Terrorisme, maladie mentale et sémantique

Le terrorisme et la maladie mentale peuvent aller de pair. On ne va tout de même pas commencer à élaborer des normes de type ISO pour juger de la validité d’un attentat terroriste, dit Brian Myles.

Photo présumée de Michael Zehaf-Bibeau ayant circulée sur Twitter.
Michael Zehaf-Bibeau

PolitiqueMichael Zehaf-Bibeau est-il un terroriste ou un malade mental ? Les deux.

Depuis l’attentat qui a coûté la vie au caporal Nathan Cirillo, mercredi dernier à Ottawa, cette question revient sans arrêt dans le débat public.

La mère du tueur, Susan Bibeau, a rejeté l’épithète de terroriste pour son fils, qu’elle n’avait pas vu depuis cinq ans. Le jeune homme de 32 ans était désespéré, a écrit sa mère, rejetant l’hypothèse d’une radicalisation. Il soufrait d’un «mal-être général» et d’un « déséquilibre mental » dû à un abus de drogues, a-t-elle écrit dans une lettre publiée, samedi, par Postmedia.

Une personne malheureuse, en conflit avec le reste du monde, mais certes pas un terroriste, insiste-t-elle. C’est le souvenir que tout parent voudrait retenir si son enfant était tué à la suite d’un attentat aussi gratuit et dérangeant.

Le lendemain, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a brisé les illusions de la mère à la fois éplorée et en colère contre son fils. La GRC a retrouvé une vidéo enregistrée par Michael Zehaf-Bibeau avant son attaque du Parlement. Il y fait état de motivations idéologiques et politiques, et il justifie son attaque par ses croyances religieuses (l’islam radical) et la politique étrangère du Canada.

La vidéo n’a pas encore été rendue publique, mais elle amène d’ores et déjà l’enquête policière dans une nouvelle direction.

La police fédérale cherchera à identifier les fréquentations de Michael Zehaf-Bibeau dans les derniers mois. Qui lui a donné les directions sur le chemin de la radicalisation ?

La dichotomie terroriste/malade mental est stérile. Tous les experts que j’ai interrogés pour préparer ce dossier sur les loups solitaires, dans Le Devoir de samedi dernier, sont unanimes. Le terrorisme et la maladie mentale peuvent aller de pair. On ne va tout de même pas commencer à élaborer des normes de type ISO pour juger de la validité d’un attentat terroriste.

Chaque trajectoire est unique, mais il y a des constantes dans le parcours des radicaux, qu’ils soient djihadistes, d’extrême droite ou d’extrême gauche. La désaffiliation, ou encore la perte de repères, est l’un des premiers symptômes d’un mal plus profond.

Dans les sociétés postmodernes (excusez le cliché), on ne compte plus le nombre d’individus en déroute qui cherchent à se reconstruire une identité et à trouver un projet de vie alternatif à la suite de ruptures (perte d’emploi ou d’amis, séparation, etc.).

Cette «désaffiliation» est la porte d’entrée des islamistes (et aussi des gourous de sectes) qui proposent des solutions de rechange, un sentiment d’appartenance, une quête, un prêt-à-penser. Ils savent utiliser les réseaux sociaux pour rejoindre leurs proies et les convaincre de prendre les armes. Comment ? C’est ici que la vulnérabilité mentale entre certainement en ligne de compte.

Michael Zehaf-Bibeau a attaqué deux institutions canadiennes, soit un soldat qui montait la garde au Monument commémoratif de guerre et le Parlement, en se réclamant d’une idéologie extrémiste. C’est une attaque terroriste, bien qu’elle ne soit pas la mieux planifiée et la mieux coordonnée de la triste histoire du terrorisme.

Il n’avait pas toute sa tête, mais en droit criminel, il suffit d’être en mesure de distinguer le bien du mal pour être tenu responsable de ses actes. À ce chapitre, Zehaf-Bibeau semblait assez cohérent pour planifier un tant soit peu son attentat (en s’achetant une voiture), pour faire ses adieux à sa tante et à sa mère (avec qui il a renoué peu de temps avant) et pour livrer quelques explications sur la nature de son geste dans une vidéo.

L’attentat répond aux exigences du groupe armé État islamique (EI), qui en appelle à prendre pour cible les Canadiens, civils ou militaires, en raison de la participation du Canada à la campagne militaire contre l’EI.

