Sheila Fraser : «Le gouvernement est myope»

Le scandale des commandites a fait de Sheila Fraser la comptable la plus connue du Canada ! À quelques jours de sa retraite, en mai dernier, la vérificatrice générale ne mâchait pas ses mots ni ne ménageait ses conseils au prochain gouvernement.

Sheila Fraser : «Le gouvernement est myope»
Photo : Fred Chartrand / PC

Sheila Fraser a été contrainte au silence durant la campagne électorale. Même lorsque des ébauches de son rapport sur les dépenses faramineuses aux sommets du G8 et du G20 en Ontario ont été divulguées par les médias, la loi empêchait la vérificatrice générale d’en parler.

Maintenant que l’heure de la retraite est arrivée, Sheila Fraser, 60 ans, sent qu’elle a les coudées franches pour recommencer à s’exprimer – et pour lancer un défi au gouvernement nouvellement élu. Après avoir passé 10 années à lever le voile sur les mésaventures financières à Ottawa avec son équipe de 650 personnes, elle est en effet arrivée à la fin de son mandat le 31 mai.

Sheila Fraser a accepté de revenir sur la mise à nu du gaspillage lié au registre des armes à feu – celui-ci devait s’autofinancer, mais il a fini par coûter un milliard de dollars aux contribuables. Sur le scandale des commandites, qu’elle a dénoncé avec toute sa verve, un dossier-choc qui a fait d’elle la comptable la plus connue du Canada. Fait rare pour un vérificateur général, elle a aussi accepté de regarder en avant et de parler des défis que devra relever le gouvernement.

La machine fédérale est tellement grosse que toutes ces années en poste n’auront pas suffi à Sheila Fraser pour en faire le tour complet. Il y a sûrement lieu, dit-elle, d’élaguer. Elle manifeste aussi sa crainte des déficits et déclare qu’il faudra peut-être hausser les impôts pour leur faire face.

Le plus troublant pour Sheila Fraser, toutefois, est la myopie du système politique, qui préfère s’attarder aux enjeux à court terme plutôt que de s’attaquer aux défis qu’affronteront les prochaines générations, comme le vieillissement de la population et le réchauffement planétaire. Le gouvernement nouvellement élu aura-t-il le courage de l’écouter ? L’actualité a rencontré Sheila Fraser dans ses bureaux, à Ottawa.

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Avant d’entrer en poste, il y a 10 ans, quelles étaient vos impressions du gouvernement fédéral, vous qui arriviez de Québec et du secteur privé ?

– J’étais dans un grand cabinet, où je faisais des travaux pour le gouvernement du Québec, alors j’étais familière avec le secteur public. Mais le travail à Ottawa, bien honnêtement, était un peu loin de ça. Je n’avais pas saisi la complexité de la tâche. On connaît des sociétés comme Postes Canada ou Via Rail, mais je ne pouvais prévoir l’ampleur des défis qui m’attendaient.

Aviez-vous des objectifs précis dès le départ ? Vouliez-vous suivre la tradition ou changer les choses ?

– Bien humblement, mon objectif, c’était de survivre. [Rire] C’est sûr qu’un vérificateur général insiste toujours sur la qualité. Aucun compromis là-dessus. Mais je voulais qu’on consacre plus d’attention aux ressources humaines. Il y a une vingtaine d’années, la seule chose qui comptait, c’était de produire. Maintenant, avec les jeunes et les familles, les gens tentent d’atteindre un meilleur équilibre, et il fallait s’adapter en conséquence. Je suis très fière que, pendant quatre années consécutives, nous ayons été nommés parmi les 100 meilleurs employeurs au Canada.

Votre style est moins opaque que celui de vos prédécesseurs. Est-ce votre personnalité ou un effort conscient pour mieux communiquer avec le public ?

– Je voulais qu’on soit plus clairs. Les résumés verbaux des équipes étaient très clairs, mais pas les rapports écrits. C’était à nous de rendre les choses plus simples et plus accessibles au public en général. Dès le début, on a décidé d’adopter le plain language [langage clair]. Tout le personnel a suivi une formation, et un groupe de rédacteurs fait un travail très utile pour rendre les rapports plus compréhensibles.

Un des premiers rapports qui a fait du bruit a été celui sur le registre des armes à feu, à la fin 2002. Vous avez été surprise du tollé qu’il a suscité ?

