Suicide assisté : l’autruche fédérale

Depuis le jugement rendu dans l’affaire Sue Rodriguez, aucun gouvernement à Ottawa n’a osé soulever la question du suicide assisté. Les échanges ont été provoqués par des sénateurs et des députés… pour un grand total de 10 heures de débats en 21 ans, explique Manon Cornellier.

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Sue Rodriguez, en 1992. – Photo : Chuck Stoody/La Presse Canadienne

Qu’on soit pour ou contre la loi québécoise sur les soins en fin de vie, ou toute autre mesure destinée à permettre l’aide médicale à mourir, on s’attendrait à ce que nos élus tranchent la question après mûre réflexion, consultations et débats. Après tout, la vie et la mort nous concernent tous.
Politique

Si les députés québécois ont pris leur responsabilité dans ce dossier, on ne peut pas en dire autant de la très grande majorité de leurs collègues fédéraux. À Ottawa, le gouvernement et la plupart des élus refusent obstinément d’étudier avec sérieux, et sans partisanerie, cette question fondamentale.

Ce sont donc vers les tribunaux que la population se tourne, comme ces deux femmes de la Colombie-Britannique — aujourd’hui décédées — dont la cause était entendue, mercredi, par La Cour suprême.

Il était donc ahurissant d’entendre l’avocat du gouvernement fédéral, Robert Frater, demander à la Cour suprême de faire preuve de déférence à l’endroit du Parlement parce que ce dernier aurait rationnellement conclu qu’il y avait trop de risques à lever l’interdiction de toute aide au suicide.

Comme le premier ministre Stephen Harper et ses différents ministres de la Justice, il en voulait entre autres pour preuve le rejet, en 2010, du projet de loi de la députée bloquiste Francine Lalonde sur l’aide médicale à mourir.

On rit de nous. Les projets de loi de députés sont débattus à peine trois heures en deuxième lecture — le seuil à franchir pour être rapidement étudié en comité. On est loin d’un débat de fond et démocratique.

La population, les experts, les groupes sociaux, les éthiciens, les malades, les handicapés n’ont pas pu se faire entendre sur le projet de Mme Lalonde. Le sujet n’a été qu’effleuré, puisqu’il a été défait en deuxième lecture.

Depuis le jugement rendu dans l’affaire Sue Rodriguez, le 30 septembre 1993, aucun gouvernement à Ottawa n’a osé soulever la question du suicide assisté au Parlement fédéral.

C’est le Sénat qui, après le jugement, a mis sur pied un comité spécial pour se pencher sur l’euthanasie et les soins en fin de vie. Son rapport est resté sur une tablette.

Les rares et trop courts débats ont été provoqués par des sénateurs et des députés. Depuis 21 ans, sept projets de loi ou motions sur les soins palliatifs, les soins de fin de vie et/ou l’aide médicale à mourir ont été présentés par des députés des Communes, pour un grand total de 10 heures de débats. Je répète : 10 heures en 21 ans.

Une motion — présentée en 1997 par le député néo-démocrate Svend Robinson, afin de mettre sur pied un comité pour se pencher sur l’aide médicale à mourir et proposer un projet de loi — a été débattue trois heures, mais défaite.

Voilà où l’on en est à Ottawa : un gouvernement et des élus (il y a quelques exceptions) qui se cachent derrière la robe des juges pour mieux les blâmer, par la suite, de leur prétendu activisme judiciaire.

Comme le disait si bien l’avocat des plaignants, Joseph Arvay, on en est là «parce qu’on a affaire à une patate politique si chaude qu’aucun parti ne veut prendre le risque de récolter la colère des électeurs qui n’en ont que pour un seul enjeu».

C’est ce qui s’appelle de la lâcheté.

* * *

À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de joindre La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.

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7 commentaires
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Suicide assisté =……….suicide…….s’enlever la vie……….se faire aider ayant le but de s’enlever la vie………ce n’est pas banal………….la dignité……………..s’élever………….s’abaisser ?

On achève bien les chevaux!

Lorsque la vie n’a plus de sens parce que la maladie nous condamne à souffrir sans aucune qualité de vie, libre à tout individu en pleine connaissance de cause de choisir une porte de sortie dans la dignité.

Si votre religion ou votre conscience vous oblige à choisir la souffrance, libre à vous, mais laissez la liberté à ceux qui choisissent la mort digne plutôt qu’une vie qui n’en a plus les qualités.

On sait fort bien que pour bien des politiciens s’agit d’une question idéologique, pas médicale, et que l’idéologie des conservateurs ne se prête pas à ce genre de discussions. On a vu la même chose dans le cas de l’avortement: ce sont les tribunaux qui ont forcé le Parlement à agir.

En réalité les partis politiques ont tendance à imposer au public en général leurs croyances et leurs idéologies, sans tenir compte de l’intérêt public même si l’aide de fin de vie est optionnelle et dépend de la volonté du patient. Ces idéologues se fichent éperdument de la souffrance qu’ils imposent non seulement aux patients mais aussi à leurs familles qui assistent souvent à une agonie qui ne finit plus et qui voient leurs bien-aimés souffrir le martyre. On traite mieux le animaux que les humains!

