Tom Lawson en aura plein ses bottes militaires

Le général Thomas Lawson, lorsqu'il était en poste au NORAD, un centre de surveillance aérien conjoint avec les États-Unis

Les Forces canadiennes ont un nouveau patron, le général Tom Lawson, 55 ans, qui provient de l’aviation. Et les trois à quatre prochaines années où cet ancien pilote de CF-18 sera en poste promettent de ne pas être des plus faciles.

Ses défis seront nombreux et passablement différents de ses deux prédécesseurs, Rick Hillier et Walter Natynczyk.

La cérémonie de passation des pouvoirs, lundi, au Musée canadien de la guerre, à Ottawa, était une démonstration probante du nouveau contexte dans lequel évoluent les Forces canadiennes.

En 2008, lorsque Rick Hillier avait cédé le commandement à Walter Natynczyk, la cérémonie avait coûté près de 270 000 $. Les pilotes Snowbirds avaient offert un spectacle aérien, les parachutistes de l’unité militaire Skyhawks avaient démontré leurs talents, le tout couronné par une tournée de Rick Hillier en char d’assaut! (Il a fait sa carrière comme commandant de blindé). Bref, les Forces canadiennes y avaient mis toute la sauce.

Pas lundi. Il y a bien eu les 21 coups de fusil officiels, un God Save the Queen dûment interprété, et quelques discours, puis, tout le monde est rentré chez soi.

Le message est assez clair. L’abondance est terminée.

C’est dans ce contexte que Tom Lawson prend les commandes des Forces canadiennes. Il a beau être un excellent communicateur (il ne parle toutefois pas vraiment français) et trainer la réputation d’un bon gestionnaire, il en aura plein les bottes durant son mandat.

Voici cinq de ses défis:

Gérer les compressions budgétaires

Le premier ministre Stephen Harper n’a pas fait de mystère dans son discours, affirmant que «les Forces doivent se restructurer». Il faudra couper dans la hiérarchie, diminuer le nombre d’officiers, couper les gestionnaires au quartier général… tout en maintenant les troupes prêtes au combat ou à réagir aux catastrophes naturelles.

Le nouveau patron devra gérer une décroissance. L’euphorie de l’Afghanistan, où presque toutes les dépenses étaient permises pour aider les troupes au front, fera place à une gestion plus serrée.

Dans un article publié ce printemps, j’expliquais que la Défense ne serait pas le plus touché des ministères fédéraux par les compressions visant à revenir à l’équilibre budgétaire à Ottawa.

Dans leur budget 2012, les conservateurs ont annoncé une réduction des dépenses de la Défense de 1,1 milliard de dollars sur trois ans, soit l’équivalent de 7,4 % du budget compressible de la Défense. Toutefois, en vertu de la politique de défense «Le Canada d’abord», l’enveloppe budgétaire des Forces canadiennes bénéficie d’une hausse annuelle de 2 % depuis 2008, et cette hausse se poursuivra quand même jusqu’en 2030. Ainsi, malgré les compressions, le budget militaire continuera d’augmenter, mais moins rapidement que prévu.

Budget de la Défense

2005-2006 : 14,68 milliards $
2011-2012 : 21,76 milliards $
Croissance +1%
2014-2015 : 21,97 milliards $ (prévision)

Une croissance des dépenses entre 2012 et 2015 qui demeure tout de même largement en deçà du rythme de l’inflation, ce qui forcera des compressions au ministère.

Il faut aussi ajouter l’autre série de compressions budgétaires imposées par le gouvernement Harper aux ministères fédéraux depuis 2009, l’équivalent de 5 % de leur budget afin de dénicher des «mesures d’efficacité». Pour la Défense, cela pourrait représenter environ 1 milliard de dollars supplémentaires par année, à terme.

Dans un article publié par la Conférence des associations de la défense, l’analyste David Perry estimait que les compressions allaient donc totaliser environ 11 % du budget annuel de la défense en 2015 et que la croissance de 2 % promise chaque année ne suffirait pas à combler cette perte.

La stratégie «Le Canada d’abord» — élaborée en 2008 — sur laquelle se basent les prévisions des Forces canadiennes est présentement en cours de révision. Cette politique, qui prévoyait un investissement de 490 milliards de dollars dans la défense entre 2008 et 2028, ne tient plus la route. Il faut refaire les calculs.

