué. Excepté pour les travailleurs du secteur public. Et dans les villes, c’est pire. Ici, le père Noël est passé !

Pourquoi vous plaignez-vous du rapport de force entre la ville et les syndicats ?

Au Québec, les villes n’ont pas le droit au lockout, comme dans d’autres provinces. Et en cas de conflit, la liste des services essentiels est d’abord élaborée par les syndicats. Ça, c’est fou en calvince ! Les représentants syndicaux sont-ils élus à 80 % par la population, eux autres ? Moi oui, et je ne peux pas déterminer les services essentiels ? À part négocier, je ne peux rien faire ! Alors ça prend le droit de lockout. Dans les garages, par exemple, si le travail ralentit, qu’il y a des bris de matériel et que la foire est pognée, je vais pouvoir dire : les gars, allez réfléchir chez vous, et nous, on va la passer, la gratte ! Le droit de lock­out, c’est être capable de contrer les moyens de pression qui ne sont pas une grève. Comme dans n’importe quelle organisation.

Mais peut-on gérer une ville comme une entreprise privée ?


Non. Moi, au lieu de générer des bénéfices à des actionnaires, je dois générer du bonheur aux citoyens?: de meilleurs services et un sentiment de justice. C’est important, parce que le sentiment d’iniquité, c’est explosif ! Ma sœur, qui travaille et qui a des enfants, quand elle reçoit son compte de taxes, c’est un coup de bâton de baseball dans le front. Je défends la population qui a de la misère à arriver. Dans le débat des retraites, moi, je suis un gars de gauche ! Et le corporatisme syndical, c’est de la droite cachée.

La population est-elle consciente de la gravité de ce problème de finances publiques ?

Pas encore assez. La réalité, c’est que les hypothèses de rendement des fonds de pension sont à 6,5 % et qu’on fait du 1 % ou 2 %. Et penser qu’on va faire du 15 % pour rattraper les mauvaises années… c’est impossible. En plus, les boomers prennent maintenant leur retraite et il faut décaisser. Il y a 10 ans, les maires se disaient : on paiera quand ils partiront… Moi, j’ai été réélu à la mairie en 2009, dans l’œil de la tempête.

Les villes demandent-elles à  l’État de renflouer leurs régimes de retraite ?

À part Montréal, je n’en connais pas. Moi, je ne demanderai jamais ça ! C’est une solution de fainéant, de pas courageux.

Gérald Tremblay vous déçoit-il dans sa gestion de cette crise ?

Je constate seulement qu’on n’est pas sur la même planète. Ses fonds de pension sont financés à 70 % par Montréal et à 30 % par l’employé. Ici, on a baissé ce rapport à quasiment 50-50 au cours des dernières années. Quand Gérald demande au gouvernement de renflouer Mont­réal alors qu’il n’a pas serré la vis dans ses négociations, moi, j’ai un problème. Ici, on a fait des coupes d’au moins 300 millions de dollars depuis 2009. Il faut faire ses devoirs, ce qui prend un peu de courage. Il faut avoir le goût de se colletailler un peu… Ce n’est pas trop la nature de Gérald.

La classe politique devrait-elle adhérer plus à votre vision ?

Je ne veux blâmer personne. À cha­cun sa façon de faire. La mienne est peu orthodoxe. Pour moi, la commission D’Amours, c’est correct. Mais il y a un danger là : repousser les vraies solutions et ne pas arriver à nos fins. On ne s’en sortira pas sans réformes et sans un débat de société, c’est-à-dire en expliquant à la population ce qu’il en est. Les négocia­tions de conventions collectives ont toujours été gardées secrètes. Les syndicats ne veulent surtout pas qu’on raconte qu’ils sont payés pour luncher le midi, et les politiciens ont peur d’être blâmés pour les concessions qu’ils font. Il faut maintenant être trans­parent. Les politiciens mésestiment l’intelligence des citoyens. Ils pensent toujours qu’ils vont leur en passer une petite vite.

Qu’attendez-vous de Pauline Marois ?

Ce ne sera pas simple. Elle va avoir le même problème que tout le monde. Ne présumons rien, laissons-lui le temps d’atterrir.

La proximité du PQ avec les syndicats pourrait-elle être un obstacle à d’éventuelles réformes ?