– Je savais que la question des armes à feu soulevait beaucoup de controverses politiques. On a réfléchi longuement à la façon de présenter le rapport pour ne pas avoir l’air de donner une opinion sur le registre. Ni la politique ni les coûts n’étaient en cause, mais le fait que le Parlement avait été tenu dans l’ignorance. Un député avait dû faire des demandes en vertu de la Loi sur l’accès à l’information pour obtenir des chiffres. Il y a quelque chose de pas correct dans notre système lorsqu’un député n’est pas capable de demander au gouvernement le coût d’un programme comme celui-là. C’était une aberration.

Il y a aussi le fameux dossier des commandites. Vous n’aviez pas sauté dessus à pieds joints, n’est-ce pas ?

– Pantoute ! Non, non, non. Au début, le gouvernement de Jean Chrétien me demandait d’étudier deux contrats de Groupaction, mais j’estimais que c’était au Service de vérification interne des Travaux publics de le faire. Après réflexion, après avoir vu toute la controverse à la Chambre des communes, on a accepté. On pouvait facilement deviner que le gouvernement nous avait demandé de faire le travail pour pouvoir répondre à la Chambre que le dossier avait été transmis à la vérificatrice générale… en espérant qu’on ait besoin d’un an. On a produit un rapport en six semaines ! Je ne voulais pas servir d’excuse politique.

Vous avez ensuite fait la vérification complète du programme des commandites. Vous attendiez-vous à ce que cela définisse votre mandat ?

– On ne pouvait pas imaginer ce qu’on s’apprêtait à trouver. On lisait les journaux et on s’attendait à voir des choses mal gérées. Mais que ce soit plus que ça, je ne m’y attendais pas.

Vous avez déterré de la fraude…

– Tout à fait. Même qu’on a transmis le dossier à la GRC dès le début. Je suis contente d’avoir fait cette vérification, surtout qu’on a aussi vérifié les sociétés d’État [NDLR : comme Postes Canada, qui avait reçu des commandites]. Les transactions et mouvements d’argent entre les sociétés d’État et le ministère des Travaux publics, nous seuls pouvions déceler cela.

Vous êtes aussi allée rencontrer l’ancien ministre des Travaux publics Alfonso Gagliano au Danemark. C’était inusité d’inter­roger un ministre à la retraite ?

– Oui. Ça n’aurait pas été juste de publier un rapport sans qu’il ait la chance de donner des explications. Il y avait beaucoup d’aspects nouveaux dans ce dossier pour notre bureau. C’était un dossier très délicat, alors l’équipe a travaillé très fort. La difficulté, en fin de compte, était de choisir les cas à présenter et d’essayer de résumer ça dans un rapport qui n’allait pas faire 300 pages.

À partir de ce moment-là, vous ne passiez plus ina­perçue. Quel effet cela fait-il ?

– Ça m’a surprise. Une comptable ne s’attend pas à se faire arrêter dans la rue. Lorsqu’on partait en voyage, mes enfants se demandaient si on allait passer les vacances sans que quelqu’un me reconnaisse. Partout, en Europe, en Afrique, il y a toujours un Canadien quelque part qui m’arrête.

À l’époque des commandites, des députés libéraux ont lancé des attaques contre vous. Comment l’avez-vous pris ?

– Ça blesse un peu au début, mais on se rend compte qu’on est dans un monde politique. On dérange, c’est sûr qu’il y en a qui vont attaquer le messager. Je me souviens d’un comité parlementaire où un député me posait des ques­tions de façon agressive. Je ne comprenais pas son com­portement. Il est venu me voir ensuite et m’a dit qu’il visait les gens de l’autre bord, mais qu’il devait passer par moi pour les atteindre. C’est alors que vous prenez cons­cience que c’est un jeu, tout ça. Il ne faut pas s’en faire.

Récemment, à Montréal, le vérificateur Jacques Berge­ron a fait l’objet d’une enquête et a été espionné par les autorités municipales. Est-ce que les vérificateurs doivent être encore plus prudents dans leur gestion, irréprochables même ?

– Les vérificateurs doivent respecter les règles, parce qu’ils critiquent ceux qui ne les respectent pas. Si une vérification porte sur la sécurité informatique, je dois être consciente de la situation chez nous. À Montréal, peu importe les allégations, les hauts dirigeants de la Ville ont procédé de façon absolument inappropriée. La Ville aurait dû présenter des allégations au vérificateur, puis lui demander des explications. On ne peut pas agir sournoisement, par-derrière, comme ça. Ça n’a pas de bon sens.