Bref, la Défense s’en tire mieux que d’autres ministères, mais devra faire des efforts importants.

Surtout que le gouvernement ne veut pas toucher au nombre de soldats, qui restera stable à 68 000, ni au capital pour les acquisitions majeures d’équipement. Ces deux postes de dépenses (main d’oeuvre et achat d’équipement) totalisent 55 % du budget annuel de la Défense.

Le nouveau chef d’état-major, le général Tom Lawson, devra donc couper ailleurs, probablement dans les opérations, les entraînements ou l’entretient de l’équipement existant. Un casse-tête quand il faut maintenir les troupes prêtes à toutes éventualités.

Tom Lawson devra arbitrer les demandes des quatre corps des Forces (air, terre, mer, forces spéciales). Il fera inévitablement des malheureux.

Sa réputation de bon gestionnaire, acquise lorsqu’il a dirigé en 2006 la plus grosse base aérienne du pays, Trenton, sera mise à rude épreuve.

Pour s’aider, le général Lawson pourrait s’inspirer du rapport produit en 2011 par l’ancien général Andrew Leslie, à la demande du gouvernement. Un document qui suggérait une cure minceur pour réduire les dépenses militaires d’un milliard de dollars par année, sans toucher aux missions vitales des Forces canadiennes.

L’ancien général Leslie y suggérait notamment de réduire le nombre de réservistes (une opération maintenant en marche), mais aussi le nombre de fonctionnaires civils, qui a augmenté trois fois plus vite que le nombre de militaires entre 2004 et 2010.

Dans le cadre des récentes compressions, le ministère de la Défense a prévu de mettre à pied 1 100 fonctionnaires — le Québec sera la province la plus touchée au pays, avec 345 pertes d’emploi, soit 31 % des coupes, devant l’Ontario et ses 312 mises à pied. Toutefois, comme la taille du ministère s’est accrue au cours des dernières années, les effectifs totaux resteront au final plus élevés qu’en 2006.

Employés civils au ministère de la Défense

2006  21 489

2012  26 682

2015  25 563 (projection)

Pour espérer atteindre les cibles budgétaires du gouvernement, il faudrait que le ministère de la Défense coupe davantage que prévu dans le personnel civil, notamment les contractuels. Ce que recommandait d’ailleurs l’ex-général Leslie.

Or, la Défense est une bête à deux têtes. Le côté civil, géré par un sous-ministre, s’occupe des dépenses. Le côté militaire, celui de Tom Lawson, gère les besoins. Une saine tension existe entre les deux pôles des Forces canadiennes.

Pour que le rapport d’Andrew Leslie soit mis en oeuvre, il faudrait que le civil et le militaire marchent ensemble. Or, si le bureau du premier ministre a beaucoup aimé le document produit par Leslie, le ministre de la Défense, Peter MacKay, n’en a jamais été un grand défenseur. Il n’a jamais plaidé publiquement pour le mettre en oeuvre intégralement. C’est d’ailleurs source d’un désaccord entre Stephen Harper et Peter MacKay.

En période de restriction budgétaire, si le côté civil refuse de couper plus que prévu, le côté militaire devra en faire davantage pour atteindre les objectifs. Le général Lawson est donc en grande partie dépendant des décisions de son sous-ministre (qui relève de Peter MacKay), même si c’est lui qui fera face aux conséquences de la décroissance.

Conseiller le gouvernement sur les chasseurs F-35

L’autre gros dossier du nouveau chef d’état-major est évidemment celui des avions de chasse F-35, un «fiasco», comme le titrait L’actualité en décembre dernier lors de la publication de mon enquête sur le processus bâclé du choix de l’appareil (quatre mois avant le rapport du vérificateur général Micheal Ferguson qui confirmait le tout).

Le dossier est maintenant géré par le ministère des Travaux publics, mais le ministère de la Défense aura son mot à dire dans les prochains mois.

La firme KPMG a obtenu le contrat de 635 000 $ octroyé par le gouvernement pour évaluer une nouvelle fois les coûts d’acquisition du F-35, après deux rapports dévastateurs du vérificateur général et du directeur parlementaire du budget.

