Sacrifiés sur l’autel du relativisme moral

«Dans un siècle ou deux, quand cette idée de relativisme moral aura fait son temps, et quand nos descendants étudieront l’histoire du Canada au XXIe siècle, ils jugeront très sévèrement cette société qui permettait qu’on abandonne ses enfants sur l’autel du relativisme moral», dit Frédéric Bastien.

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Photo : Getty Images

Au cours du XXe siècle, l’Occident a produit son lot d’idéologies folles et de courants critiques de la civilisation judéo-chrétienne.
Politique

Parfois, cela a mené à des crimes sans précédent par leur ampleur et leur cruauté. À d’autres occasions, ces mouvements contestataires n’ont pas pris une forme violente, mais ont quand même fait un tort considérable.

Chaque génération fait face à de nouvelles vagues d’égarés. Notre époque n’est pas différente, et l’un des maux de notre temps est sans conteste le relativisme moral.

Pour les éternels insatisfaits et autres partisans de la critique, il est difficile de s’attaquer de front aux principes de base qui gouvernent les pays occidentaux. Après tout, notre système repose sur la démocratie, la rationalité, la science, le respect des droits individuels, l’éducation gratuite et obligatoire, la séparation de l’Église et de l’État, l’égalité de tous devant la loi, etc.

Afin de pouvoir contester ces fondements, les partisans du relativisme moral utilisent la culpabilité. Les sociétés occidentales sont coupables : coupables de l’exploitation qu’elles ont fait subir jadis aux pays colonisés, coupables des injustices qu’ont subi (et que subissent aujourd’hui) les femmes, les minorités, les homosexuels et d’autres groupes politiquement corrects.

Dans cette perspective, l’Occident n’aurait pas de leçon à donner. Ce qui est bon pour nous n’est pas nécessairement bon pour les autres. De même, il ne faut surtout pas juger ceux qui sont différents — encore moins leur imposer quoi que ce soit.

Cette idéologie imprègne les élites bien-pensantes, et deux exemples récents montrent comment ce genre de raisonnement condamne parfois les plus faibles de notre société : les enfants.

Pensons au cas de la communauté juive Samtar, qui dirige illégalement une école religieuse depuis 1952. Les élèves qui fréquentent cet établissement se consacrent quasi exclusivement à l’étude de la Torah et du Talmud.

On notera d’abord que cette communauté, ultraminoritaire au sein du judaïsme, tient un discours radical. Entre autres, elle condamne l’existence d’Israël, alors que l’immense majorité des Juifs appuie l’État hébreu.

C’est donc avec ce groupe que le gouvernement québécois s’est récemment entendu pour lui permettre de continuer à diriger cette école illégale, au lieu de poursuivre des démarches judiciaires visant à fermer l’établissement — ce qu’avait promis de faire le ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, au moment de son entrée en fonction.

Or, il a plutôt conclu un accord avec cette communauté. Ce sont les parents qui devront, à la maison, assurer que le régime pédagogique soit respecté. Le tout sera contrôlé par des examens soumis par la commission scolaire English Montreal.

Comment des parents, éduqués quasiment exclusivement à l’étude de textes religieux, pourront (ou voudront) enseigner à leurs enfants les matières obligatoires du cursus scolaire québécois ?

Ils ne le feront pas, bien sûr. Et on peut conclure que le gouvernement s’est complètement écrasé, abandonnant du coup quelque 160 enfants qui ne bénéficieront pas d’une éducation digne de ce nom. Une éducation qui leur donnerait les outils pour comprendre le monde terrestre dans lequel nous vivons, et qui leur permettraient de s’y intégrer.

Ce n’est qu’en 1943 que l’école est devenue obligatoire au Québec pour les enfants âgés de 6 à 14 ans. Nous accusions du retard, et cela nuisait à notre développement.

Les principes de notre loi sur l’instruction publique nous ont fait progresser, et ils méritent toujours d’être défendus. Yves Bolduc aurait dû poursuivre les démarches judiciaires visant à obtenir une injonction permanente pour faire fermer cette école illégale.

Il faut admettre que le combat devant les tribunaux comporte son lot de difficultés, notamment en raison de l’état d’esprit de plusieurs de nos juges. En 2011, le gouvernement québécois avait tenté une première fois d’obtenir une injonction pour fermer cette institution d’enseignement, sans succès.

