Surveillance pour tous!

Les Québécois vivent dans une république de pain aux bananes, de l’avis de notre chroniqueur.

Le journaliste Patrick Lagacé. (Photo: Denis Beaumont/La Presse Canadienne)
Le journaliste Patrick Lagacé. (Photo: Denis Beaumont/La Presse Canadienne)

Le Québec est secoué ces jours-ci par un événement qui ébranle les bases de sa démocratie et la confiance envers ses institutions: une chanteuse s’est présentée en t-shirt dans un gala. S’en remettra-t-on un jour? Où s’en va le Québec si ses artistes commencent à défier l’autorité et à contester les conventions sociales? Je vous le demande.

Mais ce n’est pas tout.

À peu près aussi inquiétant pour notre société (si j’en crois la couverture médiatique), nous avons également appris que le Service de police de la Ville de Montréal et la Sûreté du Québec ont espionné des journalistes.

Et on ne parle pas d’aller écouter à la porte du bureau de Steve Poitras, chroniqueur culturel de l’Hebdo du Saint-Maurice, pour savoir à l’avance ce qu’il a pensé du spectacle au Café de la gare de ce jeune talent local fort prometteur .

Oh non! Le SPVM et la SQ se sont mis le nez dans les registres téléphoniques de Patrick Lagacé, André Cédilot et Denis Lessard, de La Presse; de Monic Néron, du 98,5FM; de Félix Séguin, de TVA; d’Isabelle Richer, Marie-Maude Denis et Alain Gravel, de Radio-Canada; d’Éric Thibault, du Journal de Montréal et du journaliste indépendant Fabrice de Pierrebourg.

S’ajoute à cela un autre journaliste dont le SPVM n’a pas encore révélé l’identité, ce qui veut dire que j’ai encore des chances d’être dans la gang.

Lundi, dans une conférence de presse qui n’a pas dû être très longue à organiser puisque, visiblement, la police a déjà le numéro de téléphone de tous les journalistes, on nous avait pourtant assuré que la surveillance de Patrick Lagacé était «un cas d’exception».

Onze journalistes, ça commence à faire une grosse exception. Dans la crise actuelle que vivent les médias, 11, c’est presque le tiers des journalistes qui ont encore un emploi!

Dans le cas d’Alain Gravel, la surveillance s’étale de 2008 à 2013. Mais attention: on n’a pas surveillé monsieur Enquête patiemment pendant cinq ans. On a plutôt obtenu un mandat en octobre 2013, avec un effet rétroactif allant jusqu’au 1er novembre 2008.

C’est donc dire que quelqu’un de la SQ s’est pointé un jour devant un juge et a demandé: «Je pourrais-tu avoir la liste de tous ceux qui ont appelé le journaliste d’enquête le plus connu au Québec depuis cinq ans? Pliiiiiiize? Siouplèèèèè?». Et le juge, plutôt que de répondre: «Désolé, on n’est pas en Turquie ici», a dit: «Pas de problème.»

Ça fait république de bananes pas mal. Et même pas de bonnes bananes: de vieilles bananes trop mûres, qu’on met au congélateur en se promettant de faire, un jour, un pain aux bananes. Ça fait république de pain aux bananes.

Vous avez appelé Alain Gravel en 2009 pour lui donner un scoop sur Accurso? La police le sait. Vous avez appelé Alain en 2011 pour lui demander la recette de son légendaire tiramisu? La police note votre nom quand même, et hop! dans le sac avec tous les autres «suspects»!

Heureusement qu’au Québec l’étanchéité est complète entre le politique et la police, sinon on s’inquiéterait. (*Tousse*)

Que faire en attendant la commission d’enquête et d’éventuels changements à la loi (à défaut d’avoir une police dotée de discernement)? Les journalistes anxieux de voir leur téléphone mis sous surveillance ont quelques options.

Option 1: deux boîtes de conserve et un fil

Simple, écologique, amusant.

telephone-cannes

Option 2: le petit papier plié de manière funky qu’on passe jusqu’à notre kick à travers la classe.

«Veux-tu sortir avec moi et mettre au jour des scandales impliquant des politiciens corrompus? Coche oui ou non.
□ Oui
□ Non»

Option 3: le sémaphore, le morse et le pigeon voyageur

Avez-vous déjà essayé de mettre un pigeon voyageur sur écoute? D’accéder aux archives d’un gars qui brasse deux drapeaux? Quand la technologie du présent vous trahit, tournez-vous vers celle du passé!

***

Vous aimeriez vous aussi être surveillé sans raison valable par les autorités, mais vous n’êtes malheureusement pas journaliste? N’ayez crainte: l’État a pensé à vous.

On apprend tout juste que la haute direction du SPVM a applaudi en 2010 l’idée de faire du profilage politique, une idée que son escouade GAMMA semble par la suite avoir mise en œuvre. Avec un peu de chance, ces joyeuses idées ne sont pas encore disparues des forces constabulaires.

Si vous vous joignez au bon groupe de «marginaux» (êtes-vous plus du genre «dangereux altermondialiste» ou «épeurant étudiant»?), vous courez la chance d’être peut-être surveillé juste pour vos idées, sans même avoir à commettre le moindre crime. Excitant!

Vous trouvez que ça pue dans les réunions d’anarchistes? Pas de problème, le Canada a LA solution sans effort pour vous.

L’agence d’espionnage du Canada, le SCRS, a conservé pendant 10 ans, et sans le dire à personne, une immense base de données illégale pleine de renseignements susceptibles de révéler des informations personnelles et précises sur des citoyens qui ne font pas du tout l’objet d’une enquête. Ça veut dire peut-être moi, mon voisin, ma cousine Mélanie ou… hoooo… PEUT-ÊTRE VOUS!

