« Steven, tu es de quel bord ? »

Vendredi dernier, des militants écologistes ont occupé le bureau de Steven Guilbeault, au centre-ville de Montréal, pour protester contre le projet Teck Frontier. Récit d’une journée de mobilisation.

Photo : Félix Legault-Dignard

«Échec à Teck ! Échec à Teck ! » En ce vendredi après-midi, les militants et leurs masques à l’effigie de Steven Guilbeault occupent l’accueil exigu du tout nouveau bureau du ministre du Patrimoine canadien, au centre-ville de Montréal.  Certains ont même revêtu une combinaison orange, identique à celle qu’il portait lors de son ascension de la tour du CN à Toronto en 2001, alors que le ministre était lui-même militant pour Greenpeace. Louis Couillard, un des organisateurs de l’occupation, brandit une photo de ce coup d’éclat : « On te propose d’être à la hauteur de la tour sur laquelle tu étais montée. La jeunesse te demande : “Steven, tu es de quel bord ?” »

Cette occupation est la première action de la nouvelle Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES) — à prononcer comme la sève d’un arbre — qui regroupe les mouvements universitaire, collégial et secondaire. Épaulés par des militants de Greenpeace et d’Extinction rébellion, les manifestants souhaitent signifier leur appui aux Autochtones qui bloquent des voies ferrées au pays depuis une semaine. Surtout, ils demandent à Steven Guilbeault de s’opposer à la mine Teck Frontier, le mégaprojet de sable bitumineux qui deviendrait la cinquième source d’émission de gaz à effet de serre au Canada, et l’une des plus grosses mines de sable bitumineux au monde. Le gouvernement Trudeau doit décider d’ici la fin du mois s’il donnera le feu vert à ce projet.

Une heure avant le début de l’action, Shi Tao Zhang et Ève Grenier Houde, les deux militantes de 17 ans qui ont été désignées pour communiquer avec le ministre, se préparent à la table d’un café avec une petite dizaine de militants. Elles n’ont pas très bien dormi. Cela fait quelques jours qu’elles lisent des articles et des rapports, et regardent des vidéos au sujet du projet Teck. La veille, elles ont travaillé jusqu’à minuit. « J’aime faire ces recherches, c’est plus stimulant que les devoirs parce que je peux en faire quelque chose de concret », explique Ève Grenier Houde.

Shi Tao Zhang a peur que, comme à chaque action à laquelle elle participe, les journalistes orthographient mal son nom. « Ça arrive souvent aux personnes racisées, comme May Chiu du groupe Extinction rébellion, explique-t-elle. Même quand on épèle nos noms, ils se trompent. »

Le stress monte peu à peu, et Tristan Pérez, le co-porte-parole de la CEVES, partage son truc pour se détendre avant de parler en public « Il faut se masser le visage et surtout les joues », dit-il. Ni une, ni deux, les militants s’exécutent. Des clients du café observent, intrigués.

Louis Couillard est un peu inquiet. Il garde l’oeil sur un agent de la sécurité qui fait les cent pas, à quelques mètres du café. « Ce monsieur avec une oreillette me gosse, dit-il, on se croise beaucoup trop depuis l’heure que je suis ici. » Les militants ne veulent pas se faire repérer avant d’être arrivés devant les bureaux du ministre. Si les agents de sécurité les arrêtent avant qu’ils ne prennent l’ascenseur, l’action tombe à l’eau.

Louis Couillard, un des organisateurs de l’occupation, brandit une photo du coup d’éclat de Steven Guilbeault : « On te propose d’être à la hauteur de la tour sur laquelle tu étais montée. La jeunesse te demande : “Steven, tu es de quel bord ?” » (Photo : Marie Boule)

Vers 13h30, Louis Couillard donne le départ. Le petit groupe se déplace vers le hall des ascenseurs, suivi discrètement de quelques journalistes. Les militants restent en silence, ils ne seront sûrs du succès de l’action que lorsqu’ils seront en place devant le bureau. Arrivés à l’étage, ils se dirigent au pas de course vers l’accueil du bureau du ministre, à quelques mètres de l’ascenseur.

« Il se fait désirer, c’est la Saint-Valentin »

Un agent de sécurité de l’immeuble surgit quelques secondes plus tard. « Qui est le responsable du groupe ? » demande-t-il poliment mais fermement.

« C’est lui, je le savais qu’il nous avait repéré », murmure Louis Couillard. Personne ne répond à la question de l’agent, et dans un silence nerveux, les militants enfilent à la hâte leurs combinaisons orange et leurs masques de Steven Guilbeault.

Pendant ce temps, des dizaines d’activistes rejoignent le petit groupe. En quelques minutes, les couloirs devant le bureau du ministre du Patrimoine canadien sont pleins, et une centaine de militants se mettent à scander des slogans et à chanter des chansons contre le projet Teck.

Steven Guilbeault est absent de son bureau, il participe à une discussion sur le drapeau canadien avec des élèves du secondaire au Centre des sciences de Montréal. Dans un coin du bureau, son équipe s’active pour le prévenir de l’action en cours.

Photo : Marie Boule

 

Au bout d’une heure, pendant laquelle les chants, les danses et les slogans ont redoublé de vigueur, les militants apprennent que Steven Guilbeault accepte de parler à Shi Tao Zhang et Ève Grenier Houde, par téléphone, vers 15 h.