Les arguments de la Cour supérieure pour refuser la requête du gouvernement constituent une pièce d’anthologie sur notre époque. Les magistrats ont d’abord cité longuement, dans leur jugement, les propos d’un expert témoignant pour la secte.

Que disait ce dernier ? Il rappelait la longue histoire de discrimination dont ont été victimes en Europe de l’Est les membres de la communauté Satmar, le tout culminant avec l’Holocauste lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Que les Juifs, et pas seulement ceux de la communauté Satmar, aient été les victimes tragiques du nazisme demeure un des épisodes les plus sombres de l’histoire humaine. Il importe de ne jamais oublier cette tragédie.

Cela étant dit, l’extermination des Juifs n’a absolument aucun rapport avec le cursus scolaire auxquels doivent se soumettre tous les enfants du Québec. Dans le contexte de cette cause, son évocation devant les tribunaux s’apparente à une tentative de donner mauvaise conscience aux juges.

La manœuvre semble avoir fonctionné à merveille. Au terme du procès, les magistrats se sont estimés incapables de distinguer l’intérêt des enfants dans cette affaire. Ils ont écrit, entre autres, que la preuve était «nettement insuffisante afin de permettre au Tribunal de juger ce qui est dans le meilleur intérêt des enfants en cause».

Entre le régime pédagogique obligatoire ou la liberté de religion des parents de faire étudier la Torah et le Talmud toute la semaine à leurs enfants, les juges ont été incapables de dire ce qui est bien, mal, acceptable, inacceptable, déraisonnable, etc.

En somme, tout est relatif. L’ironie de l’histoire est que le gouvernement québécois est désormais poursuivi pour 1,2 million de dollars par un ancien adepte de la secte.

Yonanan Lowen, âgé de 37 ans, subit les conséquences de ses carences en matière d’éducation, notamment en raison du fait qu’il lui est impossible d’occuper le moindre emploi. Il estime que lorsqu’il était mineur et que ses parents l’ont empêché d’aller à l’école, l’État a fermé les yeux, violant ses obligations en vertu de la Loi sur l’instruction publique, de la charte des droits et de la Loi sur la protection de la jeunesse.

M. Lowen a le loisir de poursuivre le gouvernement des années après les faits. Toutefois, ce ne sera pas le cas pour une autochtone de 11 ans qui souffre de leucémie.

En novembre dernier, un tribunal ontarien a permis à sa mère d’interrompre les traitements de chimiothérapie que recevait sa fille. Le juge Gethin Edward a estimé que l’article 35 de la loi constitutionnelle de 1982, portant sur les droits ancestraux des indiens, permettait à la mère un tel refus, au profit de la médecine aborigène et de traitements holistiques.

Ce cas survient juste après un autre semblable dans la même province. En octobre dernier, l’hôpital McMaster a entrepris, sans succès, une démarche judiciaire pour forcer la DPJ ontarienne à retirer un enfant à une famille autochtone. Celle-ci refusait que leur fille reçoive des traitements de chimio pour traiter sa leucémie, alors que l’hôpital prétendait que la vie de l’enfant en dépendait. Ici encore, les parents ont préféré la médecine traditionnelle autochtone.

C’est une chose que des adultes ayant toute leur raison décident de cesser un traitement contre le cancer. C’est une tout autre chose qu’un parent décide d’empêcher un enfant mineur de recevoir des soins qui pourraient lui sauver la vie.

À titre d’exemple, dans le passé, des tribunaux canadiens ont permis aux autorités médicales de transfuser du sang à des enfants de témoins de Jéhovah — et ce, même si les parents s’y opposaient.

Mais ce genre de raisonnement ne semble plus tenir aujourd’hui ; en tout cas, pas avec les autochtones. Une fois de plus, nous nous retrouvons avec un raisonnement reposant sur cette prémisse : qui sommes nous pour juger ? Si des parents amérindiens préfèrent des méthodes traditionnelles ou pour soigner la leucémie de leurs enfants, on y voit désormais un choix légitime, qui serait même protégé par la Constitution.

