Surmortalité et COVID-19 : le Québec en milieu de peloton

À quel point le virus a-t-il frappé fort ici, comparativement à d’autres endroits dans le monde ? Alec Castonguay décortique la surmortalité au Québec, en Amérique du Nord et en Europe pour y voir plus clair.

Crédit : L'actualité

Le gros de la première vague de coronavirus est maintenant passé au Québec. Le gouvernement peut déclarer que l’épidémie est « contrôlée » sur son territoire, selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). C’est également le cas dans la plupart des pays et territoires de la planète semblables au Québec, même si le niveau de transmission de la maladie varie d’un endroit à l’autre.

À l’heure des premiers bilans, comment s’en sort le Québec ? À quel point le virus a-t-il frappé fort ici, comparativement à d’autres endroits dans le monde ?

Il ne manquera certainement pas d’études approfondies dans les prochaines années pour y voir clair.

Mais si l’on prend l’une des unités de mesure la plus neutre, la surmortalité, on peut déjà dégager quelques constats, notamment que, pour la première vague, le bilan du Québec est en demi-teinte.

Le Québec n’est pas l’un des endroits où le virus a fait le plus de ravages dans le monde, loin de là, mais il n’est pas non plus un élève exemplaire dans sa gestion de la pandémie. Il se situe en milieu de peloton.

Il est assez complexe de comparer des pays, des États, des provinces ou même des villes, parce que les autorités comptabilisent de manières différentes les répercussions de la pandémie sur leur territoire. Par exemple, étant donné que les stratégies de dépistage varient grandement d’un endroit à l’autre, en fonction des ressources disponibles et de l’avancement de l’épidémie, le nombre de cas confirmés est parmi les pires indicateurs pour établir une comparaison.

La meilleure mesure demeure le nombre de décès. En plus, il s’agit du principal objectif des gouvernements : réduire le nombre de morts.

Cependant, il faut manipuler avec soin la comparaison des chiffres brutes de décès, puisque les morts engendrées par la COVID-19 ne sont pas calculées de la même manière partout. Certains États se contentent de compter les morts à l’hôpital, et d’autres excluent les décès dans les résidences pour personnes âgées.

La « moins mauvaise manière » de comparer des pommes avec des pommes consiste à mesurer la surmortalité dans les pays et provinces, c’est-à-dire le nombre de décès supplémentaire enregistré pendant l’épidémie cette année par rapport à l’année dernière (ou à la moyenne des dernières années).

La surmortalité capte tous les effets de la crise, autant les morts directes que les décès indirects — soit les décès déclarés de la COVID-19 et les victimes collatérales de l’épidémie.

Par exemple, la surmortalité permet d’inclure ceux qui sont morts d’une autre cause, comme le cancer ou une crise cardiaque, en raison de l’annulation des interventions chirurgicales ou parce que l’hôpital était trop débordé pour offrir des soins adéquats à l’ensemble de la population. Cette mesure permet également de détecter certains avantages du confinement, notamment la baisse des décès sur les routes et une diminution des accidents au travail.

J’ai donc extrait les chiffres sur la surmortalité de plusieurs pays, États américains et provinces canadiennes pour comparer les répercussions de la pandémie pendant la même période, soit environ de la mi-mars à la fin mai.

Premier constat rapide : les chiffres sur la surmortalité montrent que certains endroits — comme le Québec et la Belgique — comptabilisent très bien les conséquences de l’épidémie, alors que certains États américains ou pays européens ont grandement sous-estimé le nombre de morts liées à la COVID-19 pendant la crise.

En Italie, notamment, les experts en santé évaluent que, lors du bilan officiel de la COVID-19, le nombre de morts avait été sous-estimé, car il y avait au moins 19 000 décès de plus, une fois la surmortalité analysée.

Bref, pas de décès cachés ici. Le portrait est juste.

Qu’en est-il au Québec ?

