Stephen Harper : un botté pour conquérir Montréal ?

En recrutant l’ancien président des Alouettes Larry Smith, le Parti conservateur dévoile son jeu : il renonce à concurrencer le Bloc québécois chez les francophones de Montréal, mais il ne renonce pas à la métropole !

Stephen Harper : un botté pour conquérir Montréal ?
Ill. : Virginie Egger

Au football, cela s’appelle un botté de placement. Un jeu moins payant qu’un touché, mais parfois suffisant pour gagner. En envoyant l’ancien président des Alouettes sur le terrain en vue des prochaines élections, le chef conservateur Stephen Harper démontre que la manœuvre existe aussi en politique. Et que sa stratégie pour aller chercher les points qui lui manquent est maintenant en place.

Les troupes de Stephen Harper ont abso­lument besoin de faire élire des députés à Montréal et à Toronto pour espérer obtenir enfin la majorité au Parlement. Or, de l’aveu même des organisateurs conservateurs, les banlieues de Montréal, dominées par le Bloc québécois et le Parti libéral, sont hors de portée. L’équipe conservatrice vise donc le botté de placement : des gains limités, mais essentiels, dans l’ouest de l’île, majoritairement anglophone. Le botteur : Larry Smith, 59 ans, ancienne étoile du football et éditeur du quotidien The Gazette, très populaire dans la communauté anglophone, qui « casse » le français de charmante façon.

« Si on ne réussit pas à remporter quelques sièges à Montréal avec un porte-parole crédible, connu et aimé comme Larry Smith, on n’y arrivera jamais », dit un organisateur, qui refuse d’être nommé.

Le Parti conservateur s’est hissé au pouvoir, en 2006, en misant sur les régions et les banlieues. Il n’a fait élire aucun député dans les trois grandes villes du pays, Montréal, Toronto et Vancouver. Puis, en 2008, profitant de la déconfi­ture du chef libéral Stéphane Dion, il a remporté quelques sièges à Vancouver. Aucun à Montréal, où les 32 circon­scriptions de la région lui ont échappé. Dans le grand Toronto, il a fait élire 12 députés… sur 47.

Douze sièges séparent les troupes conservatrices de la majorité (155 sièges) aux Communes. « Vous ne pouvez pas être un vrai parti national et aspirer au pouvoir régulièrement sans faire élire des députés à Montréal et à Toronto. C’est mathématique, mais aussi symbolique », dit Tom Flanagan, ancien chef de cabinet de Stephen Harper, qui a également été directeur des campagnes électorales de 2004 et 2006.

En jetant Larry Smith dans la mêlée, le chef conservateur dévoile son jeu : il renonce à concurrencer le Bloc québécois chez les francophones de Montréal, mais il ne renonce pas à la métropole !

Pourtant, la fermeture de la permanence du parti à Montréal, en 2009, avait envoyé un bien mauvais message. « On n’a pas fait une croix sur Montréal, mais ça coûtait trop cher à maintenir par rapport à nos besoins », dit Christian Paradis, ministre responsable de Mont­réal, visiblement mal à l’aise. « J’aurais voulu en rouvrir une, mais ce n’était pas une priorité et on a manqué de temps. J’espère en rouvrir une plus tard. » Tous les autres partis ont un local dans la métropole pour servir les organisateurs et les bénévoles, même le NPD, qui ne compte pourtant qu’un député dans la région (Thomas Mulcair).

La grande région de Montréal n’a pas élu de député conservateur depuis 1988. Pour trouver le député conservateur le plus près – le Québec en compte 11 -, il faut rouler pendant 234 km, jusqu’à Thetford Mines. Le ministre des Ressources naturelles, Christian Paradis, est le responsable politique de Mont­réal. « J’aime Montréal, mais je ne peux pas bien la servir, dit-il. Je suis loin, j’ai un gros ministère à gérer et je ne suis pas quelqu’un de très urbain, il faut le reconnaître. »