En début de mandat, le gouvernement Harper vous a offert une augmentation de budget. Pourquoi l’avez-vous refusée ?

– Le gouvernement voulait renforcer les Services de vérification, mais il valait mieux renforcer ses propres systèmes de gestion plutôt que de dépendre d’un vérificateur externe. Il faut qu’il y ait des mécanismes à l’interne pour qu’on détecte les problèmes et qu’on les règle soi-même. Il y a des limites à ce que le Bureau du vérificateur peut faire, et on ne doit pas devenir trop gros.

Il y a des parties de l’État que vous n’avez pas encore vérifiées en 10 ans. Dans l’ensemble, êtes-vous satisfaite de la façon dont le gouvernement dépense son budget annuel de 275 milliards de dollars ?

– Au chapitre de la gestion financière, beaucoup de progrès ont été accomplis au cours des 10 der­nières années. Il y a eu renforcement de l’importance de la gestion financière. Les sous-ministres y sont plus attentifs. Autrefois, ils étaient plus axés sur des questions de politiques publiques que d’administration. Il y en a qui vont dire qu’ils se préoccupent trop de l’administration et pas assez de politique, mais je trouve ça bien que les chefs des organisations se préoccupent de leur administration.

Mais tout n’est pas parfait, n’est-ce pas ?

– Il reste, pour moi, une question importante, soit les finances à plus long terme. Dans presque toutes les vérifications que nous avons faites, on a constaté des manques d’argent ou des grosses dépenses à venir. Que ce soit la rénovation des édifices du Parlement, les systèmes informatiques, les ponts à Montréal, on peut en nommer et en nommer. Il y a aussi le déficit, les questions liées à la population vieillissante et aux changements climatiques. Comment va-t-on surmonter tout ça, avec les autres demandes de financement qui s’en viennent au fédéral ? Le gouvernement ne publie pas de prévisions à long terme, tandis que dans d’autres pays, comme aux États-Unis, on prévoit un horizon de 75 ans.

Le Canada a des prévisions pour deux, trois, cinq ans ?

– Maximum ! Les dernières prévisions à long terme ont été faites il y a une dizaine d’années. C’est important de commencer la discussion avec la population, de l’informer des défis qui s’en viennent. Dans les années 1990, quand on a voulu diminuer les déficits et la dette, il y avait beaucoup de discussions au sein du public, qui s’est rangé derrière le mouvement. C’est probablement difficile avec un gouvernement minoritaire, mais la population a besoin d’être renseignée sur ces questions.

Est-ce qu’il y a encore du gaspillage dans le secteur public ?

– Dans toute grande organisation, il y aura toujours une façon de faire des choses de manière plus efficiente. Mais souvent, ça demande aussi un investissement. L’informatique peut aider beaucoup, mais il faut investir. Changer des logiciels et des programmes, ça exige des années et des milliards de dollars. Alors, pour un gouvernement, ce n’est pas très sexy de dire : « On va investir pour changer le système informatique, qui présente beaucoup de risques, et ça va coûter très cher. » C’est bien plus agréable de présenter un programme qui aura un effet direct sur la population. Alors oui, il y a des sources d’améliorations, mais la plupart vont exiger un investissement en informatique et de nouvelles façons de faire.

Si les prévisions à long terme étaient publiques, est-ce que ça forcerait les gouvernements à annoncer des projets qui seraient eux aussi à long terme ?

– Oui. Annoncer des projets, et peut-être revoir certains pro­grammes. Même avoir une augmentation d’impôts et de taxes. On ne peut pas laisser une dette énorme à nos enfants et petits-enfants. Le Canada, en général, est un pays où les gens sont assez prudents sur le plan des finances. Souvenons-nous des années 1990, où le gouvernement a réduit ses programmes, a augmenté les impôts et a été réélu avec une plus grande majorité. Il n’y a pas beaucoup de pays où ça s’est produit. Le public doit prendre conscience des défis qui s’en viennent, surtout le vieil­lissement de la population et les changements climatiques. Quand on voit tous les désastres naturels qui se produisent, il y a des dépenses qui se sont accrues à cause de ces événements, et ça va probablement continuer.

Que ferez-vous à compter du 1er juin ?

– J’ai prévu un voyage en Italie. Je me promets six bons mois à ne rien faire, à réfléchir à ce que je ferai par la suite. Je vais faire quelque chose, mais c’est mon dernier emploi à temps plein.