Sauver le soldat O’Toole

Le chef conservateur fédéral Erin O’Toole est sur un siège éjectable et les membres du parti devraient y réfléchir à deux fois avant d’appuyer sur le bouton. 

Adrian Wyld / La Presse Canadienne

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

C’est maintenant devenu la norme au fédéral : le chef perdant lance, au lendemain des élections, un examen approfondi de ce qui s’est passé pendant la campagne pour connaître les raisons de la défaite. C’est d’ailleurs la mission qu’a confiée le chef conservateur Erin O’Toole à l’ex-député d’Edmonton-Centre, James Cumming, battu le 20 septembre.

Un exercice en profondeur pour… comprendre et apprendre ? Les généraux veulent toujours se préparer pour la dernière guerre, mais les dynamiques électorales ne survivent pas nécessairement d’un scrutin à l’autre. Ainsi, ce genre d’exercice sert surtout d’exutoire aux militants. Et dans le cas présent, l’examen que mènera Cumming fait partie intégrante de l’opération visant à sauver le soldat O’Toole.

C’est la première étape et ce ne sera pas nécessairement facile. Perdre contre un Trudeau est devenu un crime pour plusieurs conservateurs. Mais les raisons de cette troisième défaite de suite vont au-delà de la responsabilité unique du chef. Est-ce que les conservateurs sont prêts à regarder cette réalité en face ? Il serait plus simple de désigner un bouc émissaire. 

Pourtant, un changement de chef ne réglerait en rien le problème fondamental du Parti conservateur. Erin O’Toole a obtenu sensiblement les mêmes résultats que son prédécesseur Andrew Scheer. Un retour à zéro avec un nouveau chef serait contre-productif. En fait, l’histoire démontre que la patience peut être payante. Stephen Harper a perdu lors de sa première tentative, en 2004. La vague orange de 2011 n’aurait jamais eu lieu si Jack Layton avait dû partir après sa première campagne. La tentation de trouver un sauveur est grande. Mais une autre campagne à la direction ne permettrait pas au parti de faire la réflexion qui s’impose et qui devrait aller au-delà des récents résultats.

L’approche stratégique de recentrage privilégiée par O’Toole et les tactiques visant à percer dans les villes et les banlieues ont en fait mené à une perte nette de votes et de sièges. L’objectif avoué de ce recentrage était d’aller chercher des électeurs libéraux, voire du NPD. Une trahison, selon l’aile droite du PCC. Tant qu’à perdre, aussi bien perdre à droite toute ! Une logique de perdant, évidemment. On préfère avoir raison plutôt que de chercher la route de la victoire. 

Pour gagner, les conservateurs doivent obtenir l’appui d’au moins 36 % des électeurs, un seuil qui n’a pas été atteint en 10 ans. La coalition d’électeurs qui a porté Stephen Harper au pouvoir, pour trois mandats consécutifs entre 2006 et 2011, était formée d’une base solide dans l’Ouest, d’une poignée de sièges dans l’Est, et surtout, de percées importantes en Ontario, notamment dans la grande région de Toronto. Serait-ce possible de recréer cette coalition ?

Oui, mais seulement si les conservateurs font le constat suivant : le modèle sur lequel Harper a bâti le Parti conservateur lui a certes permis de faire des gains à court terme, mais il a aussi créé des conditions systémiques qui confinent le parti aux banquettes de l’opposition. Ce problème va au-delà de l’efficacité de la machine bleue contre la machine rouge : le plafond de croissance du Parti conservateur est désormais limité.

C’est qu’au-delà de l’idéologie, la méthode Harper a laissé des traces profondes sur l’électorat, ce qui limite le champ d’action de ses successeurs. Sans nécessairement parler de polarisation, il y a eu un durcissement évident du message, un durcissement qui est demeuré et qui repousse aujourd’hui beaucoup d’électeurs. Pour résumer la méthode, parlons de communications stridentes et virulentes qui ne font pas dans la dentelle. Sous Harper, cette approche avait un double effet : décourager le vote des adversaires et mobiliser sa propre base. Parce que plus le message est fort, plus les partisans donnent de l’argent. C’est de cette manière que Stephen Harper s’est donné les moyens de ses ambitions — les conservateurs semblent d’ailleurs ne plus pouvoir se passer de ce trésor de guerre. Mais il y a un effet pervers à tout ça.