Il est remarquable de constater que d’une année à l’autre, lorsqu’on compare les mêmes semaines, la variation dans le nombre de décès est minime. Il meurt environ le même nombre de personnes par semaine au Québec, ce qui permet de voir rapidement l’effet de l’épidémie de coronavirus.

L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) vient de publier un bilan de la surmortalité dans la province pour les premières semaines de 2020, du 1er janvier au 23 mai derniers. Le premier décès au Québec attribué à la COVID-19 est survenu le 18 mars.

Entre le 14 mars et le 23 mai 2020, 18 940 personnes sont décédées au Québec. Pendant la même période en 2019, il y avait eu 14 605 morts. Cet écart de 4 335 décès représente la surmortalité dans la province pendant le pic de la première vague de l’épidémie, soit une hausse de 29,7 %.

Pendant cette période de la mi-mars à la fin mai, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui surveille l’épidémie et collecte les statistiques, a déclaré 4 562 décès en raison de la COVID-19. Vous avez bien lu, il y a eu davantage de morts de la COVID que de surmortalité au Québec pendant cette période — 227 de plus !

C’est donc dire que, dans le doute, l’INSPQ a choisi d’attribuer la cause inconnue d’un décès à la COVID, même si la personne est peut-être morte d’une autre maladie. À ma connaissance, le Québec est l’un des rares endroits dans le monde, peut-être le seul, qui a plus de décès dus à la COVID que de surmortalité.

Cette manière de comptabiliser les morts au Québec, constante depuis des années en matière de santé publique, permet une surveillance très précise d’un phénomène, comme une épidémie ou une vague de chaleur. Dans le doute, les autorités ajoutent le décès au bilan, plutôt que l’inverse. Cette grande sensibilité aux soubresauts des événements en matière de santé publique ne fait pas le bonheur des politiciens, qui doivent tenter d’expliquer au public pourquoi le bilan est plus lourd ici qu’ailleurs pendant la crise, mais cette méthode évite les mauvaises surprises plus tard, comme en Italie.

Et ailleurs dans le monde ?

Considérant cette hausse de 30 % de la mortalité, au plus fort de l’épidémie, comment se compare le Québec avec les autres pays ?

En utilisant les chiffres des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies aux États-Unis, ainsi que des enquêtes du New York Times menées depuis quelques semaines, on est en mesure de comparer la surmortalité dans différents territoires.

Voici la hausse de la mortalité pendant la même période, de mars à la fin mai, pour plusieurs pays en 2020 par rapport aux années précédentes.

Le Québec n’a pas eu l’efficacité de l’Allemagne ou du Portugal, mais il a mieux fait que la Belgique, la Grande-Bretagne ou l’Italie, par exemple.

Il faut également noter que plus l’épidémie ralentit, plus les chiffres ont tendance à revenir à la normale avec le temps qui passe. Le pic de surmortalité, dans certains pays, a été atteint plus tôt, et redescend depuis quelques semaines.

Dans le lot, le pays surprenant semble être les États-Unis, avec une hausse de « seulement » 23 % de sa mortalité, alors que les mauvaises nouvelles s’accumulent depuis des semaines au sud de la frontière.

C’est qu’il y a plusieurs vitesses à l’épidémie à l’intérieur des pays. Les États-Unis sont vastes, certains États renferment de grandes villes, ce qui facilite la transmission, alors que d’autres sont essentiellement ruraux.

Pour y voir plus clair, voici le taux de surmortalité dans quelques États, provinces et villes en Amérique du Nord.


(Sources : Institut de la statistique du Québec, Statistique Canada et New York Times.)

Fait à noter : les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies aux États-Unis font la distinction entre la ville de New York et le reste de l’État de New York, c’est pourquoi je présente les deux réalités séparément dans le tableau.

