Souvenirs d’été et turbans

J’ai grandi dans une banlieue émergente du nord de Toronto à l’époque où l’apparition d’une piscine dans la cour d’un voisin était encore un événement qui changeait l’été de tout un quartier.

Photo : Laurent Vu The / AFP / Getty Images
« En tentant de me faire avaler un modèle de société aux antipodes du pluralisme, mes voisins d’enfance, à Toronto, m’ont convertie aux vertus de la diversité culturelle. Un jour, il ne sera pas rare de voir un turban sur les terrains de soccer au Québec. » (Photo : Laurent Vu The / AFP / Getty Images)

On était au début des années 1970. La chance a voulu que le propriétaire de la maison d’à côté — un entrepreneur en construction — devienne le premier à se faire aménager une piscine creusée.

Bon an, mal an, tous les printemps, ses voisins immédiats — parmi lesquels mon père — mettaient leurs tuyaux d’arrosage à contribution pour remplir sa piscine. Il leur renvoyait l’ascenseur en les invitant à venir s’y rafraîchir pendant les canicules.

L’esprit de bon voisinage avait tout de même des limites. Comme les autres jeunes du quartier, nous étions les bienvenus dans la piscine, mais à condition que ni moi ni mes frères et sœurs ne prononcions un mot de français à partir du moment où nous franchissions la clôture. Si nous avions parlé italien — comme les enfants de certains des compagnons de chantier de cet heureux propriétaire —, on nous aurait imposé la même condition.

Je n’ai jamais trempé le bout d’un orteil dans l’eau chlorée de la piscine d’à côté. De la fenêtre de ma chambre, j’avais une vue directe sur la cour du voisin ; elle aurait aussi bien pu être de l’autre côté du mur de Berlin.

Dans ma rue de banlieue torontoise, toutes les autres familles étaient anglophones de souche. Le fait de ne pas vivre au quotidien en anglais, de parler une autre langue à table au souper, de regarder des émissions de télévision différentes inspirait un malaise à la plupart des habitants de ce quartier homogène.

Selon eux, élever une famille autrement que dans la langue majoritaire était un geste subversif — un refus implicite d’adhérer à la société torontoise et, par extension, au modèle canadien. Certains s’inquiétaient à voix haute de l’avenir d’enfants ainsi coupés de la mouvance principale de la ville où ils grandissaient.

Dans leur esprit, hors de la langue de Shakespeare, il ne saurait y avoir de salut. Aujourd’hui, la certitude tranquille de bien des Anglo-Canadiens qu’une société qui fonctionne en anglais est davantage garante de pluralisme est, en quelque sorte, une variation sur le même thème.

Cela dit, il ne faut pas croire que l’ignorance se déclinait alors en anglais seulement. Dans mon entourage, il se trouvait des gens, par ailleurs instruits, pour clamer qu’à vouloir apprendre deux langues on n’en possédait aucune.

Mes voisins ne voyageaient pas. Leur piscine leur tenait lieu d’horizon. Ils croyaient qu’en y instaurant une zone franche de français, de yiddish ou d’italien, ils contribuaient à un bien commun qu’ils n’imaginaient pas autrement qu’à leur image et à leur ressemblance.

Pour eux, leur profil était le mètre étalon de l’appartenance collective. À leur insu, leur cour était déjà en voie de devenir un îlot marginal dans une mer de diversité culturelle et linguistique.

Comme tous les adolescents, je me suis fait des promesses que j’ai larguées à l’âge adulte. Celle de ne jamais passer tout droit devant une personne qui voyage sur le pouce n’a pas survécu longtemps à l’obtention de mon permis de conduire. Mais l’interdiction de faire des vagues en français dans une piscine de fond de cour torontoise a laissé des traces durables.

En assistant au psychodrame qui a entouré le port du turban sur les terrains de soccer du Québec, j’ai repensé à cet épisode marquant des étés caniculaires de mon adolescence.

Je me suis souvenue que, en tentant de me faire avaler un modèle de société aux antipodes du pluralisme avec l’eau de leur piscine, mes voisins m’avaient convertie, pour la vie, aux vertus de la diversité culturelle et au concept des identités plurielles.