Dans un siècle ou deux, quand cette idée de relativisme moral aura fait son temps, et quand nos descendants étudieront l’histoire du Canada au XXIe siècle, ils jugeront très sévèrement cette société qui permettait qu’on abandonne ses enfants sur l’autel du relativisme moral.

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À propos de Frédéric Bastien

Frédéric Bastien est professeur d’histoire au Collège Dawson et l’auteur de La Bataille de Londres : Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Il détient un doctorat en histoire et politique internationale de l’Institut des hautes études internationales de Genève.

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Je partage ce point de vue, merci de ce texte. Je pense que le jugement sera d’autant plus dur pour certains de ces penseurs dans le relativisme en particulier des philosophes ( anti lumieres ) et certains juristes.

By the way, j’ai une formation de phd et postdoc dans les sciences.Je pense que des gens qui devraient s’exprimer le fond pas, qui veut se faire donner l’etiquette de xenophobe, raciste … mais sur le fond comment on peut pas se preoccuper du sort des enfants et leur liberte de conscience, droit a l’education et meme a la vie.

PAS très convaincant votre article. S’il faut rejeter le relativisme moral, faut-il conclure que vous pronez l’absolutisme avec toutes ses dérives? Sinon, de quelle approche mitoyenne s’agit-il ? Je crois plutôt que c’est dans l’interprétation que réside le problème : nous n’avons pas encore bien apprivoisé la notion de relativisme moral.

Je suis d’accord, le problème relève de l’interprétation. Il me semble clair que c’est une forme d’absolutisme de permettre à des parents de faire de ce qu’ils veulent avec la santé de leurs enfants, peu importe que les motifs soient religieux, ethniques, historiques ou autres.

« …ils jugeront très sévèrement CETTE SOCIÉTÉ qui permettait qu’on abandonne ses enfants sur l’autel du relativisme moral ».

En fait, ce n’est pas la société qui est responsable, ce sont les pouvoirs politique et juridique qui sont responsables de ce relativisme moral. Le peuple peut bien exprimer son désaccord mais cela n’empêche aucunement les politiciens et les juges de faire ce qu’ils veulent car ils se croient au-dessus de la société et agissent même comme étant détenteurs de pouvoirs divins. La société comme telle n’a pas vraiment de pouvoir, donc elle ne peut pas être tenue pour responsable.

Ce relativisme moral n’est rien de plus que de la mollesse, mollesse des décideurs politiques comme le ministre de l’Éducation mollesse des tribunaux qui ne placent pas l’enfant au coeurs de leurs préoccupations préférant les confier à des parents non instruits qui seront incapables de s’intégrer à la société, une société qui les accueilli généreusement et qui en retour se voit confronter à consentir des accommodements déraisonnables.

Ouch. « On notera d’abord que cette communauté, ultraminoritaire au sein du judaïsme, tient un discours radical. Entre autres, elle condamne l’existence d’Israël, alors que l’immense majorité des Juifs appuie l’État hébreu. » Vous prétendez que cette secte est radicale sur la base qu’elle ne supporte pas Israël puis vous prétendez que la majorité des juifs supportent cette état terroriste? Je ne sais pas quel est votre point de vue exactement, mais soi vous êtes anti-sémite, soi vous êtes sioniste. Qu’importe lequel, votre crédibilité en a prit un coup.

ultraminoritaire =/= radical

Il prétend qu’elle est ultraminoritaire (donc, avec un nombre de membres très peu élevé) sur la base de sa position géopolitique.

« Je ne sais pas quel est votre point de vue exactement, mais soi vous êtes anti-sémite, soi vous êtes sioniste. »

Donc vous nous dites en une seule phrase « Je n’ai rien compris, mais je vous juge quand même. » Bonjour le relativisme…

Très intéressant et actuel.!. Le sujet est bcp tro complexe et litigieux pour en faire un résumé succint et ainsi ouvrir la porte à des commentaires polarisés. D’ailleurs on observe que dans l’actualité judiciaire tout repose sur la morale (mot obsolète d’une importance capitale) le langage et la rhétorique servant à mauvais escient. En passant, l’orthodoxie de la chrétienneté ne faisait pas défaut, d’ailleurs elle s’opposait aux diktats religieux qui étaient exsangues d’amour……Le danger est surtout celui du nihilisme.