Sabrer maintenant, souffrir plus tard

Plutôt que d’engendrer des économies, l’austérité en santé publique coûtera une fortune dans 15 ans.

Photo : Jacques Nadeau
Photo : Jacques Nadeau

Sur l’écran, des affiches publicitaires défilent dans toutes les langues, diffusant le même message : vous voulez avoir l’air cool ? Achetez nos cigarettes ! Dans la salle du Musée des beaux-arts, à Québec, les exclamations fusent parmi la soixantaine de médecins, inhalothérapeutes et infirmières réunis en conférence sur la santé respiratoire, en avril dernier. La plupart découvrent avec stupeur que l’industrie de la cigarette électronique utilise en 2015 les mêmes stratégies de marketing que celles qui ont fait du tabac un des plus grands tueurs du XXe siècle.

Au pupitre de conférencier, Ann Royer, agente de recherche à la Direction de santé publique (DSP) de la Capitale-Nationale, explique pourquoi, selon ses analyses, il y a urgence à contrôler ces nouveaux dispositifs, encore mal connus, mais potentiellement aussi susceptibles que le tabac de créer une dépendance. Quelques jours plus tard, la ministre déléguée à la Santé publique du Québec, Lucie Charlebois, emboîte le pas : sa nouvelle loi sur le tabac couvrira aussi les cigarettes électroniques.

Mais aujourd’hui, Ann Royer ne travaille plus pour l’État : comme des dizaines d’autres, elle a vu son poste de professionnelle supprimé ce printemps, quand le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a entrepris, avec le projet de loi 10, de réduire de 23,7 millions de dollars le budget dévolu à la santé publique. « Ce qui me fait le plus mal, c’est de savoir que des années de travail vont se perdre dans une boîte d’archives, alors qu’il reste tant à faire pour la prévention du tabagisme », raconte-t-elle.

En 2005, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, signait le premier rapport national sur l’état de santé de la population du Québec, qui affirmait notamment que la prévention, domaine d’excellence de la santé publique, était à l’origine de 70 % des gains en santé réalisés au cours du XXe siècle. Quelle mouche l’a donc piqué pour que, 10 ans plus tard, devenu premier ministre, il décide de comprimer de 30 % le budget de la santé publique, qui ne comptait pourtant avant cette décision que pour 2 % des dépenses en santé du Québec ?

« Ce sont des coupes idéologiques pour faire taire une voix dérangeante, mais légitime, qui remet souvent en question les décisions gouvernementales », affirme Damien Contandriopoulos, professeur à l’Université de Montréal et spécialiste de l’application des résultats de la recherche en santé. « Avec cette décision, le Québec rame à contre-courant et va perdre une expertise qui faisait l’envie des autres provinces canadiennes. Même les États-Unis maintiennent une santé publique forte ! » déclare le chercheur, selon qui le ministre Gaétan Barrette nie les preuves scientifiques quand il soutient que la santé publique n’a pas à se mêler de questions sociales.

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Le premier ministre Philippe Couillard et son ministre de la Santé, Gaétan Barrette, ont décidé de sabrer 30 % du budget de la santé publique, qui ne représente pourtant que 2 % des dépenses en santé au Québec. (Photos : Jacques Boissinot / La Presse Canadienne)

Le spécialiste estime que Québec perd un chien de garde apte à saisir la portée réelle sur la santé de la population d’une multitude de décisions gouvernementales. « Prolonger une autoroute, ouvrir une cimenterie, subventionner l’industrie alimentaire ou réduire l’aide sociale influence directement le nombre de personnes qu’on va devoir soigner dans les années suivantes, parce qu’elles mangent mal, respirent de l’air pollué ou vivent dans des logements insalubres. C’est prouvé. Ce n’est pas militer que de prévenir le gouvernement que ces décisions auront des effets sur les coûts de santé », explique-t-il.

La centralisation au MSSS de programmes menés jusqu’ici par les directions régionales de santé publique compensera-t-elle les pertes, comme le prétend le ministre ? Pierre Gosselin, médecin à l’Institut national de santé publique du Québec, n’y croit pas. « Les DSP travaillent de très près avec des acteurs de terrain sur des problématiques locales. Le radon à Oka, l’itinérance à Montréal, les conséquences de produits polluants aux abords de complexes industriels… Ce ne sont pas des gens du Ministère qui vont négocier avec les responsables d’un parc industriel de la Montérégie pour qu’ils y coupent l’herbe à poux, ou aider la population de Lac-Mégantic à surmonter son traumatisme ! » déplore le médecin, qui croit que la suppression des postes en région déconnectera les experts de la réalité.

