Sanctions économiques : l’arme de destruction massive à double tranchant

Les sanctions fonctionnent: l’économie russe est au bord de l’effondrement. Mais peut-être trop bien, si l’Occident ne réfléchit pas à la suite, prévient un chercheur senior à l’Institut pour la paix et la diplomatie.

Vladislav Zolotov / illustration : inkoly / Getty images ; montage : L'actualité

Jean-François Caron est professeur de science politique à l’Université Nazarbaïev, au Kazakhstan, et chercheur senior à l’Institut pour la paix et la diplomatie.

« Étouffer économiquement la Russie. » C’est la stratégie que l’Occident a choisie pour punir Vladimir Poutine et ses sbires.

Des sanctions ont d’abord été imposées à des proches du Kremlin et aux députés de la Douma ayant voté pour la reconnaissance de l’indépendance des deux républiques sécessionnistes de Louhansk et de Donetsk. Elles ont été suivies quelques jours plus tard de mesures dont l’objectif était d’asphyxier l’économie russe en gelant les avoirs de la Banque centrale, ainsi que de l’exclusion de plusieurs banques russes du système SWIFT, qui permet le transfert de devises à l’étranger.

Ces gestes sont à peu près sans précédent dans l’histoire des sanctions. Cette arme économique et financière de destruction massive est à double tranchant et on ne peut ignorer ses conséquences économiques et politiques pour les Occidentaux, les citoyens russes et l’avenir des relations entre l’Ouest et la Russie.

À défaut de déployer des troupes occidentales en soutien au régime de Volodymyr Zelensky (ce qui aurait été le cas si l’Ukraine avait été membre de l’OTAN), l’Occident estime avoir fait le maximum dans les circonstances pour tenter de faire flancher le régime Poutine. Plusieurs gouvernements provinciaux, dont le Québec, ont même fait le choix de retirer la vodka russe des étagères de leurs commerces d’alcool. Cela nous donne bonne conscience.

Ces sanctions pourraient avoir des répercussions importantes à court terme pour les habitants de l’Europe. Leurs pays demeurent dépendants de la Russie à bien des égards, ne serait-ce que pour son pétrole et surtout son gaz, qui représente 40 % de la consommation des ménages de l’Union européenne.

Vladimir Poutine a donc tout le loisir, s’il le souhaite, de fermer les vannes, ce qui aurait pour effet de faire exploser les factures des consommateurs, en plus d’accentuer l’inflation déjà galopante. En outre, étant donné que l’Union européenne exporte pour 80 milliards de dollars de biens de toutes sortes vers la Russie, une action réciproque de la part du Kremlin pourrait également faire très mal et entraîner une hausse du chômage.

Les Européens auront-ils alors le courage de faire ces sacrifices en soutien aux Ukrainiens assiégés à Kiev ? Auront-ils la volonté de continuer à braver la tempête si le conflit devait s’enliser et perdurer pendant des mois, voire des années ?

L’Europe joue gros ici et Vladimir Poutine est conscient du levier à sa disposition, ce qui l’a probablement incité malgré tout à déclencher la guerre.

À long terme, les conséquences pour la Russie et pour nous sont peut-être plus diffuses, mais elles pourraient quand même hanter l’Occident longtemps.

Maintenant que la devise russe a perdu énormément de valeur, des millions de Russes ne pourront convertir leurs avoirs sans se retrouver ruinés. Pour contrer la mesure, la Banque centrale possède à l’heure actuelle 12 milliards de dollars en devises étrangères dans ses coffres, en plus de 630 milliards de dollars en réserve.

Or, outre les 12 milliards présentement à sa disposition, le reste de cet argent demeure virtuel, puisqu’il s’agit en fait de sommes que les pays étrangers doivent à la Russie. Dans les circonstances que nous connaissons, ces derniers peuvent tout simplement refuser de les rembourser, ce qui mènerait à la ruine de l’économie russe.

Certes, la Russie n’est pas à court d’options. Elle peut compter sur son fonds souverain ou encore sur la vente de son pétrole et de son gaz à la très énergivore Chine, qui a fait le choix de ne pas couper ses liens avec le Kremlin. La vente d’une partie de ses réserves d’or, estimées à 130 milliards de dollars, est également une possibilité qui atténuerait la crise.

Le défi n’est donc pas insurmontable pour la Russie, mais il reste tout de même colossal, et à ce stade-ci, on ne peut ignorer la thèse d’un écroulement de l’économie russe, qui mènerait fort probablement à un renversement de Vladimir Poutine et à son remplacement par un régime démocratique. Bonne nouvelle, n’est-ce pas ? La stratégie semble parfaite. Réjouissons-nous !

