Stephen Harper : «Je suis un étapiste»

Stephen Harper croit que bon nombre de Québécois partagent ses valeurs. Ses échecs électoraux sont dus, selon lui, à l’incapacité de son parti de les rassembler. Rencontre avec un premier ministre persévérant.

Stephen Harper croit que bon nombre de Québécois partagent ses valeurs. Ses éche
Photo : Jean-François Lemire

Il y a deux choses avec lesquelles l’entourage de Stephen Harper ne badine pas : sa sécurité et son image médiatique. Les rares entrevues accordées par le premier ministre hors de la colline du Parlement sont contrôlées étroitement !

Les 10 salles de réunion du cinquième étage de l’hôtel Delta, au centre-ville de Montréal, avaient été fermées au public. Des gardes du corps patrouillaient dans le hall d’entrée, les ascenseurs et les corridors. En un coup d’œil, on pouvait en apercevoir une douzaine. Dans la pièce, le personnel est nombreux : deux preneurs de son armés de micros à la fine pointe de la technologie, un photographe officiel, un attaché de presse, un conseiller pour le Québec… pour une entrevue d’à peine 25 minutes. L’entourage de Stephen Harper est discipliné et déterminé, à l’image de ce chef revenu en politique active en 2001.

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Déjà à l’époque, Stephen Harper s’était fixé l’objectif qu’il n’a jamais perdu de vue depuis : faire du Parti conservateur la formation politique dominante du 21e siècle… et amener le Canada un peu plus à droite. « Le succès est venu plus vite que je ne le pensais », dit-il dans une rare entrevue de réflexion sur ses 10 dernières années en politique, réalisée à la fin du mois de décembre dernier.

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Il y a 10 ans, vous reveniez en politique active pour devenir chef de l’Alliance canadienne. Quel était votre plan à long terme?

Mon intention était de créer un mouvement conservateur qui serait en mesure d’être le gouvernement naturel du Canada, comme le Parti libéral à l’époque. Quand je regarde cette décennie, le succès est venu plus vite que je ne le pensais. D’abord la stabilité de l’alliance entre le Parti progressiste-conservateur et l’Alliance canadienne. L’unité de la droite s’est fait beaucoup plus vite que prévu. Même l’élection au gouvernement est arrivée plus rapidement.

Diriez-vous que le Canada est plus conservateur qu’il y a 10 ans?

Oui. On doit faire attention quand on utilise une telle expression. Que veut dire « un pays plus conservateur » ? Des valeurs comme la liberté et la démocratie sont des valeurs conservatrices et canadiennes. Mais la responsabilité fiscale, le commerce international et le libre-échange le sont tout autant. La société est devenue plus conservatrice, mais on est au Canada. C’est une société démocratique où se côtoient plusieurs courants de valeurs, et on accepte ça.

Les résultats des dernières élections montrent que les gens n’ont pas rejeté seulement un gouvernement de gauche, mais aussi l’augmentation des taxes et des impôts comme solution économique. On a rejeté le protectionnisme, plus que dans les autres pays occidentaux. Les Cana-diens acceptent, en matière de justice, une plus grande responsabilité personnelle pour les actes commis. Ce n’est pas un monde qui a basculé, mais nous avons présenté aux Canadiens une plateforme conservatrice – pas extrême, mais quand même conservatrice -, et la population nous a donné son appui.

Vous semblez vouloir redéfinir certains symboles du Canada. Pourquoi?

Dans la grande majorité des cas, c’est une reconnaissance de la réalité canadienne. Si on regarde la contribution historique du Canada dans le monde, on cons-tate que les militaires ont joué un grand rôle. Ce n’est pas une question de changer les sym-boles, mais de se souvenir de ces symboles.

Mais vous utilisez des symboles différents de ceux qu’emploient les libéraux.

La faiblesse de la vision libérale du Canada, c’est de jeter les symboles et de ne pas les remplacer. Le Canada est une monarchie constitutionnelle. Le système a ses forces et ses faiblesses, mais il fonctionne. Je comprends que certains n’aient pas une loyauté aussi forte envers ce système. Mais les libéraux ont remplacé les symboles de la monarchie par quoi ? Par rien ! Ce n’est pas une autre histoire, c’est un manque d’histoire ! La population du Canada comprend de moins en moins notre histoire. Ce n’est pas souhaitable.

Prenons le 400e anniversaire de la ville de Québec. Les fonctionnaires à Ottawa m’ont dit : « C’est une question québécoise, laissez tomber. On a donné de l’argent, c’est assez. » J’ai dit : pas question, ça fait partie de l’histoire canadienne et on va célébrer ça. C’est la fondation de l’État canadien, en français. Pour les conservateurs, l’histoire est primordiale. On ne peut pas avoir un avenir sans une compréhension de son passé.

L’objectif n’est pas de dire que toute notre histoire est positive. Je suis le premier à avoir reconnu les injustices commises dans les pensionnats autochtones et le préjudice qu’a causé l’imposition de la taxe d’entrée aux immigrants chinois, au début du siècle. Nous pouvons reconnaître nos erreurs, mais il faut respecter notre histoire et s’en servir comme fondation.