Le geste sent l’improvisation, mais il a atteint son but en semant la panique et l’effroi sur la colline du Parlement et dans tout le pays.

C’est au processus qui mène à la radicalisation, dans toute sa complexité, qu’il faut maintenant s’intéresser. Ce rôle n’appartient pas seulement à la police, mais aussi aux psychiatres, aux psychologues, aux travailleurs sociaux et aux criminologues.

* * *

À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il est présentement affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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Moi ce qui me dérange, c’est la psychologisation de la déviance politique, au sein de laquelle on présente tout acte violent insensé comme étant produit par des schizophrènes ou des paranoïaques. Cela évacue le caractère politique de l’attentat pour enfermer le débat à l’intérieur du domaine médical et l’éloigner des sciences sociales et de son caractère politique. Comme si tous les djihadistes étaient des » fous « . C’est plutôt à travers l’idéologie et leur vision mythique du monde que les islamistes radicaux peuvent encourager des stratégies politiques extrêmes. Ce sont des comportements déviants certes, mais qui se produisent en dehors du contrôle de la doctrine même. Dans dans leur manière implicite de promouvoir l’extrémisme, les islamistes radicaux peuvent créer un climat qui le permet et ne peuvent contrôler l’action des adeptes. La dimension d’expression de la violence des islamistes intensifie l’appartenance et la solidarité des adeptes et permet, pour ses membres, d’exprimer une violence protestataire envers la démocratie occidentale. La valorisation de l’expression de forme de violence au sein des islamistes provient d’une culture qui valorise l’exultation de l’agressivité emmagasinée, en rapport avec leur situation de souffrance ou d’insatisfaction. D’où l’importance de ne pas considérer la déviance sous-culturelle comme dimension unique de l’appréhension des mouvements extrémistes, car selon moi, cela minerais la compréhension du phénomène, et reléguerais à la psychiatrie, quelque chose qui la dépasse.

Mais peut-être que le cas de l’attaque du Parlement se révèle multifactoriel comme vous le dîtes. Il s’agit peut-être d’un acte terroriste causé par la maladie mentale. Les différents chercheurs pourrons débattre encore longtemps sur une définition du « loup solitaire ». Toutefois, c’est plutôt une affaire juridique et politique. Que fait-on avec les terroristes présumés, qu’ils soient malades, radicaux, ou les deux? Doit-on restreindre nos libertés pour intervenir arbitrairement envers des terroristes qui n’en sont peut-être pas?

»Doit-on restreindre nos libertés pour intervenir arbitrairement envers des terroristes qui n’en sont peut-être pas? »
Doit-on attendre une autre attaque comme celle du 11 Septembre pour agir? Historiquement, dans les guerres, les gens qui provenaient du pays avec lequel on était en guerre étaient emprisonnés ou expatriés. Aujourd’hui, on n’est pas obligé de faire pareil, mais ceux qui ont suivi un entrainement au terrorisme en Syrie ou ailleurs devraient être surveillés de très très très près. On devrait faire comme l’Angleterre avec ceux qui y sont présentement et ne pas les laisser revenir au pays.

Mais mon pessimisme me dit que ça prendra encore bien des morts avant qu’on agisse. La prévention est souvent déficiente chez l’homme.

Je ne voudrais pas inférer par mes propos dans un procès en cours celui en l’occurrence de Luka Rocco Magnotta, si ce n’est qu’en suite des actes perpétrés par Michael Zehaf-Bibeau et par Martin Couture-Rouleau ; devrait-on se poser la question de savoir si d’envoyer par la poste les restes de son amant dépecé qui au Premier ministre du Canada, qui à des partis politiques, si cela constitue un attentat contre le Canada ou un crime de droit commun perpétré par une personne souffrant — comme « au moins » un canadien sur cinq — de quelque forme de désordre mental ?

Pour moi Michael Zehaf-Bibeau et Martin Couture-Rouleau sont des criminels de droit commun qui quoiqu’il en soit, par leur fin tragique, n’auront pas reçu le procès juste et équitable auquel ils avaient pourtant droit.

La réalité est que la société très permissive, « trop » diront même certains, dans laquelle nous vivons, cette société est telle que nous ne sommes pas organisés, pas plus que nous ne disposons des ressources utiles et nécessaires pour faire face aux personnes affectées de divers troubles de l’esprit. Même certains professionnels de la santé sont mal-à-l’aise avec des personnes qui souffrent de psychoses.

