Rien ne va plus !

Dehors, le Bloc québécois à Ottawa. Marre des libéraux, du PQ, de l’ADQ à Québec. Nul doute : l’humeur des Québécois est au changement. Voici pourquoi.

Rien ne va plus !
Ill.: A.-P. Côté

Un peu plus de deux semaines avant le scrutin fédéral du 2 mai dernier, qui a décimé le Bloc québécois, Bernard Bigras savait que sa formation allait se heurter à un mur.

Le député de Rosemont-La Petite-Patrie depuis 14 ans le sentait. Les gens fuyaient son regard dans la rue, les poignées de main étaient molles. Ils étaient de plus en plus nombreux à lui dire que leur décision n’était pas prise, une façon polie d’annon­cer qu’ils allaient voter pour un autre.

Aux portes où il frappait, il se faisait dire que « le Bloc, ce n’est juste plus ça ». Sans méchanceté, sans amertume. L’argument de la souveraineté tombait à plat. « On aurait dit un vieux couple qui s’aperçoit qu’il est arrivé au bout de l’aventure après de belles années. Le Québec est simplement rendu ailleurs », constate Bernard Bigras.

Depuis 1993, le Bloc québécois, qui détenait la majorité des sièges fédéraux du Québec, incarnait la vieille garde politique. « Le désir de changement s’est exprimé contre nous. Les Québécois semblent vouloir remettre les compteurs à zéro », observe l’ancien député, qui s’apprête à déménager à Boucherville, dans l’espoir de refaire sa vie comme consultant en développement durable.

Bien peu d’électeurs avaient pris le temps de lire le programme du NPD. La plupart des candidats étaient inconnus. La bouille sympathique de Jack Layton a séduit, mais on peut difficilement parler de coup de foudre : l’homme en était à sa quatrième élection. « Il y a les valeurs du NPD, mais on est aussi le seul parti que les Québécois n’avaient pas essayé, alors on a incarné la nouveauté au bon moment », affirme un organisateur néo-démocrate du Québec, qui désire garder l’anonymat.

Bernard Bigras prévient les députés de l’Assemblée nationale, tous partis confondus : le 2 mai n’était pas un accident de parcours ou une anomalie fédérale. La vague balaiera également la scène provinciale. « Les Québécois sont prêts à prendre des risques politiques pour obtenir du changement, à sortir de leur zone de confort », juge-t-il.

Les conditions pour un grand coup de barre sont réunies, estime Robert Asselin, directeur associé de l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. « L’électorat est volatil. C’est difficile de voir qui réussira à canaliser ce désir de changement au provincial. Mais la fatigue politique, le désabusement de la population et, jusqu’à un certain point, la colère des gens atteignent un tel niveau qu’il va se passer quelque chose », dit-il, lui qui a conseillé plusieurs chefs libéraux, dont Paul Martin et Michael Ignatieff.

À preuve, un parti qui n’existe pas encore, la Coalition pour l’avenir du Québec, de François Legault, domine les sondages et pourrait former un gouvernement majoritaire. L’ADQ, qui vivote, songe à s’y rallier avant même le prochain scrutin. Au Parti québécois, des analyses internes montrent que la formation pourrait subir le même sort que le Bloc québécois et voir le nombre de ses députés passer de 46 à moins de 5. Le député Bernard Drainville craint carrément la disparition du PQ. Le Parti libéral, enfoncé dans les scan­dales de l’industrie de la cons­truction, serait confiné dans ses bastions allophones et anglo­phones de Montréal.

Dans les milieux politiques, certains commencent à voir poindre à l’horizon la « tempête parfaite », une rare combinaison de facteurs qui s’entrechoquent à un moment précis et bouleversent le paysage. Les prochaines élections provinciales, attendues d’ici deux ans, pourraient entraîner la plus importante reconfiguration politique depuis l’arrivée au pouvoir de René Lévesque et du PQ, en 1976 – lorsque les Québécois ont décidé d’accélérer les grandes réformes de l’État entamées pendant la Révolution tranquille et d’amener la souveraineté à l’avant-plan.

Trente-cinq ans plus tard, un nouveau cycle pourrait démarrer. Deux grands courants traversent le Québec et provoquent une remise en question, affirme Jean-Herman Guay, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

D’abord, il y a « le désenchantement à l’endroit des politiciens et la perte de confiance envers les institutions », phénomènes qui touchent toutes les grandes démocraties occidentales, notam­ment les États-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Les élus, partisans à outrance et visant avant tout leur réélection, sont perçus comme incapables de résoudre les problèmes auxquels doivent faire face les États, que ce soit les soins de santé, les finances publiques, l’éducation, l’immigration ou le vieillissement de la population.

