Russie et homophobie : le «french kiss» qui tue (partie 2)

Comme souligné dans le précédent billet, le gouvernement de Vladimir Poutine a pu compter sur un certain nombre de facteurs internes favorisant et facilitant la mise en place d’une politique « anti-gais ». Bien que celle-ci ait des conséquences désastreuses sur les membres de la communauté LGBT russe et suscité un tollé général, Poutine a choisi d’aller de l’avant avec l’entrée en vigueur de sa loi prohibant la propagande homosexuelle devant les mineurs en juin et juillet derniers.

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Les gouvernements occidentaux ont été étonnés et les populations des grandes villes européennes et nord-américaines, de New York à Anvers en passant par Londres et Montréal, ont manifesté leur mécontentement relativement à l’adoption de la nouvelle loi.

Dans une sortie ayant fait les manchettes aux États-Unis, le président Obama, qui nous a habitué à un ton neutre et posé, s’est montré impatient en exprimant ouvertement de son indignation vis-à-vis la décision des autorités russes : « Je n’ai aucune patience pour les pays qui tentent de traiter les homosexuels, les lesbiennes ou les personnes transgenres de façon à les intimider ou à les mettre en danger. Il est primordial de s’assurer que les gens soient traités équitablement et justement. C’est ce que nous défendons, et je crois que c’est un précepte qui n’est pas propre à l’Amérique. Il s’agit simplement de quelque chose qui devrait s’appliquer partout. »

Bien que la Guerre froide soit terminée depuis 1991, la relation entre les États-Unis et la Russie demeure complexe. En effet, au cours des dernières années, la Russie a multiplié les prises de position et l’adoption de lois allant à l’encontre des intérêts nationaux américains et refroidissant périodiquement les relations entre les deux États. Les négociations entourant le tracée de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan en 2005 et l’intervention russe en Ossétie du Sud en 2008 représentent deux exemples de désaccords majeurs qui ont engendré des remous diplomatiques et sécuritaires importants.

Plus récemment, la Russie a aussi fait un pied de nez diplomatique aux États-Unis en offrant un passeport russe à l’américain Edward Snowden en août dernier. Ces nombreuses tensions expliquent pourquoi on utilise le concept de « paix froide » pour expliquer la relation tendue entre les deux puissances continentales.

Barack Obama et Vladimir Poutine à l’occasion d’une visite du gouvernement américain en territoire russe, en 2009.

En plus de cumuler des désaccords de natures stratégiques et diplomatiques, la Russie semble vouloir se distancier des valeurs ainsi que des idéaux promus internationalement par les États-Unis. Se faisant, la Russie envoie un message clair à la communauté internationale : elle rejette le libéralisme américain (et occidental) et souhaite redorer l’identité russe via l’adoption et la mise en place de certaines politiques sociales conservatrices, en opposition à la culture américaine, jugée dépravée et indécente.

C’est dans ce cadre que la Russie a adopté la loi « anti-gais », la loi interdisant aux Américains d’adopter des enfants russes et la loi interdisant aux couples homosexuels étrangers d’adopter des enfants russes. D’autres exemples récents, émanant de l’actualité, permettent de constater cet élan de conservatisme ainsi que la vigueur avec laquelle sont réprimées les représentations sociales du libéralisme dit « occidental ». D’une part, citons la trentaine de militants de Greenpeace faisant face à des accusations de « piraterie en groupe organisé » et à 15 ans de prison pour avoir mené une action contre une plateforme pétrolifère en Arctique.

D’autre part, citons la violente émeute « anti-immigration » qui s’est déroulée la semaine dernière à Moscou et où les participants ont mis le feu à des entrepôts où travaillent des immigrants illégaux. La mairie n’a dénoncé que du bout des lèvres les violences commises, soutenant du même souffle la logique xénophobe qui les sous-tendait. En effet, selon le Time :

« Alors que le maire Sergei Sobyanin a été prompt à condamner les tactiques de la foule, il a eu du mal à se distancier de sa logique. Cet été, au cours de la course à la mairie de la ville, Sobyanin a été celui qui a « normalisé » la xénophobie au sein du mouvement politique. […] Plutôt que de s’engager à reconstruire ou au moins à protéger l’entrepôt de légumes que la foule raciste avait saccagé, Sobyanin a ordonné de le fermer pour l’utilisation de main-d’œuvre migrante. Et, au lieu d’essayer de calmer les immigrants qui étaient les cibles de la violence, il a ordonné des raids sur les marchés de rue, menant à l’arrestation de plus d’un millier de migrants au hasard. »

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La Russie, au cœur d’une entreprise d’opportunisme politique ?

Cette volonté de se différencier des Américains n’est pas anodine. La Russie semble poursuivre un double objectif. D’une part, elle semble souhaiter se repositionner comme puissance continentale afin de devenir un acteur incontournable des grands événements internationaux, tel qu’en témoignent les plus récents épisodes qui entourent le conflit syrien. D’autre part, en se distanciant de Washington, il semble que la Russie tente de renforcer ses alliances avec le Moyen-Orient – là où les États-Unis ont lourdement échoué au cours de la dernière décennie.

Force est de constater que le Moyen-Orient semble ouvert et réceptif face aux entreprises politiques de la Russie, les Forces aériennes russes venant tout juste de recevoir en cadeau un drone de la part des Forces aériennes iraniennes.

Vladimir Poutine en compagnie de Mahmoud Ahmadinejab, ex-président iranien de 2005 à 2013.

 

Véronique Pronovost

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

Suivez-la: @VPronovost

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