Je ne doute pas que le jour viendra où la vue de turbans sur les terrains de soccer que fréquente la jeunesse québécoise sera aussi ordinaire (et aussi rare ?) que le son du français dans les parcs et les piscines de banlieue de Toronto.

Mais je me dis qu’il ne faudra pas compter sur les gamins dont on voulait exiger qu’ils renoncent à un code vestimentaire religieux sur un terrain de jeux pour devenir demain des adeptes d’un projet national qu’on met beaucoup d’acharnement à re-tricoter serré.

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Ce parallèle que vous faites d’un refus du port du turban au soccer en raison d’un interdit de la FIFA et l’interdiction du français dans la cour de vos voisins rocanado-torontois est tiré par les cheveux. Il n’existe pas de règlement interdisant la pratique du « Kwibek Bashing » n’est-ce pas ? Vous pouvez donc le pratiquer librement depuis toujours non seulement en Ontario mais également au Québec et ce même en français, n’est-ce pas merveilleux ?

Si vous preniez comme moi le train GO matin et soir, cinq fois par semaine vous entendriez des gens parler multiples langues entre eux, et moi français avec quelques uns. Je fais le trajet de la banlieu au centre-ville de Toronto depuis 1996, donc environ 7,990 fois, et jamais je n’ai entendu quelqu’un dire qu’on ne devrait pas parler une langue autre que l’anglais dans l’espace public.

C’est dans l’espace privé que j’ai, comme vous, fait l’expérience de pareilles demandes. La semaine dernière, lors d’un barbecue pour la fête du Canada, nous étions un groupe de francophones assis au jardin, parlant français entre nous quand un des invités nous a demandé pourquoi nous parlions français. La propriétaire des lieux, une francophone, lui a dit que le français était la langue parlée dans sa maison, et on a continué notre conversation. Il a été se baigner.

Incroyable. C’était dans les années 60?
Vous rendez vous compte qu’on vous acceptait en autant que vous niiez votre langue?
Mais je ne vois pas le lien avec le turban?
Le français est parlé en Ontario depuis Étienne Brûlé. C’est l’une des deux langues officielles du Canada. Rien à voir avec le port du turban qui n’a aucune assise au Québec et en Occident

Les parent qui refuse que leur enfant retire leur turban sont des bigots, dois-je comprendre que selon vous s’exprimer dans sa langue maternelle est une forme de bigoterie?

Votre texte est très évocateur de la réalité linguistique vécue au Canada. Nous sommes plus tolérants, il me semble. Ce voisin avait ses règles contrôlantes. Peur de l’inconnu? Crainte qu’on se moque de lui ou des siens dans l’autre langue?

Mon ancien patron ( Acadien) me racontait, un jour, qu’à son arrivée dans la fonction publique fédérale ( au ministère des Finances, pour être précis) à Ottawa, au début des années 50, c’était interdit de parler français. Ainsi, quand il avait une conversation privée, au téléphone, même à partir de son propre bureau, il devait parler anglais. Il me disait que toutes ses conversations avec son épouse ou ses jeunes enfants, devaient se faire en anglais seulement. Heureusement la situation a évolué pour le mieux.

Autre exemple d’évolution: Jusqu’à 1953, une femme occupant un emploi dans la fonction publique fédérale, qui se mariait, devait démissionner.

Parfois, le fait de parler une autre langue que la majorité, dans un lieu donné, en ce début du 21e siècle, peut provoquer une certaine curiosité ou une certaine admiration. Ainsi, un certain soir de l’an 2001, j’étais en compagnie de la Commissaire du Service correctionnel et nous attendions l’avion qui allait nous amener de Vancouver à Saskatoon. Nous avions alors une conversation en français. Une dame s’approche de nous et nous demande, dans un français laborieux mais démontrant une certaine fierté, si nous venions de Montréal. Non, mais d’Ottawa. Et nous avions échangé en français, pendant un bon moment, devant un grand nombre de passagers devenus relativement silencieux pour l’occasion.

