Soudas et Harper : le divorce

Le premier ministre pensait avoir trouvé une carte maîtresse en vue des élections de 2015 en persuadant son ancien et fidèle bras droit, Dimitri Soudas, de quitter le comité olympique canadien pour prendre la direction du Parti conservateur. Il n’avait pas prévu que son protégé — croyant peut-être jouir d’une certaine impunité — enfreindrait les termes de son contrat pour voir aux intérêts de sa partenaire, la députée Eve Adams.

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Photo : Tom Hanson / La Presse Canadienne

Le premier ministre Stephen Harper pensait avoir trouvé une carte maîtresse en vue des élections de 2015 en persuadant son ancien et fidèle bras droit, Dimitri Soudas, de quitter le comité olympique canadien pour prendre la direction du Parti conservateur.

PolitiqueIl n’avait pas prévu que son protégé, croyant peut-être jouir d’une certaine impunité, enfreindrait les termes de son contrat pour voir aux intérêts de sa partenaire, la députée Eve Adams.

Pour cette raison, Dimitri Soudas n’est plus employé du parti depuis dimanche dernier. Le premier effet de son congédiement est que M. Harper se retrouve sans directeur général en titre, et ce, en pleine saison d’assemblées de mises en nomination pour les prochaines élections. Ça perturbe ses plans et l’organisation du parti.

Cela survient aussi à la fin d’une année difficile pour le premier ministre : démission de son chef de cabinet Nigel Wright, scandale au Sénat, départ de son ministre des Finances Jim Flaherty, nomination ratée à la Cour suprême, réforme électorale contestée de toutes parts… Il en ressort dépourvu de son aura d’invulnérabilité.

Résultat : l’époque où le parti laissait tout passer à son chef est révolue.

Pendant longtemps, le parti a tout laissé passer à son chef. M. Soudas a lui-même profité de cette clémence. Reconnu pour prendre les gens à rebrousse-poil, il n’avait pas que des amis au sein du parti et du caucus. Quand M. Harper a imposé l’embauche de Dimitri Soudas au poste de directeur général, les ministres et le conseil national qui militaient en faveur d’autres candidats ont ravalé leur frustration.

Mais en donnant préséance aux intérêts de sa conjointe au détriment du parti, M. Soudas a semé la grogne. Les militants ont protesté, de nombreux députés refusent de le défendre. Fait rare, M. Harper a été forcé de bouger pour garder la paix dans son parti et pour préserver la confiance des membres envers le processus de mise en nomination.

De façon plus large, il démontre, avec sa réaction rapide et décisive, qu’il est conscient de la faible marge de manœuvre qui lui reste en matière d’éthique après l’affaire Wright-Duffy. Il ne peut tolérer aucun dérapage capable de porter ombrage au parti en route vers les prochaines élections.

M. Harper a dû sévir et il pourrait devoir le faire à nouveau avec Eve Adams qui aurait, allègue-t-on, abusé de ses privilèges parlementaires pour mousser sa candidature.

Voici le détail des faits.

Députée de l’actuelle circonscription de Mississauga-Brampton Sud, Mme Adams veut être candidate dans la nouvelle circonscription de Oakville-Nord Burlington, où elle réside maintenant avec M. Soudas. (La carte électorale de la région torontoise sera profondément transformée en 2015 à cause de l’ajout de nouveaux sièges, ce qui provoque un énorme jeu de chaises musicales, les députés sortants devant décider dans quelle portion de leur ancienne circonscription ils souhaitent se présenter.)

Cela veut cependant dire qu’elle doit faire la lutte à une chiropraticienne, Natalia Lishchyna, qui a l’appui de la majorité de l’exécutif local et qui fait campagne depuis un moment. Le parti préférerait que Mme Adams demeure dans la circonscription où elle est déjà connue, utilisant sa notoriété pour conserver son siège.

Mme Adams ne l’entend pas ainsi et brasse la cage depuis des mois avec l’aide de M. Soudas, ce qui passe plutôt mal auprès des militants qui y voient une ingérence du parti dans les affaires locales.

En tant que directeur général, M. Soudas devait superviser les assemblées de mises en nomination à travers le pays, mais son contrat précisait qu’il ne devait pas se mêler de celle de Mme Adams afin d’éviter tout conflit d’intérêts.

Il aurait ignoré cette interdiction. Il aurait fait plus d’une centaine d’appels auprès des membres, aurait organisé depuis ses bureaux du parti une campagne de porte-à-porte dans la nouvelle circonscription et aurait participé à une activité de financement au profit de Mme Adams.

Après l’arrivée non annoncée de Mme Adams à une réunion de l’exécutif, qu’elle aurait perturbée pendant une quarantaine de minutes, un organisateur se serait plaint au parti, en plus de soulever d’autres griefs à l’endroit de la députée. Le lendemain, il était mis à la porte par son patron — nul autre que M. Soudas.

Un président d’une autre association locale a pris le relais, envoyant une lettre au parti, au bureau du premier ministre et aux députés de l’Ontario pour dénoncer les agissements de M. Soudas.

L’entêtement de ce dernier, ajouté aux signaux d’alarme des militants, a conduit à une enquête la semaine dernière par le préfet de discipline du parti, l’ancien chef de cabinet de M. Harper, Guy Giorno. Après avoir examiné le relevé des appels et courriels du directeur général, M. Giorno aurait mesuré l’ampleur de l’interférence du directeur général.

Selon des sources citées par la CBC, il aurait même constaté que quelqu’un dans le bureau de M. Soudas aurait utilisé la banque de données du parti pour aider Mme Adams. Son rapport ne laissait aucun choix au premier ministre.

Quant à Eve Adams, elle aurait utilisé ses privilèges postaux de parlementaire pour envoyer du matériel promotionnel aux gens de la nouvelle circonscription qu’elle convoite.

Après avoir reçu une lettre signée par tous les membres de l’association locale de Oakville-Nord Burlington se plaignant des agissements de Mme Adams, le premier ministre a carrément demandé au parti d’enquêter sur les agissements de la députée — une démarche qu’il avait suivie avant d’évincer l’ancienne députée Helena Guergis de son caucus, en 2010.

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À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de joindre La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.

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