Au même moment, une dizaine de policiers prend place discrètement dans le couloir. L’équipe du ministre précise aux militants que ce ne sont pas eux qui ont appelé le SPVM, mais le propriétaire de l’immeuble.

À 15 h, Shi Tao Zhang et Ève Grenier Houde traversent le couloir pour se positionner devant les caméras et les micros des journalistes qui attendent. Mais problème, Olivia Ruge, la militante de 17 ans qui a donné son numéro de téléphone à l’équipe du ministre, ne capte pas. Pendant 10 minutes, la centaine de militants attend, dans un silence un peu tendu et gêné entrecoupé de rires. Le couloir est étroit, il fait chaud, l’attente est inconfortable.

— Pourquoi il n’appelle pas ? s’impatiente Olivia Ruge.

— Il se fait désirer, c’est la Saint-Valentin, répond Ève Grenier Houde en riant.

Vers 15 h 15 le téléphone sonne enfin. Olivia Ruge met l’appel sur haut parleur.

— Allô ?

— Oui, bonjour, c’est Steven Guilbeault à l’appareil.

— On est ici pour vous demander de refuser le projet Teck, qui nuirait aux peuples autochtones, qui détruirait des habitats essentiels et mettrait en danger des espèces en voie d’extinction, dit Shi Tao Zhang. Mais je pense que ça, vous le savez déjà…

— J’ai moi même été ce militant ou militante dans votre cas que vous êtes, répond Steven Guilbeault. J’ai décidé de poursuivre mon combat dans une autre arène.

Il rappelle que le projet Teck est présentement étudié par le ministre de l’Environnement, et que la décision du cabinet sur cette question est imminente. « Vous avez raison de parler de la question des émissions des GES, dit-il, nous avons pris des engagements très ambitieux dans la dernière campagne électorale, ce ne sont pas des engagements que nous prenons à la légère. » Il assure aux militantes que le projet fait l’objet d’une analyse très sérieuse pour voir s’il cadre avec les objectifs pris par le gouvernement quant aux émissions de GES.

— Mais donc est-ce que vous allez rejeter Teck ? demande Shi Tao Zhang.

— Comme vous le savez, les discussions au cabinet sont confidentielles, répond le ministre. Alors, je ne peux pas vous parler de ce qui se discute au cabinet, ce que je peux vous dire c’est qu’en terme de l’analyse…

La communication coupe soudainement. Le téléphone n’a plus de réseau. La petite foule de journalistes et de militants se déplace en un mouvement serré dans le couloir opposé. Shi Tao Zhang et Ève Grenier Houde tentent de rappeler Steven Guilbeault. « Breaking news ! Les bureaux de Steven Guilbeault n’ont pas de réseau », plaisante un militant.

« S’entendre sur le fait qu’on ne s’entend pas »

« Pas si drôle, parce qu’on n’en a pas pour vrai », répond en souriant Olivier Auger, l’attaché politique de Steven Guilbeault. Il s’adresse aux deux militantes. « Il a dû quitter, mais on souhaite vous proposer une rencontre ce lundi. »

Shi Tao Zhang et Ève Grenier Houde sont déçues. « Ça fait deux heures qu’on est ici, on va rester jusqu’à ce qu’il nous rappelle ! » dit Ève Grenier Houde.

Photo : Marie Boule

Quelques minutes plus tard, alors que les caméras et les micros sont toujours braqués sur les militantes et que les activistes continuent de scander des slogans, le téléphone d’Olivia Ruge sonne à nouveau, c’est Steven Guilbeault.

« Pendant cette petite pause, est-ce que vous avez eu le temps de réfléchir à notre question et de réfléchir à une réponse claire ? » demande aussitôt Ève Grenier Houde.

Steven Guilbeault répète que les discussions au cabinet sont confidentielles, et que, s’il a le droit d’avoir des opinions personnelles, il n’a pas le droit de les exprimer publiquement.

Shi Tao Zhang insiste à nouveau :

— Allez-vous prendre position contre le projet Teck, oui ou non ? demande-t-elle.

— Je pense qu’on va devoir s’entendre sur le fait qu’on ne s’entend pas, répond finalement Steven Guilbeault.

Le ministre propose aux militantes de venir à son bureau le lundi 17 février, date à laquelle il a déjà un rendez-vous prévu avec les groupes Extinction rébellion et La planète s’invite au Parlement. Shi Tao Zhang et Ève Grenier Houde acceptent, et la conversation se termine poliment.

Les journalistes partent l’un après l’autre, suivis des militants. Il ne reste bientôt plus que le noyau dur qui s’était retrouvé plus tôt au café. Ève Grenier Houde est déçue. « Je m’attendais vraiment à plus, avec son histoire de militantisme, mais il a tout fait pour éviter de nous répondre. On va revenir lundi, mais là c’était quand même un mur, donc c’est plate comme fin d’action. » Shi Tao Zhang acquiesce.

Dans le hall d’entrée de l’immeuble, avant de se quitter, les deux jeunes femmes échangent quelques derniers mots. « Imagine, Steven Guilbeault, il était à notre place y a pas si longtemps, il a escaladé une tour et là il veut même pas dire non à Teck ! » soupire Ève Grenier Houde. Shi Tao Zhang la prend dans ses bras. « C’est nous qui avons cette force-là maintenant, il est à l’intérieur, on est à l’extérieur, si lui lâche, nous, on ne va pas lâcher ! »

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