Larry Smith (photo : Paul Chiasson / PC) est « l’homme qu’il nous faut », dit Christian Paradis. « Je ne m’attends pas à un raz-de-marée à Mont­réal, mais quelques victoires sont possibles. C’est tout ce que ça nous prend pour commencer. »

Bien avant de voir en Larry Smith un futur ministre, les conservateurs du Québec voient en lui un aimant médiatique. « On n’avait pas de porte-parole crédible et ça nous compliquait la vie. Notre message ne se rendait pas », dit le sénateur conservateur Claude Carignan, qui a vécu la difficile campagne de 2008, où les controverses concernant les compressions dans la culture et le durcissement de la Loi sur les jeunes contrevenants ont coûté de précieux points au parti.

Larry Smith se présentera dans Lac-Saint-Louis, circonscription fortement anglophone située à l’extrême ouest de l’île. Elle comprend notamment les villes de Kirkland et de Pointe-Claire, où le revenu familial moyen dépasse les 95 000 dollars. Près de 21 % des électeurs sont immigrants. Aux dernières élections, le libéral Francis Scarpaleggia l’a emporté par 12 000 voix.

L’absence du Bloc québécois dans ce coin en fait une course à deux entre le Parti libéral et le Parti conservateur. « Les gens aiment Larry Smith, ils se retournent dans la rue quand il passe. Tout le monde veut lui parler. On est dans une autre ligue en matière de notoriété », dit candidement l’ancien ministre Michael Fortier, qui n’a pas réussi à se faire élire en 2008 dans Vaudreuil-Soulanges, en banlieue ouest de Montréal, après deux ans au Sénat.

Larry Smith, fraîchement nommé sénateur, est conscient qu’il porte sur ses épaules tous les espoirs du parti dans la grande région montréalaise. « Ce n’est pas normal qu’une ville comme Montréal ne soit pas représentée au Cabinet », dit-il dans son français maladroit, avant de reconnaître qu’il a encore beaucoup de chemin à faire comme politicien. « Je suis une recrue, je dois apprendre. »

Un comité de sages qui connaissent bien l’ouest de l’île l’aidera dans ses premiers pas politiques : David McArthur, originaire de Hudson, ami de Smith et chef de cabinet du ministre des Affaires indiennes ; les sénateurs Leo Housakos et Judith Seidman ; Andrea Paine, ancienne candidate conservatrice dans Lac-Saint-Louis ; John Hachey, conservateur de longue date, qui a siégé au conseil municipal de Lachine pendant 12 ans.

Les conservateurs joueront la carte d’une voix pour Montréal au Conseil des ministres, mais aussi pour la communauté anglophone, explique un organisateur conservateur. Les membres de cette communauté, minoritaires, ont tendance à voter pour le candidat en mesure de défendre leurs intérêts.

La stratégie du Parti conservateur vise à faire basculer Lac-Saint-Louis dans son giron, mais aussi Pierrefonds-Dollard, la circonscription voisine.

Néanmoins, Tom Flanagan, l’ancien chef de cabinet du premier ministre, croit que la majorité aux Communes se jouera surtout à Toronto. « Montréal, à cause de la langue et des tendances plus à gauche, restera toujours hostile aux conservateurs. Harper serait heureux avec seulement une ou deux circonscriptions, pour y nommer un ministre. À Toronto, nos chances sont meilleures », dit-il.

Dans la Ville reine, la clé se trouve du côté des communautés culturelles. La moitié des Torontois viennent de l’extérieur du Canada. Des électeurs qui votent massivement pour le Parti libéral. « Ils pensent qu’on est une bande de rednecks, de racistes, dit un proche du premier ministre. Il faut leur montrer que c’est faux. »

Stephen Harper (photo : Tom Hanson / PC) tente depuis 2005 de séduire cet électorat. À l’époque chef de l’opposition, il investissait 300 000 dollars dans une campagne de publicité dans les médias des communautés chinoises, indiennes et italiennes, ainsi que dans ceux des communautés catholiques pures et dures des banlieues de Toronto, pour marquer l’opposition des conservateurs au mariage gai, un débat qui faisait alors rage au Parlement.