Des problèmes longtemps relégués au second plan au Québec, derrière le principal débat public, celui entre la souveraineté et le fédéralisme. Mais la « fatigue du rêve » de l’indépendance – comme le disait le défunt écrivain Gil Courtemanche – ouvre un « nouvel espace de discussion » qui profite à de nouveaux acteurs, comme François Legault et le NPD.

Cet autre grand courant, « c’est la particularité du Québec, dit Jean-Herman Guay. Le vent de changement souffle plus fort au Québec, parce que la perte de vitesse du mouvement souverainiste arrive au moment où les citoyens cherchent de nouvelles voies. » La menace pour le PQ est réelle, car François Legault amène le débat hors de l’axe fédéraliste-souverainiste.

Les partis politiques ne parviennent plus à incarner les valeurs des citoyens, observe Jean-Herman Guay. Ainsi, selon un sondage CROP-L’actualité, 57 % des Québécois affirment que les discours politiques à l’Assem­blée nationale reflètent mal ou très mal leurs préoccupations – avec une pointe à 65 % chez les 55 ans et plus, qui, malgré leur poids démographique, n’ont pas l’impression d’influencer les débats.

Le nombre de membres des grands partis chute, les assemblées politiques se dégarnissent. Dans une société qui s’habitue à tout choisir à la carte, des chaînes de télé jusqu’aux amis Facebook, la grande tente des formations politiques qui multiplient les compromis pour accéder au pouvoir ne convient plus. « Les personnes les plus actives se replient vers les groupes communau­taires, écologistes ou sociaux. Les gens cherchent de nouveaux véhicules pour s’exprimer », note le politologue.

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La méfiance envers les politiciens prend de l’ampleur. Lorsque CROP a demandé à quoi était attribuable le désir de changement actuel, un Québécois sur cinq a répondu que « les élus travaillent davantage pour des intérêts privés que pour l’intérêt collectif ». Une réponse à égalité avec « un discours politique déconnecté des besoins de la population » et « le projet d’indé­pendance du Québec intéresse moins la population ».

Un sentiment d’impuissance qui n’est pas propre au Québec. Dans un monde plus interrelié que jamais, où la dette des pays européens provoque un ralentissement économique au Canada, où l’effondrement du marché immobilier américain entraîne une récession mondiale et où les plans de lutte contre les changements climatiques sont dessinés en secret par quelques pays dans un lointain sommet, le simple citoyen perd espoir dans la capacité d’action de son gouvernement national. « Ce sentiment d’impuissance fait décrocher les gens. Ils pensent que les partis en place depuis des années ne peuvent rien y changer, alors ils regardent ailleurs. Ils se sentent loin des élus », estime la députée indépendante et ex-ministre péquiste Louise Beaudoin.

Près de 14 % de la population affirme que l’ébullition politique en cours est un désir de voir de nouvelles personnes à la tête des partis. Avec les chaînes de télé en continu, les blogues, les sites Internet et les réseaux sociaux, comme Twitter et Facebook, les politiciens sont rapidement surexposés. « Cette usure prématurée pousse les gens à vouloir de nouveaux visages. Ce n’est pas pour rien qu’un politicien, après s’être arrêté quelques années, est plus populaire à son retour, comme c’est le cas de François Legault », dit Robert Asselin.

Invité en septembre à l’émission Bazzo.tv, le maire de l’arron­dissement du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez, a été surpris par la réaction du public en studio à sa réponse à une question pourtant banale. Après qu’il eut affirmé qu’un élu ne devrait pas faire plus de deux mandats et que les politiciens de carrière, sauf exception, apportent rarement des changements à la société, les applaudissements ont fusé. « Il y a quelques années, ça n’aurait pas suscité de réaction. Le cynisme est fort », dit-il.

La population cherche un sauveur pour sortir du marasme, croit Luc Ferrandez. Un sauveur… aux « bas bruns » ! Selon le sondage CROP-L’actualité, 40 % des Québécois affirment que leur politicien idéal est « un comptable efficace qui gère l’État ». Le chef d’État « capable de susciter l’adhésion à des projets qui demandent des sacrifices à court terme pour des gains à long terme », soit la définition du visionnaire bon vendeur, ne récolte que 24 % d’appuis, alors que le « parent prudent qui sait résister aux caprices des électeurs » arrive troisième, à 19 %.

Le système de santé qui vacille depuis des années, les ponts d’étagement qui s’effondrent, les centres pour personnes âgées qui débordent… L’époque n’est plus aux visionnaires, mais à l’efficacité d’un président d’entreprise qui réglera les problèmes de la machine. Dans cette recherche du gestionnaire idéal, les partis traditionnels, qui depuis des années semblent incapables de résoudre les difficultés, sont hors jeu.

