Sommet États-Unis–Afrique : les enjeux d’une rencontre historique

Du 4 au 6 août derniers, la presque totalité des chefs d’États africains étaient présents à Washington à l’occasion du U.S.-Africa Leaders Summit. Si certains ont qualifié ce sommet d’«historique», il faudra attendre un peu pour voir s’il marquera un tournant dans les relations États-Unis–Afrique : historiquement parlant, cette dernière n’a jamais été une priorité de la politique étrangère américaine.

President Obama Holds A Press Conference At US State Department
Photo : AFP/Getty Images

Du 4 au 6 août derniers, l’Afrique était à l’honneur à Washington à l’occasion d’un sommet que le président sénégalais Macky Sall a qualifié d’«historique».
Politique

Tous les chefs d’États africains étaient invités en sol américain pendant deux jours afin de discuter des relations entre les États-Unis et l’Afrique — sauf les dirigeants de l’Érythrée, de la République centrafricaine, du Soudan et du Zimbabwe, qui ont été jugés infréquentables.

En revanche, bien qu’ils eurent été invités, les leaders du Liberia et de la Sierra Leone — occupés à gérer la propagation actuelle du virus Ebola — n’ont pas fait le voyage. Cette grave crise sanitaire, qui a déjà fait plus de 700 morts en Afrique de l’Ouest, s’est d’ailleurs invitée au sommet de Washington.

L’objectif principal de cette rencontre était clair : bâtir des relations qui reposent sur des intérêts communs, le tout dans le respect mutuel, autour de la coopération économique et des échanges commerciaux, surtout, mais également autour d’enjeux de démocratie et de sécurité.

Un sommet de rattrapage pour les Américains ?

Pour les Américains, l’intérêt du sommet était surtout économique.

Les experts s’accordent à dire que les États-Unis sont pressés de combler leur retard face à la présence économique de l’Union européenne et, surtout, de la Chine. Cette dernière n’hésite pas à investir sans compter et sans condition en Afrique, notamment dans les ressources naturelles.

En 2013, alors que les échanges entre les États-Unis et l’Afrique ne faisaient que 85 milliards de dollars, la Chine en comptabilisait plus du double, soit environ 210 milliards de dollars.

Obama avait d’ailleurs appelé les pays africains à la vigilance face aux nombreux contrats (dans le domaine énergétique, entre autres) conclus avec la Chine.

Le sommet de Washington s’est terminé avec une promesse du président Barack Obama de débourser 33 milliards de dollars pour stimuler l’investissement public et privé sur le continent.

La Maison-Blanche a aussi promis d’intensifier son programme Power Africa, qui consiste en un vaste plan de développement électrique pour plus de 60 millions de foyers et d’entreprises.

Un sommet d’occasions pour les Africains ?

L’implication américaine en termes d’investissement direct étranger en Afrique est faible… et les dirigeants africains ont tenu à le faire savoir.

Par ailleurs, la présence des États-Unis, par l’entremise de programmes tels que l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) et le Millenium Challenge Account, a favorisé l’émergence d’une classe moyenne. Durant ce sommet, les chefs d’États africains ont plaidé spécifiquement pour la reconduction de l’AGOA, mais le dernier mot reviendra au Congrès américain, qui doit encore l’entériner. Quant à l’administration Obama, elle y est déjà favorable.

Le point culminant de ce sommet pour les Africains est la participation au forum Trade and Investment (échange et investissement). Cette foire a été une occasion pour les gouvernants africains d’échanger directement avec de grands chefs d’entreprises afin de vanter les possibilités du continent.

Démocratie et les droits de l’homme

Nombreux sont ceux qui s’attendaient à ce que ce sommet soit une occasion pour l’administration Obama de réitérer de manière audible sa position antirévisionniste des constitutions africaines.

Actuellement, plusieurs chefs d’État africains, bientôt arrivés au terme de leurs mandats, affichent des velléités de révision de la constitution. Du Burkina Faso au Congo-Brazzaville, en passant par la République démocratique du Congo, oppositions et société civile mobilisent — parfois au prix de menaces — leurs militants pour faire obstacle à ces tentatives d’affaiblir les institutions démocratiques.

Si le secrétaire d’État John Kerry a souligné que les États-Unis presseront les dirigeants à ne pas modifier les constitutions nationales pour des fins personnelles, le président Obama est resté discret tout au long du sommet sur cette question, ce qui a amené certains observateurs à regretter des illusions perdues.

La sécurité en débat

Les États africains ont demandé plus d’implication et l’augmentation des contributions américaines en matière de sécurité, notamment celle en lien avec la propagation des activités terroristes.

Si Obama a promis de renforcer la coopération militaire — annonçant ainsi un financement de plus de 110 millions de dollars par an pour soutenir, entre autres, le projet de la force d’intervention rapide africaine —, le président américain a, en retour, insisté sur la nécessité de professionnaliser les armées africaines afin de mettre fin aux exactions gratuites et non justifiées contre les populations.

L’établissement de bonnes relations entre civils et militaires sont, à en croire Barack Obama, un remède efficace pour venir à bout de la lutte contre le terrorisme et l’insécurité en général.

Les Africains ne doivent pas s’attendre nécessairement à un changement de stratégie américaine — réticente depuis le revers de l’intervention en Somalie, en 1992-1993 — quant à l’engagement dans des opérations au sol sur le continent africain. Par contre, les États-Unis ont marqué leur détermination à soutenir les efforts régionaux et à être plus efficaces dans les efforts de maintien de la paix en Afrique.

En bref, il faudra attendre pour voir si le sommet marquera un tournant dans les relations États-Unis–Afrique, car, historiquement parlant, cette dernière n’a jamais été une priorité de la politique étrangère américaine.

À première vue, ces orientations ne sont pas nouvelles. D’abord et surtout, les dirigeants ont défendu une intégration et/ou une interdépendance plus grande entre les économies afin, dit-on, de promouvoir le développement africain — mais sans discuter ni débattre du modèle de développement à favoriser.

Ensuite, une coopération militaire dite nécessaire est avancée, mais sans débattre des effets (notamment sur la démocratie) de la militarisation grandissante d’un continent.

Il est déjà possible de prévoir qui seront les principaux bénéficiaires d’une telle approche.

 

Émile Ouedraogo et Bruno Charbonneau
Chercheur en résidence et directeur, Observatoire sur les missions de paix et opérations humanitaires
Chaire @RDandurand @UQAM

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte une trentaine de chercheurs en résidence et plus de 100 chercheurs associés issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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