J’espère que cette fois-ci la Cour suprême du Canada va se pencher sérieusement sur la question et constater qu’il s’agit ici d’une question médicale et que somme tout, ce gouvernement ne gouverne pas pour l’intérêt général mais uniquement pour l’intérêt, les croyances et l’idéologie de sa base. En fait qu’on laisse la liberté à chacun d’entre nous de disposer de notre corps selon notre volonté si les conditions appropriées existent; n’est-ce pas là une liberté et un droit fondamentaux?

De nombreux endroits le font déjà, entre autres en poussant la dose des anti-douleurs. Il y a là une grande hypocrisie : ce dont on ne parle pas se fait selon l’opinion personnelle d’un médecin derrière des portes closes. On se retrouve avec cette situation absurde : un médecin peut décider, sans en parler, d’abréger la vie de quelqu’un qui ne le veut pas, tandis qu’un patient qui veut cesser ses souffrances peut tomber sur un médecin dont les principes le lui interdisent.
Mais il ne faut pas se surprendre, l’Autruche avec un grand A est de plus en plus répandue au Harperistan, là où on censure déjà tout ce qui ne fait pas leur affaire des changement climatique à l’hécatombe d’Amérindiennes.

L’euthanasie assisté est un sujet très délicat qui implique, oui les croyances et les convictions de chacun, mais aussi les obligations légales des médecins dont le rôle est de sauver la vie et non l’enlever.

Certains de ses partisans aimeraient un débat neutre basé sur des faits, ce que les méchants conservateurs ne veulent pas. Et bien dans une approche scientifique, nous avons sous la main un excellent laboratoire, la Belgique qui a légalisé l’euthanasie, il y a une dizaine d’années. Quels faits pouvons-nous apprendre de cette expérience? je vous cite un article web :

« En dépénalisant l’euthanasie, la Belgique a ouvert une boîte de Pandore. Les dérives envisagées il y a dix ans sont aujourd’hui devenues une réalité. La Commission fédérale de contrôle émet elle-même des doutes sur sa capacité à remplir sa mission, celle-ci étant liée au respect de l’obligation de déclarer les euthanasies pratiquées. Peut-on raisonnablement imaginer qu’un médecin se dénonce lui-même s’il n’a pas respecté les conditions légales ?

A la lecture des rapports de la Commission, on constate que les conditions, qui se voulaient strictes au départ, font l’objet d’appréciations très élargies. Sont ainsi avalisés des cas de suicide assisté de même que des euthanasies justifiées par une souffrance psychique [note de ma part, j’ai les oreilles décollées, tout le monde rit de moi, tuez-moi docteur] qui ne résulte pas d’une pathologie grave et incurable, alors que ces deux situations sont exclues du champ d’application de la loi. »

Read more at http://www.atlantico.fr/decryptage/10-ans-euthanasie-en-belgique-pas-vraiment-heureux-anniversaire-423244.html#iXvByFxhORUpF2R0.99

Personnellement, j’ai un gros problème que l’État qui est un prestataire de service de soins légalise l’Euthanasie. On nous parle de souffrance, mais est-il possible que l’on souffre parce que nous n’avons pas reçu les soins adéquats? Par exemple, on sait que certains traitements plus performants contre le cancer disponibles au États-Unis ne sont pas autorisés au Québec parce qu’ils coûtent trop cher au goût de notre gouvernement. Avant de me donner le droit de mettre fin à mes jours, l’État ne devrait pas me donner le droit de me soigner dignement et si le secteur publique ne peut le faire alors me permettre d’aller dans le secteur privé. Il me semble que l’on attaque le problème à l’envers.

Ma sœur est décédée il y a 1 mois de la maladie de Lou Gorig. Elle espérait que le projet de loi soit passé avant que sa maladie ne soit trop avancée. Hélas, elle a dû en subir toutes les rigueurs jusqu’à la fin. J’étais ,malgré ma grande peine de ne plus la revoir, très heureux lors de son départ. Ce fut un grand cadeau pour elle et ses proches. Tant et aussi longtemps qu’ils ne seront pas impliqués personnellement dans le même malheur que nous, rien ne se passera pour aider les malades et leurs familles. Je ne souhaite rien de mal mais si eux………………….

Avant de condamner le mot » suicide » dans cette optique de suicide assisté, avez vous déjà passé du temps avec quelqu’un qui souffre d’une maladie dégénérative, invalidante, douloureuse…une maladie qui vous force a dépendre de la technologie et des autres pour survivre, une maladie qui vous enlève toute dignité, tout plaisir, ou même manger devient synonyme de souffrance…une maladie dont la seule issue sera la mort…?…Quand vous voyez le supplice, quand votre regard plonge dans le sien et qu’elle vous supplie les larmes aux yeux de faire quelque chose….LA, vous comprenez et vous compatissez, et. LA, vous vous dite que la plus grande bonté serait d’aider cet être humain a partir avec un peu de dignité….Ce regard, je l’ai croisé a plusieurs reprises, étant infirmière, et c’est déchirant,c’est d’une tristesse sans nom qui nous crève le cœur malgré notre professionnalisme et notre expérience. Pour tout ces malades, j’espère sincèrement que l’option du suicide assisté soit une réalité, par respect et par admiration pour eux, qui VIVENT leur maladie.