Sur les traces de Pauline Marois ?

Depuis des décennies, on nous berce de belles promesses à Ottawa en matière de garderies. Inspirée par le Québec, Chrystia Freeland est déterminée à joindre enfin le geste à la parole. 

Photo : Daphné Caron

Il aura finalement fallu qu’une femme s’installe aux commandes du ministère fédéral des Finances pour qu’Ottawa se décide à investir des sommes à la hauteur de ses belles paroles en matière de services à la petite enfance.

La question d’un programme national de garderies a surgi maintes fois dans le paysage fédéral depuis qu’un rapport en a recommandé l’instauration au début des années 1970, mais aucun budget n’en avait fait une pièce maîtresse du plan fiscal d’Ottawa jusqu’à récemment.

Pour son premier budget, on peut dire que la ministre Chrystia Freeland a choisi de marcher davantage sur les traces de Pauline Marois — à qui on doit le réseau québécois de centres de la petite enfance — que sur celles de ses prédécesseurs aux finances. Elle est déterminée à donner un grand coup.

Mais, pour qu’un système pancanadien de services de garde à 10 dollars par jour devienne réalité, encore faudra-t-il que les étoiles s’alignent favorablement. 

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L’espérance de vie du gouvernement actuel se compte davantage en mois qu’en années. Tout indique qu’à la même date l’an prochain, le Canada sera de nouveau retourné aux urnes. Dans l’éventualité d’une victoire conservatrice, il ne faudrait pas compter sur Erin O’Toole pour reprendre le flambeau.

En 2006, une des premières conséquences du remplacement du gouvernement de Paul Martin par celui de Stephen Harper avait été la mise aux oubliettes de l’idée d’un système pancanadien de services de garde.

Or, point ne serait besoin pour les libéraux de remporter une majorité pour continuer sur la lancée du budget d’avril. En ce qui a trait aux services de garde, le Nouveau Parti démocratique est d’autant plus partant qu’il s’agissait d’une promesse phare du programme électoral de Thomas Mulcair en 2015. 

Par contre, une fois réélu, Justin Trudeau garderait-il le cap sur les belles intentions du récent budget ? Ou le projet de services de garde subirait-il le même sort que la réforme du mode de scrutin ou encore le dossier, plus ou moins au point mort, de l’assurance médicaments ?

Chrystia Freeland vient d’investir son « capital politique » comme ministre des Finances, et comme aspirante possible à la succession libérale, dans la réalisation d’une opération majeure en matière de services de garde. Elle aura tout intérêt à se préserver du déficit d’attention chronique de son patron. 

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Dans un monde idéal, Ottawa pourrait vouloir s’entendre avec Québec avant le scrutin fédéral.

Le Québec porte à bout de bras depuis plus de 20 ans un système unique au Canada. Le plan Freeland s’en inspire. Ottawa serait mal venu de faire la leçon aux instigateurs du programme.

Au lendemain du dépôt du budget, Justin Trudeau a d’ailleurs mentionné qu’il ne s’attendait pas à ce que chaque dollar fédéral versé dans le cadre de l’initiative Freeland au Québec se retrouve nécessairement dans le système de garderies.

En mettant les bouchées doubles pour régler rapidement un dossier qui pourrait se traduire par une injection massive de dollars fédéraux, le gouvernement de François Legault pourrait se représenter aux Québécois en 2022 fort d’avoir rempli entièrement ou en grande partie sa promesse d’augmenter substantiellement l’offre de places en garderie.

Et en joignant le geste à la parole avant son propre rendez-vous électoral, le gouvernement libéral pourrait donner à bien des parents québécois des raisons plus concrètes de souhaiter sa réélection.

Qu’en est-il des autres provinces ? Dans un premier temps, la ministre Freeland trouvera vraisemblablement un partenaire enthousiaste en Colombie-Britannique. Le gouvernement du néo-démocrate John Horgan a déjà entrepris de mettre en chantier un système calqué sur le modèle québécois.

Il y a un an, rien ne laissait présager que le NPD reviendrait en force en Alberta et rendrait possible le retour au pouvoir de l’ancienne première ministre Rachel Notley. Ou qu’en Ontario, on envisagerait qu’un gouvernement libéral remplace celui de Doug Ford au prochain scrutin provincial.

Aujourd’hui, les sondages accréditent la thèse d’un retour possible du balancier électoral provincial vers le centre gauche dans les provinces conservatrices.

L’instauration d’un meilleur système de services à la petite enfance au Canada était devenue un enjeu de politique économique et sociale incontournable bien avant la pandémie. Mais la crise sanitaire a remis au goût du jour l’activisme gouvernemental, ce qui a donné à l’une des promesses fédérales le plus souvent rompues dans le passé un élan qui pourrait être décisif.

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J’aimerais signaler que la langue commune, employée dans cette chronique, fait état de « garderies » à tout va, lorsqu’il conviendrait d’établir une distinction entre un CPE (Centre de la Petite Enfance) et une panoplie de garderies dont les fonctions et l’usage diffèrent selon les établissements. Dans le premier cas, nous parlons d’un milieu éducatif destiné aux petits enfants. Dans le second cas, on parle d’une constellation de services variables.

J’imagine que chaque entité répond à des besoins différents pour les parents et pour les enfants. Mais je n’en suis pas sûr….

Nous constatons qu’au Québec, ces milieux éducatifs ont commencé à prendre leur essor depuis une vingtaine d’années à l’initiative de Pauline Marois, comme le précise Chantal Hébert, lorsque 20 ans plus tard le réseau n’est toujours pas complété.

Il conviendrait encore de préciser que le métier d’éducateur ou d’éducatrice spécialisé en petite enfance, n’est à toute fin pratique pas valorisé, ce qui explique à tout le moins de la grogne de ces intervenant(e)s. Je noterais encore que les ratios variables d’éducateurs par enfants — qui varient selon l’âge — sont loin d’être les meilleurs des nations privilégiées.

Dans les pays scandinaves — qui ont adopté des services d’éducation pour les petits depuis plus de 20 ans -, ces métiers obtiennent une reconnaisse supérieure à celle que nous leur accordons. Les coûts liés au bon fonctionnement de ces établissements sont sans doute supérieurs à ceux que nous investissons ; la question reste de savoir si le rapport « qualité/prix » doit primer pour éduquer les enfants contre la qualité des services qui devraient être offerts aux familles.

Je n’ai rien contre le fait que tous les parents canadiens puissent disposer de services de garde où que ce soit au Canada, si ce n’est que dans des champs de compétences provinciales le rôle du fédéral consiste essentiellement à transférer des fonds aux provinces qui administreront les programmes comme bon leur semble et qui feront croitre leurs réseaux subventionnés au rythme qui leur conviendront suivant des paramètres qui ne garantiront aucune universalité aux parents.

Les propositions budgétaires de madame Freeland vont dans le bon sens pour répondre aux attentes des familles notamment pour réduire les frais qu’elles doivent débourser, il n’y aurait cependant rien de surprenant que bien des attentes subsistent encore dans 20 ans, pour l’édification d’un réseau national de garderies dignes de ce nom.

Une solution consisterait peut-être à transférer la création et la gestion des Centres de la Petite Enfance ou leurs équivalents aux municipalités comme cela se fait en Norvège notamment avec un certain succès. N’oublions pas que la réussite dépend largement de la disponibilité, de la proximité et d’une plus grande implication des parents.

Référence :
L’article de Pierre Fortin du 19 avril 2018
https://lactualite.com/societe/il-y-a-un-probleme-au-pays-des-garderies/