Une autre firme sera choisie dans les prochaines semaines pour évaluer le processus de sélection de l’appareil au sein du gouvernement et pointer les problèmes potentiels.

Le gouvernement Harper attendra ces deux rapports avant de prendre une décision sur le sort du F-35.

Le F-35 de Lockheed Martin. Photo: Presse canadienne.

Si un appel d’offres est lancé, de quelle manière seront rédigés les critères de sélection de l’appareil qui remplacera les CF-18 vieillissants?

Tom Lawson, comme la vaste majorité des officiers de l’Aviation royale canadienne, a défendu publiquement le F-35 dans la tourmente. Le général affirme maintenant qu’il va «accompagner» le gouvernement dans son choix et prodiguer des conseils neutres, sans vouloir influencer le processus.

Le gouvernement osera-t-il acheter un autre avion de chasse que le F-35, alors que le nouveau chef d’état-major le défend depuis des années?

Éviter un fiasco avec les navires de combat

Si la facture des chasseurs F-35 (entre 16 et 25 milliards de dollars) en a surpris certains par son ampleur, celle des navires de combat de la Marine royale canadienne ne sera pas en reste.

À partir de 2014-15, les contrats vont se succéder. Ainsi, la construction de 15 frégates et destroyers, 6 à 8 navires de patrouilles extracôtiers et 2 navires de soutien interarmées vont faire grimper la facture à près de 29 milliards de dollars.

Or, on décèle déjà des problèmes qui pourraient entraîner une hausse des coûts, notamment dans le design des navires de soutien interarmées. Il y a également un retard dans le programme des navires de patrouilles.

Le nouveau chef d’état-major Tom Lawson devra s’assurer qu’il n’y a pas un autre fiasco en attente.

S’occuper de la santé mentale de ses soldats

La mission canadienne de combat en Afghanistan a coûté cher sur le plan financier (9,5 milliards de dollars), mais aussi sur le front de la santé mentale des soldats.

2800 militaires ont souffert ou souffrent encore de problèmes de santé mentale à la suite de leur déploiement (syndrome de stress post-traumatique, anxiété, dépression, tendance suicidaire, etc.)

J’ai demandé des chiffres plus précis sur la fréquentation des établissements de soins en santé mentale des Forces canadiennes, mais après un mois, il semble que personne n’ait encore trouvé de réponse à ma question au ministère…

Pendant son mandat, le général Natynczyk a fait de cette lutte contre les démons intérieurs l’une de ses priorités. Plusieurs centres d’aide ont été ouverts à travers le pays. Le nombre de spécialistes en santé mentale a augmenté. Il y en a actuellement 378, mais le ministère de la Défense estime avoir besoin de 447 spécialistes pour remplir les besoins. Les sommes allouées ont encore été augmentées récemment — le budget en santé mentale des Forces canadiennes atteint maintenant 50 millions de dollars annuellement.

Mais ça reste un combat difficile, que la culture de l’armée ne rend pas facile à mener.

Le nombre de suicides a augmenté l’an dernier au sein des Forces canadiennes, alors que 19 militaires actifs se sont enlevé la vie (ça exclut les vétérans). Ce nombre n’avait jamais dépassé 13 depuis 2008.

Il faudra que Tom Lawson poursuive le travail.

Garder le moral des troupes

La mission de combat en Afghanistan a pris fin en juillet 2011 et la mission d’entraînement des forces afghanes, qui mobilise quelque 950 militaires à Kaboul, prendra fin en 2014.

Les opérations en Libye ont également pris fin.

Or, les militaires détestent s’entrainer sans but précis. Ajoutez à ça les compressions budgétaires dans l’entraînement et l’entretient des véhicules, et le tableau n’est pas très rose. C’est un retour à la situation de la fin des années 90 et à l’époque, l’armée se vidait de ses meilleurs éléments, faute de motivation suffisante.

Le chef d’état-major Tom Lawson devra sortir ses talents de communicateur et de motivateur pour que les troupes gardent le moral et soient en mesure d’intervenir lorsque le gouvernement leur fera signe.