Et si ça pouvait aider ? Ils seront peut-être plus en mesure de se parler. Il faut juste que les syndicats admettent qu’il faut trouver une solution. Pour l’instant, la seule qu’ils proposent est de conserver leurs conditions de retraite et d’améliorer celles de tous les travailleurs ! Je suis bien d’accord, mais comment payer ? Il est où, leur sorcier ?

Quelles sont vos attentes envers François Legault, le seul chef de parti à avoir appuyé votre demande de droit au lockout ?

Que les bottines suivent les babines ! S’il y croit, qu’il mette le sujet sur la table à l’Assemblée nationale.

Jean Charest aurait-il pu faire plus pour enrayer la crise des régimes ?

Je ne sais pas. Il ne voulait pas d’affrontement avec les syndicats. Mais il était conscient que le débat sur l’avenir des régimes est inévitable.

Avez-vous gagné vos élections ?

Je ne vous dirais jamais ça ! Mais je peux vous dire les résultats pour Québec : 34 % pour la CAQ, 32 % pour les libéraux, 23 % pour le PQ…

L’automne prochain, tous les maires se présenteront devant les électeurs. Quelle place aura la problématique des retraites dans le débat électoral ?

Je ne l’éviterai pas. Toutefois, j’aimerais que ce soit réglé avant, pour ne pas que la campagne vire en un débat antisyndical. Ça ne m’intéresse pas.

Vous bénéficiez du régime de retraite des élus municipaux, géré par l’État québécois. Devriez-vous sacrifier des avantages pour donner l’exemple ?

J’ai déjà demandé publique­ment qu’il soit revu, car c’est de l’hypocrisie ! La ville paie trois ou quatre fois ce que je paie en cotisation. Ramenons ça à 50-50, sinon je n’ai aucune crédibilité quand je négocie. Mais je ne peux pas modifier ce régime moi-même, c’est une loi provinciale. Et je n’ose pas en parler aux autres maires. Je ne me suis pas fait d’amis…

Les villes auraient-elles plus de pouvoir si elles parlaient toutes d’une même voix ?

Si le maire de Montréal pensait comme moi, on aurait beaucoup de poids en commission parlementaire. Montréal, c’est la moitié du Québec ! Moi, on m’écoute, mais je n’ai pas le poids du maire de Montréal.

Vous dites que le temps est aux vraies réformes. Quelles lois faut-il changer pour que les villes restent à flot ?

Les lois qui obligent les villes – donc les contribuables – à assumer 100 % des déficits des fonds de pension, qui permettent aux syndicats de déterminer les services essentiels et qui fixent l’âge de la retraite. Il faut aussi établir un sain rapport de force avec le droit au lockout, éliminer les planchers d’emplois et imposer plus de temps de travail.

Les villes doivent obligatoirement avoir recours à l’arbitrage en cas de conflit avec les policiers et les pompiers, qui n’ont pas le droit de grève. Vous ne pourriez donc pas les mettre en lockout. Mais l’arbitrage pose-t-il problème ?

L’arbitrage fait gonfler tous les coûts. Les syndicats ont une liste d’arbitres consultants, et nous, on choisit le moins pire dans la gang. C’est pourquoi je demande aussi des arbitres permanents. C’est illogique de penser qu’un consultant va prendre une décision qui ralentira la rémunération des employés : il ne ferait plus jamais d’arbitrage de sa vie ! Aussi, l’arbitrage compare les salaires entre Québec et Mont­réal, ce qui nourrit une spirale inflationniste. Je dis à ceux qui se plaignent de gagner moins : tu trouves que c’est mieux à Montréal, ben vas-y ! Ici, le prix des maisons et le coût de la vie sont moindres. Tu vis à Québec, assume !

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La rémunération globale des employés des villes est supérieure de 29,2 % à celle des fonctionnaires de l’État québécois et de 20 % à celle des salariés des grandes entreprises, selon l’Institut de la statistique du Québec.

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Faites-vous preuve de courage politique ?

«Je ne suis pas courageux, je suis baveux ! Ou, disons, téméraire…»

Le fonds de pension des élus municipaux est-il aussi en difficulté ?

«Savez-vous que je ne me suis pas posé la question… Il doit bien être en déficit ! »

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