Stephen Harper et l’usure du temps

Les gouvernements ne sont pas comme le bon vin. Plus le temps passe, plus leur règne a tendance à tourner au vinaigre.

Après 10 ans, Stephen Harper devra défendre son bilan contre les libéraux de Justin Trudeau, qui mènent dans les intentions de vote. (Photos © La Presse Canadienne)
Après 10 ans, Stephen Harper devra défendre son bilan contre les libéraux de Justin Trudeau, qui mènent dans les intentions de vote. (Photos © La Presse Canadienne)

Au scrutin de 2015, le premier ministre Stephen Harper va demander aux électeurs d’entreprendre une deuxième décennie sous la gouverne des conservateurs. Si le passé est garant de l’avenir, la réponse qu’il espère n’ira pas de soi.

Cet automne, les conservateurs exhibent tous les symptômes associés à l’usure du temps. C’est un malaise dont les manifestations ne varient guère d’un gouvernement à l’autre.

1. Sur le front de la gouvernance, le bagage s’accumule. Les parcours sans faute n’existent pas en politique. Les décisions reportées à plus tard ; les dossiers balayés sous le tapis ; les squelettes empilés dans le placard ; les promesses jamais remplies qui reviennent hanter le parti au pouvoir : tous ces boulets finissent par prendre beaucoup de place.

Leur fardeau contribue à donner l’image d’un gouvernement essoufflé. Après 10 ans, un gouvernement ne peut plus faire campagne sur le dos de son prédécesseur. Il n’a d’autre choix que de défendre son bilan.

Mais rien n’est plus difficile, dans le feu de l’action, que de refaire le plein d’énergie intellectuelle. Le discours du Trône présenté à Ottawa à la mi-octobre en témoigne. Faute d’idée maîtresse ou même de fil conducteur, la seule impression durable qu’il a laissée a été celle d’un gouvernement en panne d’imagination ou d’ambition.

2. Sur le front du parti, l’approche d’un 10e anniversaire au pouvoir a le don de relancer la question du leadership. Rares sont les chefs qui, après une décennie, ne songent pas à rendre leur tablier. Mais s’ils n’y songent pas, leurs militants et les aspirants à leur succession commencent à le faire pour eux.

Le succès électoral n’est même pas à la clé de cette réflexion collective. Jean Chrétien avait remporté un troisième mandat majoritaire et le PLC était en tête dans les intentions de vote quand une fronde l’a forcé à fixer la date de son départ à la retraite.

Stephen Harper a déjà quatre campagnes et trois victoires derrière lui. Les ministres et ex-ministres qui rêvent de s’installer à sa place ne pousseront pas le premier ministre vers la sortie, mais ils sont de plus en plus impatients de le voir tirer sa révérence. Signe des temps : l’intervention d’un vaste accord de principe entre le Canada et l’Union européenne plus tôt cet automne les a tous incités à accélérer leurs préparatifs en vue du départ éventuel du premier ministre. C’est que, m’expliquait l’un d’entre eux, Stephen Harper n’a désormais plus l’excuse de ne pas avoir d’héritage digne de ce nom pour s’accrocher au pouvoir.

3. La fatigue et le goût du changement s’installent dans l’électorat. Depuis que Justin Trudeau est devenu chef libéral, les conservateurs sont en deuxième place dans les intentions de vote. Les mois passant, il n’est plus tant question de lune de miel libérale que de descente dans les limbes pour les conservateurs. Et en politique, la frontière qui sépare les limbes de l’enfer est poreuse.

La crise au Sénat n’a évidemment pas aidé à redonner du lustre au parti. Elle a rapidement éclipsé les retombées positives pour les conservateurs de l’entente Canada-Europe dans l’opinion publique. Elle a exposé au grand jour des divisions de plus en plus criantes au sein du parti. Le fait que la controverse mette en cause le premier ministre lui-même n’arrange rien à l’affaire. Surtout, à l’instar du conflit étudiant qui a eu raison du gouvernement de Jean Charest en 2012, l’épisode du Sénat montre que l’équipe Harper réussit de moins en moins à gérer les crises et qu’elle a plutôt tendance à les exacerber.

Il est arrivé à quelques occasions dans l’histoire politique récente du Canada qu’un parti obtienne un quatrième mandat consécutif au pouvoir. Les libéraux de la Colombie-Britannique ont réalisé cet exploit pas plus tard qu’au printemps dernier. Les néo-démocrates en ont fait autant au Manitoba en 2011, et les conservateurs de l’Alberta en sont à leur… 12e mandat. Cela n’explique pas tout, mais ces partis qui ont franchi sans encombre le cap du 10e anniversaire au pouvoir s’étaient tous refait une jeunesse en changeant de chef.

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