Depuis 2006, le ministre de l’Immigration, Jason Kenney, et son équipe ont prononcé près de 550 discours devant des groupes d’immigrants un peu partout au pays. Le message ne varie pas : les nouveaux arrivants trouveraient au Parti conservateur des valeurs proches des leurs. On évoque l’avortement à mots couverts : des députés conservateurs ont déposé plusieurs projets de loi privés pour en restreindre l’accès et le gouvernement a refusé de financer les organismes qui pratiquent des avortements dans des pays en développement. On aborde également le mariage gai, les projets de loi pour lutter contre la criminalité et la réduction de la taille de l’État, un message porteur auprès des immigrants qui ont une piètre estime du gouvernement de leur pays d’origine.

Il s’agit là, en fait, de la base du programme des conservateurs. En obtenant une majorité aux Communes, Ste­phen Harper pourrait le mettre en place sans l’entrave des autres partis. Et ainsi mouler davantage les lois et politiques du pays aux valeurs conservatrices : élimi­nation des subventions aux partis politiques, abolition du registre des armes à feu, réforme controversée du Sénat, durcissement des lois qui touchent aux réfugiés, baisses d’impôts massives aux entreprises, resserrement du Code criminel…

Tom Flanagan, qui a contribué à élaborer avec Stephen Harper, en 2005, la stratégie conservatrice des­tinée à séduire les immigrants, affirme qu’elle commence à porter ses fruits. Aux élections de 2008, le parti a grap­pillé une quinzaine de sièges autour de Vancouver et de Toronto. Les libé­raux auraient perdu 19 points auprès des communautés culturelles entre les élections de 2006 et 2008, selon des stratèges conservateurs. Et dans l’indicatif régional 905 (l’équivalent du 450 à Montréal), dans les banlieues ouest et nord de Toronto, l’écart moyen en faveur des libéraux a fondu, passant de 22 % à 5 %.

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Deux stratégies pour Harper au Québec

 

Stephen Harper a mis en place une stratégie autour de Larry Smith pour remporter quelques circonscriptions dans l’ouest de l’île de Montréal. Mais il compte livrer une chaude lutte au Bloc québécois dans quelques régions.

Le plan d’action : faire prendre conscience aux électeurs que le Bloc québécois défend les intérêts du Québec, que le Parti libéral est montréalais et que le Parti conservateur est le parti des régions. Et qu’il est dans leur intérêt de « voter du bon bord » ! « Les députés au pouvoir peuvent apporter de l’argent. Et on comprend les valeurs des régions. C’est précieux dans les régions en difficulté », explique un organisateur bien au fait de la stratégie.

Le parti, qui a fait élire 11 députés au Québec en 2008, craint pour un seul élu, Bernard Généreux, dans Montmagny–L’Islet–Kamouraska–Rivière-du-Loup. Les troupes de Stephen Harper concentreront donc leurs énergies dans cette circonscription et dans neuf autres, celles-là à conquérir. Lact-Saint-Louis et Pierrefonds-Dollard, dans la région de Montréal. Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou, où ils ont perdu par 2 500 voix en 2008. Louis-Hébert et Québec, les deux dernières circonscriptions qui leur échappent dans la région de la capitale. Chicoutimi-Le Fjord, Drummond, Richmond-Arthabasca et Haute-Gaspésie–La Mitis–Matane–Matapédia sont aussi dans les plans.

 

 

Le 12 janvier dernier, le premier ministre a prononcé un discours dans une petite église de la communauté chrétienne copte de Mississauga, ville située près de Toronto, à cheval sur une circon­scription libérale à conquérir et une circonscription conservatrice à préserver. Il a vanté la liberté de religion au Canada – valeur défendue par son parti, a-t-il souligné. (Rappelons qu’en décembre dernier, en Égypte, les Coptes ont été victimes d’attentats à la bombe.) Angelos Saad, révérend de la communauté de 10 000 Coptes que compte Mississauga, dit laisser la politique « hors de l’église ». Mais il reconnaît que la visite du premier ministre est « historique » et « importante » pour ses fidèles.