Pas tout à fait, car nous devons être conscients qu’en détruisant l’économie russe et en ruinant des millions de ses citoyens, ces sanctions risquent non seulement de ramener la Russie 30 ans en arrière, mais aussi d’y créer un terrible ressentiment populaire envers l’Occident.

Si la démocratie est le moins mauvais des régimes politiques, pour reprendre la célèbre formule de Winston Churchill, elle demeure fragile lorsque le peuple meurt de faim. Elle n’a pas non plus de pertinence si le prix à payer est la misère humaine et l’obligation de rebâtir son portefeuille après des années de sacrifices pour soi-même et sa famille. Mettez-vous à la place des Russes pendant quelques secondes : quelle serait à vos yeux la valeur d’un système défendu par ceux et celles qui vous ont ruiné ? 

De plus, le renversement de Vladimir Poutine pourrait aussi pousser la Russie dans les bras d’un nouveau dirigeant aux tendances revanchardes.

C’est pour cette raison qu’il faut tenir compte des conséquences réelles des armes économiques de destruction massive sur la suite des choses.

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D’un côté comme de l’autre les moyens utilisés que se soit militaire ou par sanctions économique ont des dommages collatéraux vis-à-vis les populations civiles qui les subissent. Alors, même si les deux méthodes sont cruelles, quel est le meilleurs moyen d’éviter une telle violence pour satisfaire l’ego de quelques illuminer soif de pouvoir? 1) bombarder à coup de bombe et fusils ou 2) procéder de façon chirurgicale par des sanctions économique? Laquelle des deux méthodes feront le plus de mort et de souffrance à court terme.

Il faut arrêter Poutine. Après l’Ukraine se sera tous les autres pays qui faisaient partie de l’ancienne URSS.

Et que proposez-vous?
Je n’en peux de lire des critiques sur tous les sujets chauds, de la guerre en Ukraine en passant par les changements climatiques, de la répartition de la richesse…
Critiques des situations ou des décisions prises, mais jamais de propositions concrètes pour faire face aux problèmes.

Bien dit monsieur. Ces gens-là ne font que critiquer et n’apporte rien au débat.

Bien noté! Mais c’est quoi la solution? Détourner le regard et laisser l’Ukraine se faire «neutraliser» par la Russie? Envoyer l’OTAN et initier une nouvelle guerre mondiale?

En combattant les armées d’Hitler et d’Hirohito au siècle dernier, les Alliés ne se demandaient pas sans cesse s’ils y allaient trop fort (même si on peut arguer que les bombardements de Dresde, d’Hiroshima et de Nagasaki, c’était beaucoup trop). Il fallait gagner, c’était une question vitale. Mais après la guerre, les Américains ont aidé les pays européens, dont l’Allemagne, (plan Marshall) et le Japon (plan Dodge) à se rebâtir, en grande partie afin d’éviter l’amertume nationale qui a suivi en Allemagne la Première Guerre mondiale et qui a permis à Hitler de fomenter la Deuxième Guerre mondiale. On peut voir des similitudes entre la guerre d’Ukraine actuelle et la guerre d’Espagne, qui a été le prélude à 39-45. Le dénouement du conflit est plus qu’incertain, mais je ne crois pas que ce soit le moment d’y aller en douceur avec Poutine. Quant à la menace nucléaire que le dictateur russe brandit dans l’espoir que tous s’agenouillent devant lui… si son chantage marche, son désir de conquêtes n’aura plus de limites je crois. S’il devenait assez dément pour vouloir enclencher un processus qui détruirait tout probablement l’humanité entière, on peut seulement espérer que quelqu’un en Russie parviendra à le contrecarrer.

@ Yves Lamarre,

En supposant que le président Poutine quitte ses fonctions de gré ou de force, est-ce que vous éliminez l’armée ? Actuellement, Poutine est l’homme en charge qui répond positivement aux demandes de l’état major. Les maréchaux peuvent très bien prendre le pouvoir au nom de la sécurité de l’État. C’est à ce moment-là que commence la dictature, la vraie… quand une population toute entière est privée de ses droits.

Dites-vous bien que dans le cadre géopolitique actuel, Vladimir Poutine est encore peut-être la moins pire des solutions.

Depuis le 18ième siècle, sous la houlette de Carl von Clausewitz, auteur prolifique sur la stratégie militaire, ce sont les armées qui détiennent un pouvoir supérieur au pouvoir politique. Cela se vérifie encore aujourd’hui.