« Certaines DSP avaient aussi testé des stratégies particulières dans de grands dossiers, comme la lutte contre le tabagisme ou l’obésité, qu’on pouvait analyser et comparer en se basant sur la littérature scientifique, pour faire émerger les approches les plus efficaces. On va perdre une énorme expertise », craint Ann Royer.

En 2014, plus de 10 000 Québécois sont morts du tabagisme. Pas étonnant : il y a 50 ans, la moitié des adultes fumaient ! Les campagnes initiales de prévention menées par la santé publique étaient considérées comme de l’argent jeté par les fenêtres, et il aura fallu attendre 1998 pour que Québec se dote de sa première loi sur le tabac. Aujour-d’hui, moins d’un Québécois sur cinq est encore fumeur. Mais traiter les malades coûte quatre milliards de dollars par année, soit 10 % du budget de la santé.

« Avec ces coupes, on fait des économies de bouts de chandelle à court terme, qu’on va payer au prix fort dans 15 ou 20 ans », prévient Damien Contandriopoulos. Combien ? Selon le Conference Board, hausser les cibles de prévention et de promotion des saines habitudes de vie — et donc mieux financer la santé publique — aurait pu faire économiser au Québec 7,7 milliards de dollars par an d’ici 2030. Soit plus de 300 fois la somme des compressions !

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Je connais beaucoup de gens au gouvernement. Plusieurs directement (famille et amis proches), d’autres indirectement (amis d’amis, membres moins direct de la famille ou connaissances).

Je vous le dit, n’ayez aucun doute, ce qui se passes est une enième restructuration. That’s it. En haut ça ne coupe pas ou peu et les problèmes structurants ne sont absolument pas réglés.

C’est comme ça à tous les 5-10 ans. C’est payant politiquement à court terme, coûteux pour la société à moyen-long terme.

Nous venons de nous débarrasser au fédéral d’une administration du même acabit, y a-t-il quelqu’un dans ce parti politique, le PLQ, qui va réveiller le bon docteur et lui dire qu’il est en train de tuer le patient avec sa doctrine d’austérité?

SABRER??? Où ça?

Calv…

Notre gouvernement dépense PLUS que par les années passées et c’est clairement spécifié dans le budget!

Enlevez vos œillères SVP.

Bien que le budget soit à la hausse, les nouvelles obligations à rencontrer sont de beaucoup supérieures aux augmentations . Par exemple le budget de écoles primaires et secondaires augmente de 12 millions. Les obligations pour couvrir les coûts de systéme sont de 145 millions, donc il manque 127 millions. Alors le budget augmente, mais on est dans le trou. Donc avant de critiquer les autres, il est
important de regarder les deux colonnes.

Ce qui aggrave le problème, c’est que les coupes se concentrent dans le volet promotion de la santé, sans toucher le volet protection qui accapare déjà le gros des budgets de santé publique. La promotion de la santé est pourtant l’intervention la plus rentable en termes d’impact sur les coûts de santé comme le montre bien votre article. Ce sont plutôt le mode de rémunération des médecins et les coûts des médicaments qui sont responsables de la perte de contrôle des dépenses en santé et, partant, des dépenses publiques et ça, les bons docteurs qui nous dirigent n’en parlent pas !

Sabrer, cela veut dire supprimer ou couper radicalement. Une litote de madame Borde ? C’est loin d’être le cas ici. Rigueur budgétaire veut dire freiner la croissance budgétaire. Cela se fait en forçant un peu les fonctionnaires à être plus imaginatifs, créatifs et productifs. Cela veut dire aussi cesser de tout régler par des mesures horizontales, sans discernement, et d’engager des ressources là où elles auront le plus d’impact. Cela bien sûr, requiert que l’on mesure, que l’on compare (d’une unité de service à l’autre, avec l’Ontario) et que l’on alloue les ressources en fonction des résultats obtenus. Ce que les syndicats refusent absolument, par entêtement idéologique et par peur de perdre des membres. Eh oui, productivité veut dire réduction des têtes de pipe et concurrence veut dire fin de la récréation.