Luc Ferrandez, qui tente d’impo­ser sa vision pour apaiser la circulation dans son arrondissement, le constate tous les jours : les gens veulent du changement, mais à petites doses. « Je me fais engueuler par mon nettoyeur toutes les semaines. J’ai beau lui dire que c’est moi le client et qu’il me doit un peu de respect, ça ne donne rien ! »

Les citoyens, affirme-t-il, cherchent « un gestionnaire de condo ! Ils se disent que le Québec est brisé, au bout du rouleau, que nos structures gouvernementales sont trop chères et inefficaces. Ils ne veulent pas de quelqu’un qui les fera rêver, ils souhaitent des politiciens terre-à-terre. »

Dans ce chaos, les Québécois cherchent surtout « une direction claire », selon l’ex-député Bernard Bigras. Que les idées soient de droite ou de gauche, l’important consiste à tracer une voie. « C’est parfois trop simple et populiste, mais ça fonctionne. »

Au moment où Bernard Bigras prononce ces paroles, un homme de 51 ans entre dans le café. Lorsqu’il aperçoit son ancien député assis au fond, il fait quelques pas et se penche à notre table. André Gauthier, réparateur d’électroménagers, a toujours voté pour le PQ. Cette fois, ce militant a peur pour son parti, pour son mouvement souverainiste. « Je pense que c’est la fin. Ce qui marche, ce sont les politiciens qui lancent des phrases simples et promettent des solutions faciles, comme si ça existait ! Pauline Marois n’est pas assez près des gens pour faire ce genre de politique. Et faire un pays, ce n’est pas simple. »

Selon le coup de sonde CROP-L’actualité, le débat sur la place du Québec dans le Canada n’est plus au centre des préoccupations des gens. Parce qu’il y a des problèmes plus urgents à régler dans le monde (24 %). Parce qu’« il est temps de passer à autre chose » (17 %). Parce que l’indépendance nuirait au Québec (16 %). En raison aussi de l’instabilité économique mondiale (14 %) et de l’individualisme des Québécois (9 %).

« Les sondages qui situent l’indé­pendance à 40 % sont des illusions, tranche Louise Beaudoin. Il y a beaucoup de croyants, mais presque plus de pratiquants. La souveraineté ne fait plus partie des priorités des Québécois. L’option n’est pas morte, j’y crois encore, mais il n’y a manifestement aucun appétit pour l’instant. »

Dans les relations avec le Canada, à peine 18 % des Québécois souhaitent que la priorité consiste à faire l’indépendance. En revanche, ils sont 38 % à vouloir que Québec rapatrie certains pouvoirs d’Ottawa – comme la gestion de l’assurance-emploi et les budgets en matière de culture.

Le mouvement souverainiste saigne à ses deux extrémités : les jeunes et les baby-boomers. Les jeunes s’intéressent aux affaires internationales, à l’environnement et aux causes sociales bien avant la souveraineté. Le Rapport des Trois Mousquetaires, ces jeunes députés du PQ qui ont aujour­d’hui quitté la vie publique (Alexan­dre Bourdeau, Stéphan Tremblay et Jonathan Valois), en faisait déjà état en 2004, après une longue tournée des cégeps et des universités. Pour les jeunes, « la question n’était pas de savoir si le Québec était capable, mais bien de savoir si cela était pertinent », lit-on dans ce rapport.

Les baby-boomers, eux, n’ont plus la même volonté qu’avant de tout faire basculer, de prendre le risque de lancer le Québec dans un processus d’indépendance au moment où l’économie mondiale chancelle et que leur retraite approche. « Une société vieillissante est une société plus prudente », rappelle Jean-Herman Guay.

Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que le Parti québécois, dont la colle entre les membres a toujours été la souveraineté, vive une crise d’identité. Les plus pressés de faire l’indépendance claquent la porte (Lisette Lapointe, Jean-Martin Aussant, Jocelyn Desjardins) et cherchent à ranimer la flamme hors du parti.

Les tenants du « bon gouvernement péquiste » se demandent comment le PQ peut arriver à pren­dre le pouvoir maintenant que François Legault rôde. Des députés comme Bernard Drainville et Sylvain Pagé estiment que rapprocher la population de la politique est l’une des solutions, notamment avec davantage de votes libres à l’Assemblée nationale, moins de partisanerie et des référendums d’initiative populaire.

Des idées qui devraient inspirer toutes les formations politiques, affirme Jean-Herman Guay. « Les partis n’ont pas évolué depuis des décennies, alors que la société change. »