Les Alliés avaient misé beaucoup sur les généraux de la Wehrmacht qui devaient assassiner Hitler lors de l’attentat du 20 juillet 1944 mais ils ont échoué par un hasard tout à fait extraordinaire… une patte de table en chêne! Et la vengeance du dictateur fut épouvantable, emportant même le héros de l’Afrika Korps dit le Renard du désert, le generalfeldmarschall Rommel. C’était la manière la plus probable qui pouvait mettre fin à la guerre en Europe sans que l’Allemagne ne perde la face, selon les généraux. Or, avec cet échec, et vu que la guerre s’étirait (une attaque puissante contre les alliés durant l’hiver 44-45 dans les Ardennes entre autres) avec les massacres qui suivaient, les Alliés décidèrent de mettre à genoux les populations dans l’espoir de les faire se révolter contre le dictateur. Le bombardement de Dresde de février 1945 était dans cette optique qui voulait terroriser les Allemands des autres villes mais ce fut un massacre qui a échoué. La bombe atomique d’Hiroshima et de Nagasaki était dans un contexte différent et dans ce cas, elle a contribué à mettre fin à la guerre avec le Japon au prix se pertes civiles incommensurables.

Donc, si on regarde l’histoire, il est peu probable que de s’en prendre au peuple russe le poussera à se soulever contre le dictateur. Même avec des bombes incendiaires les Alliés n’ont pas réussi en Allemagne, alors les sanctions économiques devraient être plus puissantes pour encourager le peuple russe à se soulever?

Ceci dit, nous sommes beaucoup de gérants d’estrade à commenter sur le conflit en Ukraine tout en étant conscients qu’une sortie de crise est fort improbable si on se fie à l’Histoire. Quoiqu’on fasse, ça va nous retomber sur le nez tout comme pour Poutine car quoiqu’Il fasse, cela risque fort de lui retomber sur le nez aussi mais peut-être trop tard.

La logique en matière de règlement des conflits internationaux s’applique difficilement dans le cas d’un dictateur avec le contrôle sur un tel pouvoir militaire, dont l’arme nucléaire. Primo, il ne voudra jamais perdre la face. Secundo, il est trop engagé dans l’agression contre l’Ukraine pour faire marche arrière sans perdre la face. Une solution négociée, diplomatique, est fortement improbable dans les circonstances. Il reste donc à soit abandonner les Ukrainiens à leur sort, soit s’impliquer sans savoir avec quels moyens ni jusqu’où cela devra aller pour stopper le dictateur…

L’expérience cubaine, iranienne ou encore irakienne démontrent que les sanctions économiques font mal, elles ont cependant des effets qui conduisent simplement les sociétés frappées par ces diverses astreintes à vivre ou « survivre » autrement pour reprendre une formule de Jacques Attali.

Historiquement la Sainte Russie, devenue par la suite URSS de 1917 aux années 90 ; a en plus de la Guerre patriotique, de la Guerre froide, subi des sanctions économiques drastiques, en sorte que cette entité était dans l’impossibilité d’emprunter ou encore d’échanger ses surplus de production contre des devises.

Ceci a conduit à mettre au point un système de troc qui n’a pas si mal réussi. Permis de générer des classes de privilégiés : les apparatchiks du Parti et les oligarques notamment. De grandes fortunes se sont formées grâce aussi à ces businessmen « rouges » amis des communistes qui de divers endroits du monde échangeaient toutes sortes de produits soviétiques acquis à bas prix contre d’autres produits qui faisaient défaut en URSS.

On oublie de préciser que l’effondrement actuel du rouble a quelques aspects positifs, puisque les produits russes sont désormais très attractifs sur les marchés.

On présente l’exclusion de la Russie à l’accès au système SWIFT comme l’arme suprême de destruction massive, la bombe atomique économique qui va permettre de couper le financement de la guerre à Poutine. Faudrait-il s’assurer que ce soit une guerre faite à crédit ?

Si l’on considère que ce système de transaction interbancaire quasi monopolistique était très avantageux pour les banques anglo-saxonnes notamment. La table est mise désormais pour considérer d’autres plates-formes d’échanges et de transactions. Je pense que les émetteurs de cryptomonnaies doivent se lécher les babines, puisque l’inscription des transactions est parfaitement anonyme malgré un registre public.

