Six leçons d’une drôle de campagne

Cette campagne électorale fédérale singulière se termine avec autant d’interrogations qu’elle en avait au signal de départ. Voici pourquoi.

Photo : Christian Blais

La campagne qui s’achève ne pouvait pas être plus courte : 37 jours, c’est le strict minimum prévu par la Loi électorale du Canada. N’empêche que Justin Trudeau a dû trouver le temps long ici et là, voyant les intentions de vote du Parti libéral du Canada reculer et les espoirs d’obtenir un gouvernement majoritaire s’amenuiser. 

À la veille du jour J, les sondages et les modèles de projections de sièges laissent entrevoir que le nouveau Parlement ressemblera fort à celui dissous à la mi-août — mais avec des partis d’opposition renforcés. Est-ce à dire que la campagne n’aura servi à rien ? Le débat à ce sujet est ouvert depuis un moment. Mais on en retiendra de notre côté plusieurs constats et leçons, ici résumés :

Une élection, ça se justifie (ou pas)

Tout premier ministre d’un gouvernement minoritaire qui déclenche une élection anticipée pour tenter d’aller chercher une majorité passe quelques jours à s’expliquer et à justifier la tenue du scrutin. C’est habituel, et on passe généralement à un autre appel en moins de 72 heures. Pas cette fois-ci. 

Le chef libéral a bien tenté d’expliquer sa décision au premier jour de la campagne. « On vit un moment historique », disait Justin Trudeau. « Je pense que c’est important que les Canadiens puissent se faire entendre sur la manière dont ils veulent en finir avec cette pandémie et dont on va rebâtir en mieux. » Valable ou pas, l’argument n’a jamais vraiment convaincu. Et le premier ministre a eu à répondre à la même question (pourquoi cette élection ?) pratiquement tous les jours de la campagne. 

Encore cette fin de semaine, ses adversaires répétaient les mêmes lignes évoquant une élection irresponsable et injustifiable (après tout, le Parlement fonctionnait somme toute correctement, et l’énorme budget déposé en avril avait été adopté, non ?). Ils ont eu beau jeu de souligner que le gouvernement aurait dû être à l’ouvrage plus directement pour aider les provinces à contrer la quatrième vague de COVID-19, qui n’a cessé de gonfler depuis le déclenchement des élections. 

Un sondage récent disait que près de sept Canadiens sur dix estimaient le moment de l’élection mal choisi. C’est davantage qu’au début de la campagne. Au-delà de la joute politique, il faudra surveiller si le scepticisme envers la tenue de l’élection aura un impact négatif sur le taux de participation, lundi. Et comment la situation sanitaire dans certaines provinces — l’Alberta, particulièrement — jouera sur la motivation des électeurs. 

Des milliards, ça se compte par dizaines

Durant la campagne électorale de 2019, Maxime Bernier martelait que la dette et les déficits de l’époque ne laisseraient « aucune marge de manœuvre » au Canada en cas de récession. C’est peu dire que l’affirmation a été contredite depuis. Et encore plus durant la campagne. 

Cette dernière aura ainsi été marquée par une pluie de dizaines, voire de centaines de milliards de promesses et d’engagements divers. En période covidienne — qui a fait réaliser l’importance d’avoir un filet social fort et des mesures de soutien importantes pour les travailleurs et les employeurs —, la retenue n’était pas invitée aux débats. 

Aux 101 milliards de dollars prévus dans le dernier budget Freeland, les libéraux ont ajouté 78 milliards pour incarner leur vision d’avenir. Compte tenu des nouveaux revenus anticipés, la dépense nette serait de 53 milliards. Le retour à l’équilibre budgétaire n’est nullement à l’ordre du jour — ni même de la prochaine décennie, ou plus. 

Si les conservateurs sont élus, c’est près de 51 milliards de dollars qui seraient dépensés (leur cadre financier prévoit un retour à l’équilibre d’ici 10 ans). Un gouvernement néo-démocrate injecterait pour sa part 214 milliards de dépenses, partiellement compensées par de nouveaux revenus attendus de… 166 milliards. 

C’est partout beaucoup d’argent — et on aura bien le temps de parler d’inflation plus tard. Quant à l’équilibre budgétaire, ce sera pour une autre élection. 

Un plan ne dit pas tout

Qui a dit qu’il fallait égrener les annonces avant de dévoiler sa plateforme électorale complète ? Cette année, tant le Nouveau Parti démocratique que le Parti conservateur du Canada ont choisi de tout mettre sur la table dès les premières heures de la campagne. Dans les deux cas, des plans volumineux… mais pas nécessairement précis pour autant. 

Ce fut particulièrement révélateur dans le cas d’Erin O’Toole, qui a fait beaucoup (beaucoup, beaucoup) référence à son Plan de rétablissement du Canada, un document de près de 170 pages d’engagements et de photos du chef.

« J’ai un plan » fut probablement la réponse la plus souvent donnée par le leader conservateur durant la campagne — souvent pour botter en touche des questions qui exposaient des contradictions ou soulevaient des doutes. 

Deux sujets ont particulièrement embarrassé M. O’Toole. Sur l’avortement, il est pro-choix et l’a répété continuellement, mais il n’a pu expliquer pourquoi la plateforme promet de « protéger le droit de conscience des professionnels de la santé ». Celui-ci est déjà encadré et inclut l’obligation pour un médecin de diriger une patiente qu’il ne veut pas traiter vers un autre médecin. 

