Stratégie d’Obama en Syrie : « sur un malentendu, ça peut marcher »

(Je remercie mon collègue Julien Tourreille qui m’a suggéré ce titre quand je lui ai demandé ce qu’il pensait du raisonnement tenu dans ce billet.)

Résumons la situation : à quelques heures ou presque d’une frappe en Syrie, le président Obama se réfugie artificiellement derrière le Congrès pour annuler l’opération. Le gouvernement britannique est soulagé : il n’est plus l’enfant turbulent privé de sortie par son parlement. Le gouvernement français est gêné : il devient l’enfant turbulent qui recule quand il voit ses petits camarades le lâcher. Mais quid du gouvernement américain ? Les États-Unis ne vont probablement pas intervenir si Obama se lie au vote du Congrès : il n’a pas la majorité à la Chambre des représentants et même des partisans de l’intervention, comme John MacCain, refusent de voter pour si l’intervention promet d’être trop timorée.

La question est donc : y a-t-il un pilote dans l’avion de la politique américaine en Syrie et cet avion a-t-il des chances de se poser sans faire de victimes tel l’US Airways 1549 sur l’Hudson ? Ce billet esquisse les conséquences de cette valse-hésitation, dans une perspective réaliste et optimiste. Une perspective peu probable mais prêtons-nous au jeu.

Oublions un instant que l’hésitation d’Obama était sincère, qu’il était réticent à cette intervention depuis le début (c’est-à-dire deux ans et demi, rappelons-le), et qu’il avait créé la surprise le lundi 26 août en suggérant une intervention que personne n’envisageait la veille encore.

Au niveau interne, Obama est gagnant sur tous les tableaux. D’un côté, il renforce son image de fermeté : il était prêt à agir et les préparatifs n’ont réellement été interrompus qu’à la dernière minute par le Congrès. De l’autre, il fait plaisir à son opinion, épargne le budget, évite d’embourber les États-Unis dans un conflit inextricable, il écoute son peuple. Les opposants à l’intervention sont en liesse et les partisans de l’intervention ne peuvent pas maudire l’indécision du président. Bref, si la manœuvre était calculée par Obama, elle ne manque pas d’habileté et elle est un succès clair.

Au niveau international, Obama a su utiliser la puissance américaine à moindre coût pour des bénéfices modestes mais notables. Qui a dit que la menace de l’utilisation de la force était moins efficace que l’utilisation réelle de la force ?

On peut lire dans les informations contradictoires sur la probabilité d’une attaque une stratégie de la corde raide : le 26, une intervention est suggérée (« there must be accountability ») alors que rien auparavant ne le laissait deviner ; le 28, de nombreuses fuites sur les cibles des hypothétiques frappes plongent dans l’embarras les observateurs (« It’s not leaking out; it’s coming out through a hose ») ; le 30, les États-Unis annoncent que l’intervention n’attendra pas les résultats de l’enquête de l’ONU ; finalement, le 31, Obama annonce qu’aucune intervention n’aura lieu sans l’aval du Congrès (« We should have this debate. »)

Or, la détermination initiale des États-Unis a forcé plusieurs acteurs à adapter leur jeu : la Russie a annoncé dès le 26 qu’elle n’irait pas en guerre pour la Syrie. De plus, elle a répété son attachement aux discussions de Genève 2. De même, elle démontre à Bachar Al-Assad, qui a l’habitude de jouer avec le feu et les lignes rouges, que l’Occident ne s’interdirait pas par principe de ne pas intervenir, même s’il ne réagirait pas sitôt les premières provocations. De plus, elle met la pression sur les rebelles syriens, qui refusaient de poursuivre les discussions à Genève depuis l’attaque et qui réclament cette intervention à cors et à cris (pas les rebelles du Conseil national pour le changement démocratique, mais, étonnamment,  il faut croire que quand on est à la fois opposant pacifique à Al-Assad et adhérant à l’hypothèse que les armes chimiques ont été utilisées par les rebelles, on a peu de leviers de pression.)

L’annulation de l’intervention ferait-elle perdre ces quelques avantages ? Pas forcément, puisqu’elle évite de renverser par mégarde un régime qui pourrait bien être plus faible que prévu. De plus, elle évite de donner un prétexte à la Syrie, l’Iran et la Russie d’escalader dans la violence. Et si tel était le cas malgré tout, Obama serait d’autant plus légitime à taper du poing sur la table devant son opinion sur le thème : on leur a laissé le bénéfice du doute la première fois, maintenant il faut agir. Enfin, en ce qui concerne la fameuse question de la crédibilité, il va être difficile de faire valoir qu’un président qui ne fonce pas tête baissée dans la première provocation venue est un mauvais stratège ou un dirigeant irrésolu. Quand vous avez trois guerres sur les bras dans la région (Irak, Afghanistan, Libye, sans parler du soutien au Mali), vous n’avez pas à vous inquiéter de passer pour un capitulard munichois, tout prix Nobel de la paix que vous soyez.

Une stratégie improbable ? Certainement, il est douteux qu’Obama ou tout autre dirigeant se soit fié à un tel raisonnement avant de prendre une décision aussi grave que d’attaquer un autre pays sans l’aval de l’ONU. Mais avec un succès clair au niveau national et un succès limité au niveau international, Obama pourrait bien, avec ses volte-face apparemment incohérentes, s’être sorti assez habilement de ce mauvais pas.

Pierre-Alain Clément
Directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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1 commentaire
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L’image d’Obama pourrait en prendre un coup. Des républicains commencent à dire que si Bush était encore président, nous ne serions pas dans cette situation. Assad aurait probablement évité une attaque chimique sachant que Bush n’aurait pas attendu un quelconque «GO» de son Congrès. La mollesse d’Obama sur les affaires extérieures est la faiblesse de sa présidence, je crois. Voici ce que dit le Sénateur Jeff Sessions de l’Alabama http://politicalticker.blogs.cnn.com/2013/09/06/sessions-assad-would-have-feared-bush/?iref=allsearch