Le modèle Harper visait d’abord à motiver cette base électorale et à augmenter sa participation. Convaincre les autres électeurs était une considération secondaire : la priorité était de mobiliser ceux qui votent habituellement conservateur, lorsqu’ils votent. Et ils votent surtout quand ils sont fâchés. Il faut donc qu’ils demeurent fâchés ! On a ainsi cultivé ce sentiment pour en faire une force électorale. 

Près de 20 ans plus tard, ils sont toujours en colère. Et cette base s’est en quelque sorte radicalisée. Elle vocifère sur les médias sociaux contre les libéraux, le NPD, les communistes, les syndicats, les médias (fake news !), les wokes et les gouvernements. Sans compter les débordements… Une certaine mentalité d’être seuls (!) contre tous s’est installée. Et de plus en plus, ces électeurs ne votent que pour un seul parti : les sondages montrent qu’ils ont de moins en moins de deuxième option. Du moins, c’était le cas jusqu’à l’arrivée de Maxime Bernier et du Parti populaire du Canada…  

Les plus militants, évidemment, s’impliquent dans le parti. Pour gagner une course à la direction, il faut conséquemment courtiser cette aile plus radicale, avec des idées très arrêtées notamment sur les enjeux sociaux tels que l’avortement et le contrôle des armes à feu. C’est ce qu’Andrew Scheer a fait, c’est ce qu’Erin O’Toole a fait. Dans ces conditions, difficile de convaincre un nouvel électorat que le parti est finalement modéré. Après avoir courtisé les conservateurs sociaux, après avoir mis dans sa plateforme des politiques contre l’avortement ou le contrôle des armes à feu, après avoir échoué à faire adopter par ses militants en congrès une politique de lutte contre les changements climatiques, comment Erin O’Toole pouvait-il paraître crédible en modéré ? Impossible. 

D’un autre côté, trop de stratèges conservateurs semblent compter sur le NPD pour faire le travail à leur place. Si seulement le NPD pouvait faire mieux, disent-ils, nous pourrions gagner. Cette analyse est basée sur la fausse prémisse suivante : plus les néo-démocrates sont forts, plus les conservateurs ont des chances de gagner.

Or, depuis la création du parti en 1961, la moyenne électorale du NPD est de 16,68 %. Sur ces 20 élections, le NPD a dépassé cette moyenne historique 12 fois : cela a donné six victoires chacun pour les libéraux et les conservateurs ! En fait, lors des quatre meilleurs résultats du NPD, il y a eu deux gouvernements majoritaires conservateurs (1988 et 2011) et deux gouvernements majoritaires libéraux (1980 et 2015). Pour gagner, les conservateurs ne doivent pas compter sur les néo-démocrates. Ils doivent compter sur eux-mêmes et se remettre à convaincre des électeurs. 

C’est particulièrement vrai dans les banlieues. Ces électeurs ont déjà voté bleu, mais ils ne se reconnaissent plus dans le message, le ton et les positions des conservateurs. Tant et aussi longtemps que les conservateurs voudront faire plaisir aux conservateurs, ils feront ainsi du surplace… avec des coffres bien remplis. 

La méthode Harper a fait son temps. Lorsque l’on regarde les partis que les électeurs considèrent, on peut constater que l’univers des électeurs potentiels du Parti conservateur a rétréci, au point que cet univers est maintenant plus petit non seulement que celui du Parti libéral, mais aussi que celui du NPD : à peine 4 électeurs sur 10 sont désormais accessibles. C’est trop peu. 

Le problème, c’est que pour faire croître leur univers d’électeurs potentiels, les conservateurs doivent abandonner ces combats d’arrière-garde sur les questions sociales, en porte-à-faux avec une majorité croissante de la population, particulièrement les jeunes et les femmes. Il faut offrir des solutions, conservatrices bien sûr, aux principales préoccupations de ces électeurs. Il faut surtout cesser de parler de choses qui soit ne les intéressent pas, soit leur répugnent carrément.

La solution passe aussi par un changement de ton, une nouvelle approche plus modérée. En politique, il est plus facile de faire des gains en faisant des additions. La priorité d’Erin O’Toole devrait d’abord être de faire en sorte que son parti redevienne une option pour un plus grand nombre d’électeurs. Le chef semble l’avoir compris, mais il n’a pas été en mesure de terminer le grand ménage qui s’impose. Le Parti conservateur devrait lui en donner la chance.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.