Dans le cas des armes d’assaut — où le chef disait en apparence le contraire de ce que propose la plateforme —, les conservateurs ont tenté de régler le débat en… ajoutant une note au bas de la page 96 du programme. Celui-ci dit donc maintenant qu’un gouvernement O’Toole va abolir un décret adopté par les libéraux (qui liste des armes prohibées), mais que « toutes les armes actuellement interdites le resteront »… du moins, le temps qu’un nouvel examen de la Loi sur les armes à feu soit effectué. 

Après un bon départ, la campagne de M. O’Toole a commencé à perdre de l’allant à mesure qu’étaient mis en évidence des enjeux de ce type — et aussi un décalage certain entre ce qu’il propose aujourd’hui et ce qu’il proposait lors de la course au leadership des conservateurs, l’an dernier. Cela dit, à la veille du vote, la plus grosse épine dans son soulier s’appelle peut-être Jason Kenney… 

Un débat des chefs en anglais, c’est important en français 

Yves-François Blanchet était visiblement dans tous ses états après le débat des chefs en anglais, le 9 septembre. Le souffle court, il était presque à court de mots — lui qui n’en manque jamais — pour faire part de son indignation devant la question « loadée » de la modératrice au sujet du supposé racisme des Québécois et des projets de lois « discriminatoires » discutés à Québec. 

Sur le plan stratégique, M. Blanchet devait toutefois être secrètement heureux de ce qui venait de se passer : du Québec-bashing sur le thème identitaire ? Les sondages ont presque immédiatement fait part d’une remontée du Bloc à partir de là, effaçant du coup un début de campagne plus difficile.  

La veille du débat, le premier ministre François Legault avait fait une sortie qui revenait à souhaiter l’élection d’un gouvernement minoritaire conservateur, sans avoir un mot pour M. Blanchet. Moins de 24 heures plus tard, François Legault saluait la défense spontanée d’Yves-François Blanchet lors du débat, alors que Justin Trudeau et Erin O’Toole restaient muets sur le coup. 

Des champs de compétence, ça se défend  

Il y avait longtemps que la question du respect des champs de compétence des provinces — ou disons du Québec — n’avait été aussi centrale dans une campagne électorale fédérale. 

Avec trois sorties qui ont fait grand bruit, François Legault s’est assuré que c’était le cas cette année. En parallèle, Yves-François Blanchet a fait de la défense des compétences du Québec la mission centrale du Bloc (au prix de quelques contorsions sur le troisième lien… ou par rapport à ses convictions, quand il a suggéré que le fédéral ne devait pas punir une province qui restreint l’accès aux femmes souhaitant se faire avorter — au prétexte que les soins de santé sont sous autorité provinciale). D’indépendance, il n’a pour ainsi dire jamais parlé. 

La liste d’épicerie des demandes de M. Legault aux partis fédéraux revenait essentiellement à accorder plus de pouvoirs au Québec (en immigration et pour les évaluations environnementales, notamment), ou à lui transférer de l’argent sans condition (les fameux transferts en santé). 

La pandémie impose une réflexion sur le rôle du fédéral en santé. Ottawa doit-il transférer des dizaines de milliards aux provinces sans paramètres, et les laisser déterminer les priorités ? Ou peut-il, par exemple, exiger le respect de normes nationales pour les aînés, ou des niveaux d’investissement précis pour la santé mentale ? Libéraux et néo-démocrates sont ouvertement dans le deuxième camp, alors que les conservateurs assurent qu’ils laisseraient les provinces libres d’utiliser l’argent comme elles le souhaitent. 

Si Justin Trudeau est reconduit au pouvoir, de belles négociations sont à prévoir avec François Legault (sans compter que l’ambiance ne sera peut-être pas légère…). 

Des vaccins, ça divise 

Pour convaincre les Canadiens qu’une élection était nécessaire, Justin Trudeau a utilisé l’exemple de la vaccination obligatoire des employés de la fonction publique. Voilà, disait-il, un enjeu où les visions libérale et conservatrice divergeaient (un peu). 

Tout au long de la campagne, le chef libéral a politisé la question sanitaire, tentant notamment de mettre Erin O’Toole et Yves-François Blanchet du côté des antivaccins. Les résultats de lundi donneront une mesure de l’efficacité de ces attaques. Mais on sait déjà qu’elles ont contribué à motiver des manifestants anti-vaccins et anti-mesures sanitaires, qui ont perturbé de nombreux événements organisés par les libéraux au fil de la campagne. 

Ce phénomène en éclaire un autre : la montée du Parti populaire du Canada et de Maxime Bernier, qui récolte de deux à trois fois plus d’appuis qu’au début de la campagne. Et ce n’est vraisemblablement pas pour autre chose que son discours dénonçant la « tyrannie » des mesures sanitaires, qui briment nos droits et libertés… À suivre, assurément — et compte tenu de la montée d’Éric Duhaime au Québec.

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Merci de ns répondre…
B. Pilon

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Bonjour M. Pilon,

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Bonne journée !

La méconnaissance du français m’agace.
Les deux phrases suivantes se contredisent : « C’est peu de dire que l’affirmation a été contredite depuis » signifie que l’affirmation a été TRÈS SOUVENT contredite. Donc, ajouter « Et encore moins durant la campagne » n’a aucun sens.

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Il reste que le Bloc Québécois est complètement inutile, autre que de permettre à M. Blanchet (et compagnie) de se bâtir très facilement une rente de retraite « fédérale » comfortable.

Jean-Marie Brideau
Moncton NB

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