Nous constatons que le nord-est de l’Amérique du Nord a été plus durement frappé que le centre et l’ouest des États-Unis ou du Canada. Peut-être qu’en plus de la densité de population, les liens plus étroits avec l’Europe, qui a moins bien maîtrisé l’épidémie que les pays asiatiques, pourraient fournir une piste d’explication.

Et Montréal ?

Évidemment, chaque pays renferme des régions plus touchées que d’autres. Par exemple, le Québec (+ 30 % de mortalité) a été plus touché que la Colombie-Britannique (+ 11 %). De la même manière que la région parisienne (+ 122 %) a été plus affectée que l’ensemble de la France (+ 28 %), et que Stockholm (+ 75 %) a été plus touché par la mortalité que l’ensemble de la Suède (+ 31 %).

Une épidémie se comporte très différemment d’une région à l’autre. La complexité sociodémographique de Montréal ne se compare pas à celle de Rimouski ou de Rouyn-Noranda, par exemple, ce qui provoque une transmission à plusieurs vitesses à l’intérieur d’une même province.

Je voulais donc isoler Montréal du reste du Québec pour comparer la région métropolitaine avec d’autres agglomérations de la planète — même si la comparaison n’aurait pas été simple, puisque les différentes régions ont des populations et des superficies variables.

Or, quelle ne fut pas ma surprise de constater que l’ISQ ne fait pas de ventilation par régions administratives du Québec — ou encore par régions urbaines —, alors que l’organisme a pourtant toutes les informations pour y arriver facilement, puisque, sur chaque certificat de décès, le lieu de la mort est inscrit. Il est donc très facile d’extraire de la base de données la surmortalité par régions. D’autant plus que l’INSPQ le fait pour les décès liés à la COVID.

À l’ISQ, on m’explique qu’il y a une part d’incertitude lorsqu’on dévoile des données aussi rapidement, et que cette incertitude augmente lorsqu’il est question de certaines régions avec moins de population et moins de décès. La variation dans les chiffres est parfois grande. Par exemple, les statistiques sur la surmortalité sont fiables à 95 % pour mars et avril au Québec, mais à 80 % pour les semaines de mai, puisque les chiffres peuvent continuer de grimper si des certificats de décès sont remis en retard, mais peuvent également baisser, puisque les estimations de l’ISQ peuvent s’avérer trop élevées et des corrections devenir nécessaires, malgré tout le bon vouloir des démographes. Les statistiques vraiment finales peuvent prendre jusqu’à deux ans avant d’être dévoilées.

Si l’estimation est fiable à 80 % pour l’ensemble du Québec en mai, elle chuterait encore davantage pour certaines sous-régions moins populeuses, et l’ISQ ne souhaite pas rendre publiques des informations qui pourraient être fiables à seulement 50 ou 60 %.

Cela dit, on m’explique à l’ISQ qu’on est conscient qu’une région comme Montréal, étant donné le nombre de résidants et de décès, pourrait tout à fait être analysée avec suffisamment de précision pour qu’on puisse rendre l’information publique assez rapidement. Les démographes y travaillent, me dit-on. On a hâte de lire ça.

Ça reste tout de même mieux que l’Ontario, qui ne dévoile aucun chiffre de surmortalité ! Même Statistique Canada est incapable de recevoir des informations en provenance de la plus populeuse province du pays. Ça pourrait prendre encore un an, ou même deux, avant d’avoir un portrait plus précis de la surmortalité en Ontario — si surmortalité il y a. Comment faire un vrai portrait de la surmortalité au Canada sans la plus grande province ? Impossible.

Des provinces comme la Saskatchewan, le Manitoba ou les provinces atlantiques n’ont pas enregistré de surmortalité due à la COVID-19, mais en Colombie-Britannique et en Alberta, où l’on a déclaré très peu de morts en lien avec l’épidémie, il semble qu’il y ait eu sous-estimation du nombre de décès, puisque la surmortalité de 11 % et 14 % est plus élevée que le bilan officiel. Oups ! Aura-t-on la même surprise avec l’Ontario ? À suivre.