Think tanks : les cerveaux de l’ombre

Washington n’est pas que la capitale des États-Unis. C’est aussi celle des think tanks, véritables réservoirs d’idées qui viennent en aide au gouvernement tout en tentant de l’influencer…

Ill : Lino

À trois coins de rue de la Maison-Blanche, au 15e étage d’un immeuble de bureaux, une centaine de personnes s’entassent dans une petite salle pour entendre quatre hommes forts de l’ancien président George W. Bush. Dont Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense de Bush. Avec son adjoint d’alors Douglas Feith, l’ex-chef d’état-major Peter Pace et Lewis Libby, à l’époque chef de cabinet du vice-président Dick Cheney, Rumsfeld entretient l’auditoire des décisions prises dans les coulisses de l’administration républicaine.

Dans la salle, des membres de cette administration sont venus entendre leurs anciens patrons, ce qui donne à la conférence des airs de retrouvailles. Aux côtés de ces «?anciens?» se trouvent également des hommes et des femmes travaillant au sein du gouvernement actuel, de même que des chercheurs et des étudiants, qui posent sans retenue des questions parfois épineuses sur les enjeux controversés de la guerre en Irak ou la prison de Guantánamo.

De telles activités, il s’en tient tous les jours à Washington. Celle-ci a été organisée par le Hudson Institute, un des 393 think tanks de la capitale américaine… nombre qui en fait la capitale mondiale des centres de réflexion. (Dans tout le Canada, on en compte un peu moins d’une centaine.)

Surnommés les «?gouvernements de l’ombre?», ces centres de recherche privés sans but lucratif sont peuplés de chercheurs issus des universités et des milieux du pouvoir politique. Véritables réservoirs d’idées, ils agissent telle une courroie de transmission reliant le monde de la recher­che au pouvoir politique. Ils influencent les décisions prises à la Maison-Blanche, au Congrès et dans les autres lieux du pouvoir à Washington, comme nulle part ailleurs dans le monde.

«?D’une certaine façon, ce sont des universités sans étudiants, dont les politiques publiques sont le champ d’études?», dit Peter W. Singer, chercheur principal à la Brookings Institution. Les chercheurs qui en font partie appliquent la rigueur universitaire aux problèmes politiques actuels.

«?Les think tanks sont là pour aider les hommes politiques à prendre leurs décisions, en encadrant le débat. Car ceux-ci n’ont pas le temps de réfléchir à fond sur les politiques. Il y a beaucoup d’information – c’est comme s’ils buvaient à même un tuyau d’incendie?! – et ils doivent prendre des décisions rapidement?», explique dans un français impeccable Kenneth Weinstein, PDG du Hudson Institute, dans son bureau de la rue K, mythi­que artère qui abrite les innombrables boîtes de lobbying à Washington.

De nombreuses politiques américaines marquantes trouvent leur origine dans les laboratoires d’idées de Washington, indique Peter Singer. Du plan Marshall (pour reconstruire l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale) à la création de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) – deux idées de la Brookings.

À l’heure du dîner, une cinquantaine de jeunes attachés politiques affluent dans l’une des vastes salles de conférences qui s’alignent dans le sous-sol du Capitole, sous la Chambre des représentants. Après avoir rempli leur assiette de petits sandwichs et rangé leur BlackBerry, ils prennent place. Trois experts sont venus les entretenir d’un sujet ultrapointu?: les dispositions pénales du projet de loi sur la réforme de Wall Street et la protection du consommateur…

Forte d’un budget de 82 millions de dollars américains et de quelque 300 employés, la Heritage Foundation, proche des républicains, tient régulièrement de telles activités dans les entrailles du Capitole.

Pour mener sa bataille des idées et faire en sorte qu’elles se faufilent dans les projets de loi déposés à la Chambre, la Heritage a recours à une multitude de tactiques. «?Notre modèle consiste surtout à produire des documents pédagogiques assez courts pour être digestes. On appelle ça le « briefcase test« ?: le document doit être suffisamment mince pour que le sénateur ou le représentant puisse l’appor­ter à la maison ou le lire entre son bureau et la Chambre?», explique Michael Franc, responsable des relations avec le Congrès et la Maison-Blanche pour la Heritage, dont le bureau fait face au bâtiment qui abrite ceux des sénateurs. Afin d’être encore plus proche du pouvoir, la Heritage a même ouvert des bureaux en avril 2010 sur l’autre flanc du Capitole, où se trouve la Chambre des représentants.

Dans l’atmosphère idéologi­que aujourd’hui très polarisée à Washington, de plus en plus de centres de réflexion traitent pour ainsi dire avec les élus d’un seul parti?: le républicain ou le démocrate. «?Nos relations avec la Maison-Blanche ont changé du tout au tout après l’élection de Barack Obama. Les démocrates nous fuient comme la peste?! Certains vont jusqu’à mettre nos courriels dans leurs indésirables?», se désole Michael Franc.

En arpentant les corridors du Hudson Institute, on peut lire sur les portes les noms célèbres de vétérans de l’administration Bush. En plus des Douglas Feith et Lewis Libby, qui accompagnaient Donald Rumsfeld à la conférence, je reconnais les noms de Tevi Troy, ex-numéro deux du département de la Santé et ex-conseiller présidentiel, John Walters, ancien responsable de la lutte contre la drogue, et Abram Shulsky, ex-conseiller du Pentagone…

C’est que les centres de réflexion ne sont pas que des réservoirs d’idées?: ce sont aussi des réservoirs de personnel politique. Nombre de chercheurs se lancent en politique ou dans la haute fonction publique lorsque «?leur?» parti prend le pouvoir à la Maison-Blanche ou au Congrès. Puis, ils reviennent dans les instituts de réflexion, en réserve de la république, lorsque survient un changement de garde.

Ainsi, en 2008, l’administration Obama est allée recruter une cinquantaine de conseillers et hauts fonctionnaires au sein du Center for American Progress, indique Peter W. Singer.

Les élections du 6 novembre dernier au Congrès et à la Maison-Blanche entraîneront changements de garde et remaniements dans les arcanes du pouvoir à Washington. Comme à chaque élection, les centres de réflexion proches des républicains ou des démocrates espèrent que leurs chercheurs se tailleront une place dans les plus hautes sphères décisionnelles. Et que ceux-ci apporteront leur bagage d’idées avec eux.

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393 : Nombre de think tanks à Washington.

7 centres de réflexion sur les 10 les plus influents de la planète ont pignon sur rue dans la capitale américaine, selon une étude de l’Université de Pennsylvanie.


(Illustration : Lino)