Russie et homophobie : Le « french kiss » qui tue (partie 1)

Un an après que la ville de Moscou ait interdit les défilés de la fierté gaie pour une période de 100 ans ( !), la loi fédérale prohibant la « propagande homosexuelle » auprès des mineur-e-s est entrée en vigueur en Russie. Mais pourquoi la Russie a-t-elle adopté une loi sachant que cela soulèverait autant de passion et d’opposition au sein de l’ensemble des pays occidentaux ?

Officiellement, le gouvernement russe défend la légitimité de sa loi à l’aide de deux arguments. D’une part, il impute en partie le faible taux de natalité russe à la présence de la communauté homosexuelle et craint la disparition de l’identité russe. D’autre part, le gouvernement estime que l’homosexualité est immorale et qu’elle ne correspond pas aux valeurs et aux mœurs traditionnels de la Russie. Dans cette optique, la loi « anti-gai » viendrait protéger la jeune génération des débordements du libéralisme et de la corruption identitaire que représente l’homosexualité.

Dans les faits, les autorités locales russes mènent, depuis 2006, une véritable croisade contre les droits des homosexuel-le-s. Nikolai Alekseev, un activiste russe, a fondé la LGTB Human Right Project GayRussia.ru en 2005. Dès 2006, il est parvenu à mobiliser les organisations de défense de droits et les militant-e-s homosexuel-le-s et à organiser la toute première marche de la fierté gaie à prendre place en territoire russe, malgré une interdiction municipale et judiciaire condamnant l’événement afin de maintenir l’ordre public. Depuis lors, le 27 mai de chaque année, nonobstant les interdictions répétées, la marche soulignant l’anniversaire de la légalisation de l’homosexualité en Russie (1993) se termine fréquemment dans la violence. À ce sujet, Peter Tatchell, un militant particulièrement actif pour les droits humains ayant participé à la marche de la fierté gaie à Moscou en 2007, écrit : « Bien que je sois déterminé à soutenir nos camarades russes et biélorusses, comme eux, je suis inquiet de ce qui peut nous arriver. Mais nous devons prendre des risques, sinon les homophobes vont gagner ».

Un documentaire a été tourné dans le cadre de la toute première « Mockba Pride » (La fierté de Moscou) en 2006

Chaque année, la police russe est critiquée à l’échelle internationale pour son inaction devant les violences commises par les contre-manifestants (anti-gais) sous leurs yeux.

Par ailleurs, depuis 2006, plusieurs villes et régions ont adopté des lois semblables à la loi fédérale dont il est question. Les régions de Ryazan Oblast, Arkhangelsk Oblast et de Saint Petersburg comptent parmi la dizaine de régions où une loi contre la « propagande homosexuelle » à l’égard des mineurs a été adoptée. Fait à noter, la région de Kaliningrad Oblast a adopté, en février 2013, une loi encore plus sévère interdisant la « propagande homosexuelle » à l’égard de la population entière.

Nikolai Alekseev (le 2e à partir de la gauche) est accompagné de militant-e-s français-es à l’occasion d’une manifestation à Strasbourg en février 2009. Celle-ci visait à sensibiliser les Européens à propos de la répression vécue par la communauté LGBT russe.

Cette croisade des autorités (politiques, judiciaires et policières) contre les droits des homosexuels a certainement contribué à légitimer l’idée que ces derniers représentent une classe de citoyens inférieure et immorale, contribuant de ce fait à augmenter et à pérenniser l’homophobie ambiant. En effet, si l’homosexualité n’a jamais été perçue de manière positive en Russie, il est possible de constater une plus grande résistance face aux minorités sexuelles depuis la fin des années 2000. En effet, alors qu’en 2002 60% des Russes estimaient que la société ne devait pas accepter l’homosexualité, ce chiffre est grimpé à 74% en 2013. Parallèlement, plus de 40% de la population russe croit que l’homosexualité devrait être punissable par la loi, alors que ce chiffre n’était que de 19% en 2007. Ainsi, il est possible d’affirmer que les agissements des autorités, au cours des six dernières années, ont contribué à l’instauration d’un climat favorable à l’adoption ainsi qu’à l’acception de la mise en application d’une loi fédérale interdisant toutes formes de promotion des droits homosexuels.

À venir : Russie et homophobie : Le « french kiss » qui tue (partie 2).

Véronique Pronovost

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

Suivez-la @VPronovost

Laisser un commentaire
Les plus populaires