Beaucoup de Québécois pensent que vous faites une obsession de la monarchie. Que ça fait «colonisé»…

Ce n’est pas une obsession, c’est la réalité de notre système gouvernemental. La couronne est la base de notre système de justice. La reine est notre chef d’État.

Quelles sont les décisions clés qui vous ont permis de former un gouvernement majoritaire?

La fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur, en 2003, est un élément essentiel. Notre approche pragmatique lors de la récession de 2008-2009 est aussi très importante. Notre politique économique est plus conserva-trice que celle de la majorité des pays, mais nous avons agi d’une manière responsable. Nous allons poursuivre cette approche.

Ce ne sont pas une ou deux décisions en particulier qui ont eu une influence sur le cours des événements, mais une question d’impressions. À force de gouverner, nous bâtissons, graduellement, une confiance entre la population et nous.

C’est la stratégie des «petits pas»?

Exactement. Je suis un étapiste en politique. On prend parfois des décisions plus importantes et marquantes, comme notre reconnaissance de la nation québécoise aux Communes – qui, dans les faits, a été le début de la chute du Bloc québécois. Mais en général, il faut procéder tranquillement.

Qu’est-ce qui sera différent au Canada dans cinq ans?

Le grand défi pour notre pays est de survivre pendant la période de crise économique mondiale. Les menaces sont grandes. Il faut prendre les moyens appropriés. À plus long terme, il faut diversifier nos marchés, faire affaire avec plus de pays pour assurer notre croissance. La performance du Canada est bien meilleure que celle des autres pays développés, mais le grand défi est de continuer à être en tête, de ne pas avoir les mêmes problèmes qu’eux, comme le chômage, la faible croissance économique et la crise de la dette.

Comment le pouvoir vous a-t-il influencé? Le Stephen Harper d’aujourd’hui est certainement différent de celui de 2001.

C’est une question très diffi-cile. Dans la vie, on peut avoir beaucoup d’instruction, de connaissances, mais on ne peut pas remplacer l’expérience, autant comme premier ministre que comme père de famille. On devient plus sage. Je comprends mieux les possibilités, les obstacles et les positions des partis.

Quelles bonnes idées de vos adversaires avez-vous réutilisées?

[Rire] C’est difficile à dire, parce que mes adversaires ont beaucoup changé depuis quelques années ! Dans le cas du Parti libéral, j’ai examiné ses habitudes de gouvernance, surtout au cours des années Chrétien. J’ai admiré sa discipline pendant un certain temps, mais le PLC a oublié de maintenir cette discipline [avec la guerre Chrétien-Martin] et nous avons appris à ne pas faire de même.

Quant au NPD et au Bloc, ce sont des partis qui ne nous ressemblent pas beaucoup. Mais je retiens du NPD qu’il faut être fidèles à nos principes, satisfaire notre base, qui est toujours là pour nous. Il faut faire des compromis lorsqu’on est au gouvernement, mais on ne doit pas laisser tomber nos principes.

Avec du recul, quelle est votre interprétation de ce qui s’est produit au Québec le 2 mai?

La chute du Bloc est très posi-tive. Le Québec est la province fonda-trice de notre pays, la deuxième pour ce qui est du nombre d’habitants. C’est important pour le Canada que le Québec participe au système fédéral. Et c’est impossible de le faire sans les partis fédéralistes, qui sont en mesure de former le gouvernement.

Nous avons beaucoup contribué à cette chute du Bloc. Nous avons reconnu la nation québécoise, nous respectons les champs de compétence des provinces. Il y a des chicanes de temps en temps, mais les vraies chicanes constitutionnelles ont disparu. La raison d’être du Bloc sur la scène fédérale a aussi disparu. Je suis déçu que notre parti n’en ait pas bénéficié aux élections ! Les raisons en sont complexes. Mais je ne suis pas découragé. À long terme, nos chances de succès au Québec sont meil-leures maintenant.

Le Québec a-t-il des valeurs différentes de celles du reste du Canada?

Je ne peux pas dire que les valeurs sont les mêmes, parce que chaque région est différente. Le Québec est une société unique. On le reconnaît. Mais les Québécois ne veulent pas, comme les autres, que leurs taxes et impôts augmentent. Ils comprennent que le commerce international est important, contrairement aux néo-démocrates. En matière de justice criminelle, tous les sondages montrent que la majorité des Québécois favorisent des sentences sévères pour les crimes graves.

Pour nous, le défi n’est pas l’absence de valeurs conservatrices au Québec. C’est notre incapacité de rassembler dans notre parti les gens qui partagent ces valeurs. Je suis déterminé à améliorer cette situation. Je n’ai pas mis une croix sur le Québec. Mon objectif est de faire élire plus de députés conservateurs aux prochaines élections, mais aussi à long terme. C’est la seule manière d’avoir un parti qui puisse toujours aspirer au pouvoir et former une vraie majorité conservatrice canadienne.