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Il ne parle pas français! Pas grave
Le Vérificateur général ne parle pas français. Pas grave
Le tiers des juges de la Cour suprême ne parle pas français. Pas grave
Les deux-tiers des ministres ne parlent pas français. Pas grave

Et Pauline refuse toujours d’en parler.
(si vous croisez votre ex-collègue Lisée, demandez-lui quand il va commencer à parler de souveraineté?)

La seule réelle motivation d’une armée telle que la conçoit le gouvernement Harper c’est la guerre. Quand heureusement elle n’est pas présente sur le territoire, il est de bon ton d’en trouver une ailleurs, question de garder haut le moral des troupes.

En réalité, si le rôle de l’armée canadienne redevenait plus le maintien de la paix, les chances sont que beaucoup de dépenses jugées nécessaires aujourd’hui ne le seraient plus et les occasions d’économie seraient alors plus nombreuses.

Mais Harper tient-il à avoir une armée interventionniste forte pour être éventuellement capable de la déployer à l’intérieur même du pays?

Si la souveraineté du Québec s’actualisait n’oublions pas que les chances sont bonnes que l’armée canadienne risquerait fort de devenir au Québec une armée d’occupation. L’expérience de ce rôle, acquise ailleurs dans le monde, ne serait donc pas accidentelle.

«Nul vainqueur ne croit au hasard.»
[Friedrich Nietzsche]

Pratiquement, il sera difficile de maintenir le budget de l’armée contenu dans les limites que vous mentionnez, sans réduire les effectifs. C’est pour cette raison aussi que plusieurs Provinces seront touchées en particulier le Québec, puisque le choix consiste à réduire la dispersion des casernes pour regrouper le personnel dans moins d’endroits différents.

Étant donné que les Forces font aussi travailler presque autant de civils, comme vous le mentionniez, cela fait déjà grincer des dents. Lorsqu’une caserne est fermée, ce sont des emplois en moins dans toutes sortes de domaines.

Reste au cœur du problème la réflexion sur le type d’armée que nous voulons. Ce qui touche directement au recrutement. Vous abordez avec raison la problématique des chocs psychologiques issus de la guerre en Afghanistan. Mais ces chocs sont directement liés au fait qu’on n’a pas recruté des guerriers, que ces soldats n’ont pas été formés initialement pour faire la guerre.

Lorsqu’on désire former des guerriers, il faut magnifier les valeurs patriotiques, le sacrifice et justifier l’usage de la cruauté ; il faut y mettre le prix et ne pas oublier d’utiliser ces forces de temps à autres offensivement. Ainsi, comme l’avait observé Winston Churchill, la paix n’est pas un état naturel. Une armée de métier a besoin d’action. C’est en cela que réside la faiblesse des Conservateurs, celle de ne pas se donner les moyens d’appliquer à la lettre leurs orientations idéologiques.

En marge de nos choix, on trouve de facto la question du matériel. Si nous entendons qu’il se peut concevoir une certaine polyvalence des équipements. Il est difficile d’avoir des avions qui servent à tout, ces hélicos qui servent à tout, des bateaux qui servent à tout, des blindés et des chars d’assaut qui servent à tout, tout comme des militaires qui servent à tout.

Une solution consisterait à regrouper tous les corps d’armée en un seul corps unifié doté de plusieurs unités d’élites hyperspécialisées. Il se formerait moins de personnel qui serait composé de gens bien formés et triés sur le volet. Il conviendrait encore de mettre plus à profit comme cela s’est fait en d’autres temps, les civils qui suivraient une formation continue si possible rémunérée en Défense, Assistance, Secours et Protection Civile tandis qu’ils ou elles pourraient être mobilisés en tous temps.

On économise sur la cérémonie mais on ne lésine pas sur les coûts lorsqu’il s’agit d’ajouter « Royale » partout! Quelle hypocrisie!

@Rod
Qu’est-ce que vous cherchez au juste. Le chialing peut être un sport mais pas nécessairement très très intéressant.

Qu’est-ce viennent faire Lisée et Marois la dedans ?

Qu’est-ce qui vous traumatise au juste ?

«L’intégrisme est une nostalgie du passé qui se prend pour une référence à l’éternel.»
[Etienne Borne]

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