Stephen Harper : le dernier sommet

Depuis qu’il est revenu en politique pour prendre la direction de l’Alliance canadienne, en 2002, Stephen Harper vit sur le tapis roulant d’une campagne perpétuelle.

Stephen Harper : le dernier sommet
Photo : S. Kilpatrick / PC

En moins de 10 ans, le chef conservateur a mené six campagnes, deux pour le leader­ship et quatre pour des élections générales. C’est une de plus que Jean Chrétien et deux de plus que Brian Mul­roney. Parmi les premiers ministres récents, seul Pierre Trudeau a mené son parti plus souvent en campagne électorale.

Jusqu’à présent, le parcours de Stephen Harper témoigne d’une lente mais constante progression. Chaque vote lui a donné un nouvel élan.

Depuis un mois, il a tout fait pour que ce long entraînement le conduise au dernier sommet politique qu’il lui reste à con­quérir, celui d’une majorité gou­­­vernementale. Afin d’y arriver, il a mené une campagne remarquablement disciplinée sur le front du message. Pour aider celui-ci à lever dans l’élec­torat, il a aussi jeté du lest.

Dès la rédaction du budget mort-né de Jim Flaherty, l’hiver dernier, les stratèges con­ser­vateurs s’étaient affairés à évacuer les mesures du style compressions dans la culture, qui avaient miné la campagne Harper au Québec en 2008.

Des gouvernements libéraux passés ont proposé des budgets plus conservateurs que celui présenté le 22 mars dernier.

En campagne électorale, Harper s’est évertué à adoucir d’autres angles de son péri­mètre idéologique, quitte à hypothéquer un éventuel troisième mandat conservateur.

Parmi ceux-ci, il y a :

  • Un engagement renouvelé à ne pas rouvrir les dossiers de la peine de mort ou du droit à l’avortement à la faveur d’une majorité conservatrice. Ce sont deux dossiers sur lesquels le dernier gouvernement majoritaire conservateur s’est cassé les dents, sous Mulroney.
  • La promesse d’assurer la pérennité du régime canadien d’assurance maladie en continuant d’augmenter de 6 % les transferts aux provinces après l’expiration de l’entente-cadre sur le financement de la santé, en 2014 – mesure qui réduirait considérablement la marge de manœuvre fédérale sur une foule d’autres fronts.
  • Le maintien et l’affirmation du principe d’asymétrie inscrit dans cette entente-cadre, à la demande du Québec, par le pre­mier ministre Paul Martin lors de sa négociation, en 2004.
  • Des garanties de prêts pour aider Terre-Neuve-et-Labrador à mettre en chantier ses projets hydroélectriques dans le Bas-Churchill, et l’assu­rance qu’une offre équivalente sera faite à d’autres provinces, comme l’Ontario, qui est sur le point de moderniser à grands frais ses centrales nucléaires.
  • Le versement d’ici l’automne d’un dédommagement rétro­actif de plus de deux milliards de dollars au gouvernement du Québec pour avoir harmonisé la TPS avec la TVQ pendant les années 1990.
  • Une période de transition de trois ans pour permettre aux partis fédéraux d’amortir l’effet du projet conservateur d’éliminer une partie de leur financement public.

Avec ces engagements, le chef conservateur a beaucoup coupé l’herbe sous les pieds de ses adversaires depuis un mois. Comme on l’a vu à l’occa­sion des débats de la campagne, il est plus difficile de faire mouche sur un adversaire quand on tire à blanc sur certains des thèmes les plus porteurs du débat politique canadien. À cet égard, l’exemple du financement de la santé, sur lequel les quatre partis fédéraux tentent de chanter la même chanson, est un cas d’espèce.

À l’exception des dispositions touchant le financement politique, tous les engagements énoncés plus haut ont l’appui d’un ou de plusieurs partis d’opposition.

Le prochain gouvernement du Canada – qu’il soit minoritaire ou majoritaire, libéral, conservateur ou néo-démocrate – débarquera au pouvoir avec des attentes de résultats équivalentes sur tous ces fronts. Si on prend les programmes respectifs des partis au pied de la lettre, le choix des chemins budgétaires qu’ils privilégient pour y arriver les distingue davantage que la destination elle-même.

Quoi qu’en dise Stephen Harper depuis le début de la campagne, il n’y a pas de raison pour qu’un autre gouvernement minoritaire conservateur soit moins stable que les précédents. Paradoxalement, il y a encore davantage matière à entente avec un ou plusieurs partis d’opposition dans les engagements électoraux conservateurs que dans le budget qui a déclenché les hostilités électorales, en mars.

Si Stephen Harper se réveille majoritaire le 3 mai, il sera arrivé à ses fins en prenant des engagements que son statut minoritaire ne l’a jamais empêché de réaliser. Peut-être serait-il déjà au sommet qu’il ambitionne s’il avait gouverné sur le même mode que celui sur lequel il fait campagne depuis un mois.

 

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