Il relève de l’évidence que les mesures économiques prises contre la Russie, qu’elles vont faire mal à leur population pendant un certain temps. Les Russes qui en ont vu bien d’autres, qui savent souffrir en silence, continueront de faire comme si de rien n’était. Ces mesures feront elles tellement plus mal que les mesures d’austérité prises par la « Troïka »(*) dans les années 2010 pour maintenir la Grèce dans l’Union Européenne ?

Lorsque simultanément plutôt que d’œuvrer promptement à une résolution du conflit, on entend approvisionner en armes et en munitions le peuple ukrainien, on se propose essentiellement de faire de l’Ukraine un peuple martyre. Les sanctions économiques ne valent rien si la table est mise pour une vente de feu de l’humanité.

Dans le moins pire des scenarios, ce qui se dessine, c’est un nouvel ordre économique, politique et militaire mondial qui ne serait plus dominé par les seuls anglo-saxons. En attendant, il y a fort à croire que pour le Canadien moyen, les prix vont continuer d’augmenter sérieusement, avec ou sans hausse des taux d’intérêts.

(*) Nota : La Troïka dans le jargon politique européen étant cette entité informelle composée du FMI, de la Banque centrale et de la Commission européenne qui au nom de la stabilité financière et du soutien de la valeur de l’euro, peut par des mesures très contraignantes émietter des communautés toutes entières en les privant de soins de santé adéquats, de pensions suffisantes pour les retraités, contribuer à réduire l’accès aux denrées alimentaires par l’ajout de taxes exagérées, etc.…

Qui aurait cru en cette situation « de confrontation » égoïste de la part de la Russie? On parle d’un gros joueur dans l’affrontement sur plusieurs plans: militaire et économique contre un pays dont la seule véritable arme est la détermination d’un peuple de maintenir son indépendance culturelle, émouvante et   «démocratique ». L’issue semble inévitable (avec les dramatiques conséquences en vies humaines) et si c’est le cas – l’Occident y sera possiblement pour quelque chose. Quelle situation dramatique. En espérant que la majorité des Ukrainiens/Ukrainiennes sont favorables à cette résistance ( un référendum serait un indice mais pas le bon timing)

Comme mentionné, si l’appauvrissement en distribution gazière affecte la Chine, elle n’aura pas le choix de riposter – ce serait catastrophique.

Espérons que tout se règle pacifiquement bien que la position des parties européennes et nord- américaines ont dévoilé leur jeu et les cicatrices seront longues à guérir

L’histoire se répète inlassablement.. En 1918, nous avons asphyxié l’Allemagne, qui revancharde, en a fait payer le monde entier au prix fort quelques années après. Que va-t-il advenir de la Russie ?
Je suis contre la guerre, oui Poutine a fait une énorme erreur, oui il faut l’arrêter… mais n’allons nous pas trop loin ?

Malgré la pression souhaitée par toutes ces sanctions économiques, leurs conséquences se feront vraiment sentir malheureusement après le massacre que Poutine est sur le point de faire en Ukraine. Les heures et les jours qui viennent n’augurent rien de bon, simplement à la vue de l’énorme convoi militaire qui approche de Kiev présentement. Je crains que ce soit trop peu trop tard. La mission russe est calculée pour être brève et sans équivoque. Et ils ont les moyens de l’accomplir.

Il y a trois solutions pour réagir à l’attaque russe. Ne rien faire. L’option militaire. Les sanctions économiques. Ces experts (?) critiquent la troisième. J’aimerais qu’ils nous expliquent en quoi les deux premières seraient préférables.

@ Jean-Luc p.

Vous semblez ignorer une quatrième solution — qui selon moi s’est avérée être toujours la meilleure -, laquelle consiste à négocier de bonne foi. Quand on est de bonne foi et lorsqu’on est animé de la volonté de trouver un terrain d’entente, 80% du travail est fait, reste à nouer quelques fils pour créer les conditions de la paix.

Une fois la paix retrouvée, il faut construire des ponts pour faire en sorte que tout cela ne se reproduise plus. C’est ce qu’ont fait les Allemands et les Français après 1945. Autant que je sache, cette paix tient toujours et ces pays coopèrent et s’entraident de mille façons.

Pourquoi d’après vous, ukrainiens et russes ne pourraient-ils pas en faire tout autant ?

Les russes ne vont-ils pas plutôt blâmer Poutine pour leurs malheurs. Qu’ils s’en débarassent, installent un gouvernement démocratique et les sanctions seront levées rapidement….

Excellent article, merci. Comme solution: négocier un accord de paix, y compris un désarmement mondial, gagnant-gagnant sous l’égide des Nations-Unies.