Ouf, la langue et le turban!!! On ne parle pas du tout de la même chose! J e n`ai jamais vu un sikh en compétition nationale ou internationale porté un turban et vous? Même dans leur propre pays il ne le porte pas de turban lors de compétitions! La tolérance bien sûr a bien meilleur goût mais c`est dans les deux sens . Quand on joue au soccer on ne porte pas de bidules sur la tête. Il n`y a rien de plus logique que ça et quand on joue au hockey on porte un casque! Yvon Beaulé

S’ils ne veulent pas refaire ici ce qu’ils ont fuit dans leurs pays d’origine, ces immigrants auraient avantage à adopter les modes et modèles de leur terre d’accueil…genre…simplement.

Le règlement de la FIFA vise explicitement les symboles religieux. Les symboles religieux ne sont pas permis car ils divisent. Le sport est censé unir. Le turban est un symbole religieux. Donc il ne saurait être toléré. CQFD

J’ai pris un long moment de réflexion avant d’envoyer ce commentaire qui, je ne sais pas s’il va être lu par l’auteure de l’article, ce que j’aimerais beaucoup. Pour moi Chantal Hébert est la meilleure journaliste politique au Canada et ce tant au niveau national que provincial. Chacun de ses articles et chacune de ses parutions télévisuelle est un événement. Cependant, dans le présent article, madame Hébert ne semble pas boir l’arbre devant la forêt, mais uniquement la forêt, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Je comprends très bien ce que des parlant francophone ont pu vivre à Toronto et qu’ils vivent probablement encore. Je l’ai vécu moi-même dans diverses provinces canadienne et je pense que c’est ainsi depuis des centenaires et que ce le sera encore pour longtemps. La solitude des deux nations fondatrices et leur guerre de pouvoir.

Cependant, ce qui est rejeté actuellement ce n’est pas le turban ou le hijab, c’est ce qu’ils représentent, c’est à dire la domination de quelqu’un sur une autre personne. Afin de pouvoir continuer ces contrôles abusifs de l’homme sur la femme, ces groupes ethniques ont des signes évidents qu’ils portent ou obligent l’autre à porter. Ce n’est pas uniquement le refus de s’intégrer à la communauté hôtesse, mais bien de créer un mur entre eux et ceux qui les accueillent que ce soit au Canada ou ailleurs. Ce ne sont pas les symboles vestimentaires qui sont rejetés par les canadiens, mais bien ce qu’ils représentent et ce dont nous, canadiens avons du combattre pendant des années afin d’arriver à une certaine égalité entre les sexes. Que les anglais n’acceptent pas le français ou vice versa, ce n’est pas terrible si l’un et l’autre respectent l’humanicité et l’égalité entre eux.

Il y a des « Québécois dénaturés » du genre Trudeau. Je crains bien que ce soit la même chose en ce qui concerne le fils. Chantal Hébert n’est pas Québécoise mais Ontaroise, semble t-il. Par conséquent elle ne peut pas voir les choses comme une Québécoise. Moi, ivivre dans mon pays d’origine ne me convenant j’ai choisi le Québec. Plus exactement Montréal. Je n’aurais jamais été vivre dans un pays musulman. Pourquoi des fanatiques dont je ne partage pas les façons de vivre ont le droit de m’imposer les leurs? Quand j’étais à Paris dans les années 1955-1959, je n’ai jamais vu une femme voilée. J’étais alors pour l’indépendance d’Algérie. J’ai trouvé terriblement décevant que ces Algériens devenus indépendants se soient mis à égorger leurs compatriotes dans les années 90. Voire une femme voilée à Montréal me fait immédiatement penser aux sort pitoyable
des femmes musulmanes. Féministe, ayant toujours défendu l’égalité entre homme et femme je ne puis m’empêcher d’être indignée. Le Québec est l’un des pays les plus avancés dans ce domaine. Comment peut-on accepter ce recul que représente certaines religions? L’égalité c’est bon seulement pour les occidentales? NM