La grande fonction publique est un foutoir bureaucratique et syndical irréformable et la productivité y sera toujours atroce, pas une restructuration n’en viendra about, jamais. Cela impliquerait changer profondément la culture d’entreprise ce qui, dans cet environnement de monopole syndiqué, est absolument impossible. Au contraire il est probable que cela ne fasse qu’empirer avec le temps. Le statu-quo ne mène qu’au rationnement et à l’appauvrissement de la qualité des services, c’est là que nous allons à vitesse grand V.

Ce constat fait la seule solution viable serait de privatiser en grande partie la livraison de ces services et de laisser les entreprises (sans en favoriser aucune, même pas celles d’ici) se concurrencer entre elles pour offrir le meilleur service au meilleur coût possible. Le rôle du gouvernement devrait se limiter à superviser et arrondir les angles pour s’assurer que les démunis et ceux qui perdent leur emploi ont aussi accès aux services.

Et il n’y a pas que dans la «Santé» que l’idéologie de l’austérité cause des dégâts. Le journal La Presse de ce mercredi 28 octobre nous apprend le départ d’une sommité dans le domaine de la lutte au crime organisé à cause de «restructurations» démobilisatrices. «J’ai réalisé que je n’étais pas à l’aise dans le cadre de la fonction publique» de dire Me Marie-Hélène Giroux qui «retournera à la pratique privée du droit criminel».
Peut-on raisonnablement présumer que sa clientèle «privée» ne va pas être constituée de pickpockets du métro? Qui donc va bien pouvoir s’offrir les services d’une personne ayant acquis une compétence aussi inestimable? À moins que le DPCP ne l’embauche à titre de «travailleuse autonome» pour compenser la perte d’expertise, ce même DPCP risque de l’avoir comme adversaire devant les tribunaux.
Voilà à quoi pourrait mener des décisions prises par de petits comptables à courte vue. En plus de la Santé de la Justice, on constate la même t«logique de chiffrologues» en Éducation, tout comme on a pu la constater avec la perte d’expertise en ingénierie au MTQ. Misère!

Ça m’étonnerais, le DPCP devra probablement couper. Mais c’est sûr que les consultants, c’est pas la même enveloppe… Y a de l’espoir…

Pensez-vous que Coiteux se soucie de cela. Il est tellement omnibulé par l’atteinte du déficit zéro, il va faire n’importe quoi. Un genre de Mike Harris avec sa révolution du gros bon sens et qui a préparé la crise de Walkerton. Oui cette crise a ruiné sa carrière politique, mais des gens sont morts. On souhaite juste que les dégâts soient limités, Il se fou complètement du monde,

Mme Borde, vous écrivez: «En 2005, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, signait le premier rapport national sur l’état de santé de la population du Québec, qui affirmait notamment que la prévention, domaine d’excellence de la santé publique, était à l’origine de 70 % des gains en santé réalisés au cours du XXe siècle. »

Par contre, pour la prévention des accidents automobiles, Vincent Destouches a écrit récemment: «Pour ce qui est du bilan humain, la réduction du nombre de décès lors d’accidents de la route est difficile à quantifier. Mais l’Organisation mondiale de la santé a conclu, en 2004, qu’«à elles seules, les campagnes d’éducation et d’information du public ne produisent pas de résultats tangibles et durables en matière de réduction des accidents de la route graves ou mortels. […] Ces campagnes se sont avérées très efficaces lorsqu’elles s’accompagnent de la mise en place d’un appareil législatif et répressif.» http://www.lactualite.com/blogues/le-fouineur/le-bilan-mitige-des-publicites-chocs-sur-la-securite-routiere/

Alors, si la prévention ne fonctionne pas pour la conduite automobile, pourquoi et comment fonctionnerait-elle mieux en santé? Et si elle fonctionne vraiment mieux en santé, pourquoi ne peut-on pas appliquer ce qui marche en santé à la conduite automobile?

Est-il possible que ces gains en santé n’aient pas été fait par la prévention, mais plutôt par la législation et la répression, avec l’augmentation du coût des cigarettes et leur interdiction dans les endroits publics? Qui croire, l’OMS ou un ministre de la santé ou les deux? J’avoue ne pas savoir qui a raison.