La nomination au Cabinet de Julian Fantino en tant que ministre des Aînés, début janvier, donne également au premier ministre une arme de plus dans la métropole ontarienne. Julian Fantino, ancien chef de la police de Toronto, sera crédible pour parler du programme conservateur en matière de sécurité publique. Mais il sera aussi présent dans la communauté italienne, généralement acquise au Parti libéral.

La montée en grade du nouveau ministre de l’Environnement, Peter Kent, lui aussi élu au nord de Toronto, donne pour sa part plus d’emprise aux conservateurs sur la communauté juive, de qui il est très proche (il a notamment déclaré qu’une attaque contre Israël serait considérée comme une attaque contre le Canada).

À quelques semaines du possible déclenchement d’une élection, Stephen Harper ne cache plus ses ambitions. L’ajout de Peter Kent et de Julian Fantino au Cabinet a pour résultat que 13 ministres sur 38 viennent maintenant de l’Ontario et sont titulaires des portefeuilles les plus importants : Finances, Industrie, Justice, Commerce international, Ressources humaines, Travail, Environnement.

Stephen Harper, né à Toronto, parviendra-t-il à convaincre les Torontois de lui faire confiance ou restera-t-il à leurs yeux le politicien de l’Ouest dont il faut se méfier ? Le courant semble favorable, disent les organisateurs conservateurs, la Ville reine venant de porter au pouvoir un maire très à droite, Rob Ford. « Harper a besoin de 12 sièges pour atteindre la majorité. Si Montréal et Toronto bougent un peu, juste un peu, c’est réussi », dit Tom Flanagan.

ET SI HARPER ÉTAIT MAJORITAIRE ? >>

Et si Harper était majoritaire ?

Quelques-unes des politiques qu’il souhaiterait mettre en place.

ÉLIMINATION DES SUBVENTIONS AUX PARTIS.
Cela permettrait une économie de 27 millions de dollars par année, mais nuirait de manière importante aux autres partis, qui récoltent moins d’argent auprès de leurs militants que le Parti conservateur.


ABOLITION DU REGISTRE DES ARMES À FEU.
Un enjeu qui divise une majorité de Canadiens, mais pas les Québécois, qui veulent conserver le registre. Une proposition pour le modifier a été rejetée par deux voix aux Communes en septembre 2010.

RÉFORME DU SÉNAT.
Les conservateurs veulent que les sénateurs soient élus et que leur mandat soit limité à huit ans. Cette proposition, rejetée par les spécialistes parlementaires et plusieurs provinces (dont le Québec), pourrait se retrouver devant les tribunaux.


DURCISSEMENT ACCÉLÉRÉ DU CODE CRIMINEL.

Les conservateur­s veulent aller plus loin qu­e simplement alourdir les peines de prison. Cette seule étape, déjà entreprise, imposera qu’on dépense deux milliards de dollars pour agrandir les pénitenciers et embaucher 4 100 agents des services correctionnels d’ici deux ans.

RÉFORME DU STATUT DE RÉFUGIÉ.
Les conservateurs désirent punir davantage ceux qui arrivent au Canada avec des passeurs, notamment par bateau.

BAISSES D’IMPÔTS POUR LES ENTREPRISES.
Leur taux d’imposition, passé de 22 % à 16,5 % depuis 2006, devrait descendre jusqu’à 15 %.


QUESTIONS SOCIALES.

Les conservateurs répètent qu’un gouvernement majoritair­e ne rouvrirait pas les débats sur l’avortement et la peine de mort. Pourtant, ils ont refusé de financer les organismes qui pratiquent l’avortement à l’étranger. Des députés ont aussi déposé des projets de loi privés, rejetés aux Communes, pour restreindre le droit de choisir des femmes enceintes. Par ailleurs, Stephen Harper s’est dit en faveur de la peine capitale « dans certains cas ».

 

Illustrations : Virginie Egger.