Ainsi, on n’hésite pas non plus à tuer — faute de sang-froid, de formations adéquates et de ressources sociales –, des itinérants jugés à un moment donné agressifs ; alors pour se faire usuellement, c’est la police qui s’en charge.

Alain Magloire était-il un terroriste ou une personne qui souffrait ? Pourtant lui aussi a essayé avec un marteau à s’en prendre aux représentants de l’ordre établi.

Dans le cas de Zehaf-Bibeau, c’est un vieux fusil de chasse presque hors d’usage qui a servi de marteau et dans celui Couture-Rouleau, c’est son char usagé (un plus gros marteau). — La fin est la même : la mort aux porteurs de marteaux.

Pourtant, tirer sur une personne souffrante, c’est en apparence faire respecter la loi et l’ordre. Alors il ne faut pas trop s’étonner dans nos sociétés, si des personnes souffrantes mentalement et désespérées, qu’elles décident de s’en prendre à quelques images incarnées de l’autorité. Seulement pour pouvoir disposer du seul recours qui reste, soit celui de tomber sous le feu de cette même autorité pour ainsi jouir du droit de périr dans un minimum de dignité. Pour finalement s’en remettre à la miséricorde du ciel dans l’ultime espoir de son intercession.

Lorsque c’est dans cette 61ième minute de l’heure ce qui fait toute la différence entre celui qui croit encore et celui qui à toutes fins ne croit jamais rien.

Sans vouloir vous contre dire ; voir la perte de repère ou la désaffiliation comme porte d’entrée aux mouvances terroristes relève pour moi du romantisme. Pas étonnant qu’avec de pareils arguments, ceux ou celles qui sont en charge et en autorité qu’ils ne trouveront jamais aucune, ni la moindre des solutions à cette problématique qui à toutes fins pratique n’en est toutefois pas une. Un fait de société est un fait de société, il faut savoir vivre avec si on souhaite à toutes fins l’apaiser.

Je suis scandalisé par toutes ces cérémonies qu’on a tenues en l’honneur du caporal Cirillo. J’ai trouvé en cela une oeuvre odieuse de récupération politique. Il meurt régulièrement des citoyens au travail, il y a des gens qui mettent leur vie en danger pour se porter au secours de semblables et on ne leur fait pas de cérémonies funèbres nationales. Je suis triste pour le destin de M. Cirillo et pour ses proches. On le dit héros alors qu’il est bêtement tombé sous les coups d’un concitoyen en crise, comme cela arrive souvent. Pensons seulement aux gens frappés par un conducteur ivre. Dans le cas présent, il s’agit bien d’un travailleur mort en devoir. L’abus des marques d’héroïsme érode la valeur des cérémonies formatées et politiciennes. Ce ne sera pas la dernière du genre non plus. Personnellement l’idée qu’on puisse éventuellement se servir de mon nom suite à pareil destin dans ma vie m’inspire répulsion.

Je salue le choix de la famille Rouleau de réserver ses adieux aux proches véritables et à l’abri de la meute médiatique et politique.

Je peux me tromper, mais Michael Zehaf-Bibeau à beaucoup plus en commun avec Kimveer Gill (Dawson) qu’avec l’Islam. Beaucoup plus en commun avec les ados qui sautent une coche dans une école secondaire américaine et qui causent l’irréparable. Beaucoup plus en commun avec les gars qui tuent leur partenaires avec de s’enlever la vie. Il faut comprendre ce vague à l’âme qui porte les jeunes mâles à commettre un baroud d’honneur tel des samuraïs… mais sans réelle raison. Pourquoi la violence terminale séduit ces gens? Pourquoi ce doigt d’honneur à la société? Pourquoi voient-ils là une « sortie » de piste désirable, qui est aussi un doigt d’honneur à la société?

Oui ce comportement est exploitable – et la mouvance extrémiste en tire profit. Mais l’attribuer à l’Islam est un raccourci idéologique trop pratique.

Considérez ceci. Montréal, de population assez modeste, s’est payé Poly, Dawson, Concordia. Propertionellement, on a eu beaucoup plus de tueries scolaires (et autres – l’Assemblée Nationale) que d’autres grandes villes américaines. Même avec un contrôle des armes à feu. Et tout cela sans la présence de l’Islam.