C’est la beauté de notre univers moderne: tout le monde peut être mis sous surveillance sans avoir quoi que ce soit à se reprocher. Oups! Est-ce que j’ai dit «peut être mis»? Je voulais dire «est sous surveillance». Demandez à Edward Snowden.

Ce n’est pas parce qu’on est en 2016 qu’on ne peut pas être aussi en 1984!

***

P.S.:

Chers policiers,

Je sais que vous êtes pas mal occupés ces temps-ci, alors laissez-moi vous faciliter la vie.

Tantôt, j’ai texté mon ado pour lui souhaiter une bonne journée. Parce que c’est une ado, elle ne m’a pas répondu. Je vais appeler ma mère en fin de semaine. Aussi, nul besoin d’activer mon GPS, je suis présentement à mon bureau, en train d’écrire ce billet.

Je vous reviens lundi avec une mise à jour de mes activités.

Pas besoin de me remercier.

Mathieu

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14 commentaires
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Les journalistes qui accepte que quelqu’uncommunique de l’information sensible par un moyen de communication non-sécure, comme un appel téléphonique sans protection encryptée, vous êtes naïf et irresponsable. Faites vos devoir, en commençant par l’histoire et les outils de Laura Poitras.

Non seulement l’info est-elle sensible et secrète mais elle leur est également transmise de façon ILLÉGALE! Et ils le savent.

Ils sont complices d’un viol des règles qui régissent la bonne marche de l’employeur de leur indic en plus de leurs propres règles de journaliste.

Pourquoi donner aux journalistes qui utilisent des procédés ILLÉGAUX des privilèges?

Cela suppose qu’il serait parfaitement acceptable de consulter les registres des gens qui ne sont pas journalistes?

Bonjour,

Les mandats des policiers portaient sur la liste des appels entrants et sortants ainsi que des positions où ont eu lieu ces appels et non pas sur leur contenu. Comme ce sont des informations détenues par les entreprises qui fournissent les services de téléphone ; ces entreprises détenaient ces informations-là avant l’avénement du téléphone mobile. Avant comme maintenant, il fallait de bonnes raisons pour obtenir un mandat permettant d’obtenir ces informations des fournisseurs de services.

L’encryption ne sert à rien dans ce cas. Les informations recherchées par la police, les métadonnées, sont suffisantes pour trouver la ou les personnes qu’elle cherche, i.e. la source d’information coulée aux journalistes. Le contenu, ils l’ont déjà.

L’enjeu, ici, est double. D’une part, pour obtenir de tels mandats, la police doit avoir des soupçons de culpabilité vis-à-vis de la personne à « taper », ce qui n’est pas le cas. C’est donc une opération illégale (la vie privée et la liberté de presse sont enchâssées dans les constitutions). Que la police commette des actes illégaux, vous en conviendrez que c’est comme pas correct. Ensuite, les sources d’information, un lanceur d’alertes par exemple, seront plus frileuses si leur anonymat n’est pas garantie. Cela pourrait diminuer les mises au grand jour d’activités malveillantes, entre autres.

Ben oui, c’est sûr que la police n’est pas capable d’obtenir des renseignements d’un appareil avec «protection encryptée»… C’est juste des dinosaures…

Les journalistes ont peut-être quelques choses à se reprocher. Peur-être qu’avec la commission d’enquête il y en ont qui vont être gêné…

Désolé, mais je n’ai aucune pitié pour vous « journalistes ». C’est à vous de vous assurez d’être en mode anonymat. Utiliser son propre téléphone personnel pour discuter avec une source? Irresponsable. Complètement irresponsable. Arrêtez de vous plaindre et de jouer la victime. Franchement.

Pendant que tout le monde pense que c’a se passe seulement aux USA bien ici, ils s’empiffre dans nos vies privées. « Ben voyons…pas au Québec! Ben si t’as rien a te reprocher ca fait quoi qu’Ils écoutent ». Nous sommes une bande de naïfs au pays des calinours. Continuons a être obnubilé par les dernières statistiques du Canadien ou par des tout nus, c’est ce qu’il y a de plus important.

On blâme avec raison les policiers mais vraiment, peut-on s’attendre à mieux?
Le plus odieux c’est la ou le juge qui signe ces mandats, c’est leur têtes qu’il nous faut.
Quant au SCRS, y a-t-il vraiment quelqu’un (au Canada) qui les contrôle?

Un peu insultant pour les républiques de bananes… Au moins dans ces républiques on sait qu’on est espionné sinon suivi pas à pas… Pas besoins de juges pour espionner! Ici, c’est insidieux et caché si on ne se fait pas pogner. Avez-vous pensé aux signaux de fumée? La cigarette électronique ferait bien l’affaire…

Les gens qui ont coulé l’information aux journalistes ont un DEVOIR de loyauté et d’honnêteté envers leur employeur et ils ont coulé les informations de façon parfaitement ILLÉGALE.

Les journalistes sont donc COMPLICES d’un crime!

Au lieu de les prendre en pitié, ils devraient être devant un juge pour répondre à des accusations de complicité dans l’accomplissement d’un crime.

À la télé, le porte-parole du la SQ a clairement dit que la possession d’informations sensibles n’est pas un crime en soi. C’est sa diffusion qui l’est. Cet important détail vous a complètement échappé À moins que ce soit de l’aveuglement volontaire..

Vous m’avez fait rire ce matin ( rire jaune ) car c’est vraiment pas cool ce qui ce passe . J’aime beaucoup votre humour dans votre textes je vais tâcher de lire tous ce que vous écrivez . Bravo